‹ Chefs-d'œuvre littéraires de BuffonChapitre 78 sur 81 · LE COCHON, LE COCHON DE SIAM, ET LE SANGLIER · texte numérisé non relu

LE COCHON, LE COCHON DE SIAM, ET LE SANGLIER

Nous mettons ensemble le cochon, le cochon de Siam et le sanglier,- parce que tous trois ne font qu'une seule et même espèce ; Tun est Tanimal sauvage , les deux autres sont Fanimal domestique : et quoiqu'ils diffèrent par quelques marques extérieures, peut-être aussi par quelques habitudes, comme ces différences ne sont pas essentielles, qu'elles sont seulement relatives à leur condition, que l^ur naturel n'est pas même fort altéré par l'état de domesticité, qu'enfin ils produisent ensemble des individus qui peuvent en produire d'autres, caractère qui constitue l'unité et la constance de l'espèce, nous n'avons pas dû les séparer.

Ces animaux sont singuliers : l'espèce en est, pour ainsi dire, unique; elle est isolée, elle semble exister plus solitairement qu'aucune autre, elle n'est voisine d'aucune espèce qu'on puisse regarder comme principale ni comme accessoire, telle que l'espèce du cheval relativement à celle de l'âne, ou l'espèce de la chèvre relativement à la brebis; elle n'est pas sujette à une grande variété de races comme celle du chien, elle participe de plusieurs espèces, et cependant elle diffère essentieUement de toutes. Que ceux qui veulent réduire la nature à de petits systèmes, qui veulent renfermer son immensité dans les bornes d'une foimule, considèrent avec nous cet animal , et voient s'il n'échappe pas à toutes leurs méthodes. Par les extrémités il ne ressemble point à ceux qu'ils ont appelés solipêdeSy puisqu'il a le pied

divisé; il ne ressemble point à ceux quils ont appelés pieds fourchus y puisqu'il a réellement quatre doigts au dedans, quoiqu'il n'en paraisse que deux à l'extérieur; il ne ressemble point à ceux qu'ils ont appelés fissipèdes^ puisqu'il ne marche que sur deux doigts, et que les deux autres ne sont ni développés, ni posés comme ceux des fissipèdes, ni même assez allongés pour qu'il puisse s'en servir. Il a donc des caractères équivoques, des caractères ambigus, dont les uns sont apparents et les autres obscurs. Dira-t-on que c'est une erreur de la nature? que ces phalanges, ces doigts, qui ne sont pas assez développés à l'extérieur, ne doivent point être comptés? Mais cette erreur est constante : d'ailleurs cet animal ne ressemble point aux pieds fourchus par les autres os du pied, et il en diffère encore par les caractères les plus frappants; car ceux-ci ont des cornes et manquent de dents incisives à la mâchoire supérieure; ils ont quatre estomacs, ils ruminent, etc. Le cochon n'a point de cornes, il a des dents en haut comme en bas, il n'a qu'un estomac, il ne rumine point; il est donc évident qu'il n'est ni du genre des solipèdes , ni de celui des pieds fourchus ; il n'est pas non plus de celui des fissipèdes , puisqu'il diffère de ces animaux non -seulement' par l'extrémité du pied, mais encore par les dents, par l'estomac, par les intestins, par les parties intérieures de la génération, etc. Tout ce que l'on pourrait dire, c'est qu'il fait la nuance, à certains égards, entre les solipèdes et les pieds fourchus, et à d'autres égards entre les pieds fourchus et les fissipèdes ; car il diffère moins des solipèdes que des autres, par l'ordre et le nombre des dents; il leur ressemble encore par l'allongement des mâchoires, il n'a comme eux qu'un estomac» qui seulement est beaucoup

plus grand; mais par un appendice qui y tient, aussi bien que par la position des intestins, il semble se rapprocher des pieds fourchus ou ruminants ; il leur ressemble encore par les parties extérieures de la génération , et en même temps il ressemble aux fissipèdes par la forme des jambes, par r habitude du corps, par le produit nombreux de la génération. Aristote est le premier ^ qui ait divisé les animaux quadrupèdes en solipèdeSy pieds fourchus et fissipêdesy et il convient que le cochon est d'un genre ambigu; mais la seule raison qu'il en donne, c'est que dans l'IUyrie , la Péonie et dans quelques autres lieux , il se trouve des cochons solipèdes. Cet animal est encore une espèce d'exception à deux règles générales de la nature, c*est que plus les animaux sont gros, moins ils produisent, et que les fissipèdes sont de tous les animaux ceux qui produisent le plus; le cochon, quoique d'une taille fort au-dessus de la médiocre, produit plus qu'aucun des animaux fissipèdes ou autres; par cette fécondité, aussi bien que par la conformation des testicules ou ovaires de la truie, il semble même faire l'extrémité des espèces vivipares, et s'approcher des espèces ovipares. Enfin il est en tout d'une nature équivoque, ambiguë, ou, pour mieux dire, il paraîtra tel à ceux qui croient que l'ordre hypothétique de leurs idées fait l'ordre réel des choses, et qui ne voient dans la chaîne infinie des êtres que quelques points apparents auxquels ils veulent tout rapporter.

i. n Quadrupedum autem, que sanguine constant, eadem que animal « générant, alia multiflda sunt, quales hominis manus pedesque habentur. « Sunt enim quae multiplici pedum fissura digitentur, ut canis, leo, pan- « ihera. Alia bisuica sunt, quœ forcipem pro ungula habeant, ut ores, « capne, cenri, equi fluviatiles. Alia inflsso sunt pede» ut que solipèdes « nominantur, ut equus, mulus. Genus sane suillum ambiguum est; nam « et in terra Ulyriorum, et in Pœonia, et nonnullis aliis locis, sues solipe- « des gignuntur. » Arist., de Hist, animaf,^ lib. n, cap. i.

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Ce n*est point en resserrant la sphère de la nature et en la renfermant dans un cercle étroit, qu'on pourra la connaître ; ce n'est point en la faisant agir par des vues particulières qu'on saura la juger, ni qu'on pourra la deviner ; ce n'est point en lui prêtant nos idées qu'on approfondira les desseins de son auteur : au lieu de resserrer les limites de sa puissance , il faut les reculer, les étendre jusque dans l'immensité ; il faut ne rien voir d'impossible, s'attendre à tout, et supposer que tout ce qui peut être est. Les espèces ambiguës, les productions irréguliëres, les êtres anomaux , cesseront dès lors de nous étonner, et se trouveront aussi nécessairement que les autres dans l'ordre infini des choses ; ils remplissent les intervalles de la chatne, ils en forment les nœuds, les points intermédiaires, ils en marquent aussi les extrémités : ces êtres sont pour l'esprit humain des exemplaires précieux, uniques, où la nature, paraissant moins conforme à ellemême, se montre plus à découvert; où nous pouvons reconnaître des caractères singuliers et des traits fugitifs qui nous indiquent que ses fins sont bien plus générales que nos vues, et que, si elle ne fait rien en vain, elle ne fait rien non plus dans les desseins que nous lui supposons.

En effet, ne doit-on pas faire des réflexions sur ce que nous venons d'exposer? ne doit- on pas tirer des inductions de cette singulière conformation du cochon? il ne paraît pas avoir été formé sur un plan original, particulier et parfait, puisqu'il est un composé des autres animaux ; il a évidemment des parties inutiles , ou plutôt des parties dont il ne peut faire usage, des doigts dont tous les os sont parfaitement formés, et qui cependant ne lui servent à rien. La nature est donc bien éloignée de s'assujettir à des causes finales dans la composition des êtres;

pourquoi n'y mettrait- elle pas quelquefois des parties surabondantes, puisqu'elle manque si souvent d'y mettre des parties essentielles? Combien n'y a-t-il pas d'animaux privés de sens et de membres! Pourquoi veut -on que dans chaque individu toute partie soit utile aux autres et nécessaire au tout? Ne suffît-il pas pour qu'elles se trouvent ensemble qu'elles ne se nuisent pas, qu'elles puissent croître sans obstacle et se développer sans s'oblitérer mutuellement? Tout ce qui ne se nuit point assez pour se détruire , tout ce qui peut subsister ensemble subsiste; et peut-être y a-t-il dans la plupart des êtres moins de parties relatives , utiles ou nécessaii*es , que de parties indifTérentes, inutiles ou surabondantes. Mais comme nous voulons toujours tout rapporter à un certain but, lorsque les parties n'ont pas des usages apparents, nous leur supposons des usages cachés, nous imaginons des rapports qui n'ont aucun fondement, qui n'existent point dans la nature des choses , et qui ne servent qu'à l'obscurcir : nous ne faisons pas attention que nous altérons la philosophie, que nous en dénaturons l'objet, qui est de connaître le comment des choses, la manière dont la nature agit; et que nous substituons à cet objet réel une idée vaine, en cherchant à deviner le pourquoi des faits, la fm qu'elle se propose en agissant.

C'est pour cela qu'il faut recueillir avec soin les exemples qui s'opposent à cette prétention , qu'il faut insister sur les faits capables de détruire un préjugé général auquel nous nous livrons par goût, une erreur de méthode que nous adoptons par choix, quoiqu'elle ne tende qu'à voiler, notre ignorance, et qu'elle soit inutile, et même opposée à la recherche et à la découverte des effets deia nature. Nous pouvons, sans sortir de notre sujet, donner

d'autres exemples par lesquels ces fins que nous supposons si vainement à la nature sont évidemment démenties. Les phalanges ne sont faites, dit-on, que pour former des doigts ; cependant il y a dans le cochon des phalanges inutiles, puisqu'elles ne forment pas des doigts dont il puisse se servir; et dans les animaux à pied fourchu il y a de petits os^ qui ne forment pas même des phalanges. Si c'est là le but de la nature , n'est-il pas évident que dans le cochon elle n'a exécuté que la moitié de son projet, et que dans les autres à peine l'a- 1- elle commencé?

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