‹ Chefs-d'œuvre oratoires de BossuetChapitre 22 sur 33 · CHANCELIER DE FRANCE · texte numérisé non relu

CHANCELIER DE FRANCE

l'osside sapientiam, acqiiire prudcntiam ; arripe illam, et exaltabille : glorifico' beris abea, cum eamfueris amplexatus.

Possédez la sagesse , et acquérez la prudence : si vous la cherchez avec ardeur, elle vous élèvera, et vous remplira de gloire quand vous l'aurez embrassée. (Pho\., IV, 7, 8.)

Messeigneurs%

En louant l'homme incomparable dont cette illustre assemblée célèbre les funérailles et honore les vertus , je louerai la sagesse même : et la sagesse que je dois louer dans ce discours, n'est pas celle qui élève les hommes et qui agrandit les maisons ; ni celle qui gouverne les empires j qui règle la paix et la guerre^ et enfin qui dicte les lois, et qui dispense les grâces. Car encore que ce grand ministre , choisi par la divine Providence pour présider aux conseils du plus sage de tous les rois, mt été le digne instrument des desseins les mieux concertés que l'Europe ait jamais vus; encore que la sagesse, après ravoir gouverné dès son enfance , l'ait porté aux plus grands honneurs, et au comble des félicités humaines; sa fin nous a fait paraître que ce n'était pas pour ces

' A messeigneurs les évêques qui étaient présents en habit.

avantages qu'il en écoutait les conseils. Ce que nous lui avons vu quitter sans peine n'était pas l'objet de son amour. Il a connu la sagesse que le monde ne connaît pas; cette sagesse ce qui vient d'en haut, qui descend « du Père des lumières ^ , )) et qui fait marcher les hommes dans les sentiers de la justice. C'est elle dont la prévoyance s'étend aux siècles futurs, et enferme dans ses desseins l'éternité toute entière. Touché de ses immortels etinvisibles attraits, il l'a recherchée avec ardeur, selon le précepte du Sage. « La sagesse vous élèvera, c( dit Salomon, et vous donnera de la gloire quand vous c< l'aurez embrassée : » mais ce sera une gloire que le sens humain ne peut comprendre. Comme ce sage et puissant ministre aspirait à cette gloire , il l'a préférée à celle dont il se voyait environné sur la terre. C'est pourquoi sa modération Ta toujours mis au-dessus de sa fortune. Incapable d'être ébloui des grandeurs humaines, comme il y parait sans ostentation , il y est vu sans envie; et nous remarquons dans sa conduite ces trois caractères de la véritable sagesse : qu'élevé sans empressement aux premiers honneurs, il a vécu aussi modeste que grand; que dans ses importants emplois, soit qu'il nous paraisse, comme chancelier, chai'gé de la principale administration de la justice, ou que nous le considérions dans les autres occupations d'un long ministère, supérieur à ses intérêts, il n'a regardé que le bien public; et qu'enfin dans une heureuse vieillesse, prêt à rendre avec sa grande àme le sacré dépôt de l'autorité, si bien confié à ses soins, il a vu disparaître toute sa grandeur avec sa vie sans qu'il lui en ait coûté un seul soupir; tant il avait mis en lieu haut et inaccessible à la mort son cœur et ses espérances. De sorte qu'il

' Sapientia desiirsiim descendens. (Jac, m, 15.)

nous parait, selon IsL promesse du Sage, dans « une gloire c( immortelle, » pour s'être soumis aux lois de la véritable sagesse, et pour avoir fait céder à la modestie réclat ambitieux des grandeurs humaines, l'intérêt particulier à Tamour du bien public, et la vie môme au désir des biens éternels. C'est la gloire qu'a remportée très-haut et puissant seigneur messire Michel Le Tellier, chevalier, CHANCELIER DE FrANCE.

Le grand cardinal de Richelieu achevait son glorieux ministère, et finissait tout ensemble une vie pleine de merveilles. Sous sa ferme et prévoyante conduite, la puissance d'Autriche cessait d'être redoutée ; et la France , sortie enfin des guerres civiles, commençait à donner le branle* aux affaires de l'Europe. On avait une attention particulière à celles d'Italie, et sans parler des autres raisons, Louis Xlll , de glorieuse et triomphan te mémoire, devait sa protection à la duchesse de Savoie sa sœur, et à ses enfants. Jules Mazarin, dont le nom devait être si grand dans notre histoire , employé par la cour de Rome en diverses négociations , s'était donné à la France; et, propre par son génie et par ses correspondances à ménager les esprits de sa nation, il avait fait prendre un cours si heureux aux conseils du cardinal de Richelieu , que ce ministre se crut obligé de l'élever à la pourpre. Par-là il sembla montrer son successeur à la France ;

' Ce mot, qui est bas aujourd'hui, ne l'était nullement alors; il était employé en prose et en vers par les écrivains les plus élégants. Boileau disait , en parlant de la Fortune ;

On me verra dormir au branle de sa roue. Ce mot est fréquent dans Massillon même , qui écrivit longtemps après cette époque , et dans les vingt premières aimées du dix-huitième siècle. Ce n'est que de nos jours que, dans le style noble , ce terme a été remplacé par celui de mouvement, qui, en lui-même, ne vaut pas mieux pour la jrose , et vaut beaucoup moins pour la poésie. (L. H.)

et le cardinal Mazarin s'avançait secrètement à la première place. En ces temps MicniiL Le Tellier, encore maître des requêtes, était intendant de justice en Piémont. Mazarin, que ses négociations attiraient souvent à Turin , fut ravi d*y trouver un homme d'une si grande capacité , et d'une conduite si sûre dans les affaires : car les ordres de la cour obligeaient l'ambassadeur à concerter toutes choses avec l'intendant, à qui la divine Providence faisait faire ce léger apprentissage des affaires d'État. Il ne fallait qu'en ouvrir l'entrée à un génie si perçant, pour l'introduire bien avant dans les secrets de la politique. Mais son esprit modéré ne se perdait pas dans ces vastes pensées; et renfermé, à l'exemple de ses pères, dans les modestes emplois de la robe, il ne jetait pas seulement les yeux sur les engagements éclatants, mais périlleux, de la cour. Ce n'est pas qu'il ne parût toujours supérieur à ses emplois. Dès sa première jeunesse tout cédait aux lumières de son esprit, aussi pénétrant et aussi net qu'il était grave et sérieux. Poussé par ses amis, il avait passé du grand conseil, sage compagnie où sa réputation vit encore , à l'importante charge de procureur du roi. Cette grande ville se souvient de l'avoir vu, quoique jeune, avec toutes les qualités d'un grand magistrat, opposé non-seulement aux brigues et aux partialités qui corrompent l'intégrité de la justice, et aux préventions qui en obscurcissent les lumières , mais encore aux voies irrégulières et extraordinaires, où elle perd avec sa constance la véritable autorité de ses jugements. On y vit enfin tout l'esprit et les maximes d'un juge qui, attaché à la règle, ne porte pas ' dans le tribunal ses propres pensées, ni des adoucissements ou

^ Var. Première édition. Ne porte passes propres pensées, ni des adoucissements ou des rigueurs arbitraires , dans le tribunal ; et qui veut, etc.

des rigueurs arbitraires ; et qui veut que les lois gouvernent, et non pas les hommes. Telle estTidée qu'il avait de la magistrature. Il apporta ce même esprit dans le conseil, où Tautorité du prince, qu'on y exerce avec un pouvoir plus absolu, semble ouvrir un champ plus libre à la justice; et, toujours semblable à lui-même, il y suivit dès lors la même règle qu'il y a établie depuis , quand il en a été le chef.

Et certainement, messieurs, je puis dire avec confiance que Tamour de la justice était comme né avec ce grave magistrat, et qu'il croissait avec lui dès son enfance. C'est aussi de cette heureuse naissance que sa modestie se fit un rempart contre les louanges qu'on donnait à son intégrité; et l'amour qu'il avait pour la justice ne lui parut pas mériter le nom de vertu, parce qu'il le portait, disait-il, en quelque manière dans le sang. Mais Dieu, qui l'avait prédestiné à être un exemple de justice dans un si beau règne, et dans la première charge d'un si grand royaume, lui avait fait regarder le devoir déjuge, où il était appelé, comme le moyen particulier qu'il lui donnait pour accomplir l'œuvre de son salut. C'était la sainte pensée qu'il avait toujours dans le cœur; c'était la belle parole qu'il avait toujours à la bouche ; et par là il faisait assez connaître combien il avait pris le goût véritable de la piété chrétienne. Saint Paul en a mis l'exercice, non pas dans ces pratiques particulières que chacun se fait à son gré , plus attaché à ces lois qu'à celles de Dieu; mais à se sanctifier dans son état, et « chacun dans les emplois de sa vocation : » Unusquisque in quavocatione vocatusest^. Mais si, selon la doctrine de ce grand apôtre , on trouve la sainteté dans les emplois les plus l^as , et qu'un esclave s'élève à

' I, Cor., VII, 20.

CHEFS-D'œUV. DE BOSS. — T. I. <3

*226 ORAISON FUNÉBRi:

la perfection dans le service d'un maître mortel , pourvu qu'il y sache regarder l'ordre de Dieu; à quelle perfection l'âme chrétienne ne peut-elle pas aspirer dans l'auguste et saint ministère de la justice, puisque, selon l'Écriture , « l'on y exerce le jugement , non des hommes, (( mais du Seigneur même* ? » Ouvrez les yeux, chrétiens; contemplez ces augustes tribunaux où la justice rend ses oraoles ; vousy verrez avec David, « les dieux de (( la terre, qui meurent à la vérité comme des hommes-, » mais qui cependant doivent juger comme des dieux, sans crainte, sans passion, sans intérêt; le Dieu des dieux à leur tête, comme le chante ce grand roi d'un ton si sublime dans ce divin psaume : a Dieu assiste, « dit-il % à l'assemblée des dieux, et au milieu il juge « les dieux. » 0 juges, quelle majesté de vos séances ! quel président de vos assemblées! mais aussi quel censeur de vos jugements ! Sous ces yeux redoutables, notre sage magistrat écoutait également le riche et le pauvre; d'autant plus pur et d'autant plus ferme dans l'administration de la justice, que sans porter ses regards sur les hautes places, dont tout le monde le jugeait digne, il mettait son élévation comme son étude à se rendre parfait dans son état. Non, non, ne le croyez pas, que la justice habite jamais dans les âmes où Tambition domine. Toute âme inquiète et ambitieuse est incapable de règle. L'ambition a fait trouver ces dangereux expédients où, semblable à un sépulcre blanchi, un juge artificieux ne garde que les apparences de la justice. Ne parlons

^ Non enim hominis exercetis judicium , sed Domini. (II, Paral., XIX, 6.)

^ Ego dixi : Diieslis; vosautem sicut homines moriemim. (Ps. lxxxi, 6, 7.)

' /;r f> stetit in synagoga deorum ; in média autem deos dijudicat. (Ibid., 1.)

pas des corruptions qu'on a honte d'avoir à se reprocher. Parlons de la lâcheté ou de la licence d'une justice arbitraire qui, sans règle et sans maxime^ se tourne au gré de Tami puissant. Parlons de la complaisance qui ne veut jamais ni trouver le fil^ ni arrêter le progrès d'une procédure malicieuse. Que dirai-je du dangereux artifice qui fait prononcer à la justice^ comme autrefois aux démons, des oracles ambigus et captieux? Que dirai-je des difficultés qu'on suscite dans l'exécution, lorsqu'on n'a pu refuser la justice à un droit trop clair ? c( La loi est c( déchirée, comme disait le prophète^, et le jugement « n'arrive jamais à sa perfection. » Non pervenit usque ad finemjudicium. Lorsque le juge veut s'agrandir, et qu'il change en une souplesse de cour le rigide et inexorable ministère de la justice, il fait naufrage contre ces écueils. On ne voit dans ses jugements qu'une justice imparfaite, semblable, je ne craindrai pas de le dire, à la justice de Pilate : justice qui fait semblant d'être vigoureuse , à cause qu'elle résiste aux tentations médiocres, et peut-être aux clameurs d'un peuple irrité; mais qui tombe et disparait tout à coup , lorsqu'on allègue, sans ordre même et mal à propos , le nom de César. Que dis-je, le nom de César? Ces âmes prostituées à l'ambition ne se mettent pas à si haut prix : tout ce qui parle, tout ce qui approche, ou les gagne, ou les intimide, et la justice se retire d'avec elles. Que si elle s'est construit un sanctuaire éternel et incorruptible dans le cœur du sage MicuEL Le Tellier , c'est que , libre des empressements de l'ambition, il se voit élevé aux plus grandes places, non par ses propres efforts, mais par la douce impulsion d'un vent favorable ; ou plutôt, comme l'événement l'a justifié, par un choix particulier de la divine

' Habac, 1, 4.

Providence. Le cardinal de Richelieu était mort, peu regretté de son maître qui craignit de lui devoir trop. Le gouvernement passé fut odieux : ainsi , de tous les ministres, le cardinal Mazarin, plus nécessaire et plus important , fut le seul dont le crédit se soutint ; et le secrétaire d'État, chargé des ordres de la guerre, ou rebuté d'un traitement qui ne répondait pas à son attente, ou déçu par la douceur apparente du repos qu'il crut trouver dans la solitude, ou flatté d'une secrète espérance de se voir plus avantageusement rappelé par la nécessité de ses services , ou agité de ces je ne sais quelles inquiétudes dont les hommes ne savent pas se rendre raison à eux-mêmes , se résolut tout à coup à quitter cette grande charge. Le temps était arrivé que notre sage ministre devait être montré à son prince et à sa patrie. Son mérite le fit chercher à Turin sans qu'il y pensât. Le cardinal Mazarin, plus heureux', comme vous verrez, de l'avoir trouvé, qu'il ne le conçut alors , rappela au roi ses agréables services; et le rapide moment d'une conjoncture imprévue, loin de donner lieu aux sollicitations % n'en laissa pas même aux désirs. Louis XIII rendit au ciel son âme juste et pieuse; et il parut que notre ministre était réservé au roi son fils. Tel était l'ordre de la Providence , et je vois ici quelque chose de ce qu'on lit dans Isaïe. La sentence partit d'en haut, et il fut dit à Sobna, chargé d'un ministère principal : «Je t'ôterai de ton poste, et je te déposerai de ton mi- « nistère : » Expellam te destatîone tua, et de mlnisterio tuo deponam te. a En ce temps j'appellerai mon servi-

' En 1651, le parti de Condé força Mazarin à quitter le royaume. En son absence, Le Tellier fut chargé des soins du ministère, que la situation des affaires rendait très-pénible.

' Var. Première édition. A la sollicitation,... au désir.

« teur Éliakim, et je le revêtirai de ta puissance *. » Mais un plu^ grand honneur lui est destiné : le temps viendra que^ par l'administration de la justice^ « il sera le c( père des habitants de Jérusalem et de la maison de (( Juda : » Erit pater hahitantibus Jérusalem. « La clef « de la maison de David, c'est-à-dire de la maison ré- (( gnante, sera attachée à ses épaules; il ouvrira, et perce sonne ne pourra fermer; il fermera, et personne ne c( pourra ouvrir ^ ; » il aura la souveraine dispensation de la justice et des grâces.

Parmi ces glorieux emplois , notre ministre a fait voir à toute la France que sa modération durant quarani ans était le fruit d'une sagesse consommée. Dans ]e\ fortunes médiocres, l'ambition encore tremblante se tient si cachée, qu'à peine se connait-elle elle-même. Loi'squ'on se voit tout d'un coup élevé aux places les plus importantes, et que je ne sais quoi nous dit dans le cœur qu'on mérite d'autant plus de si grands honneurs , qu'ils sont venus à nous comme d'eux-mêmes , on ne se possède plus; et si vous me. permettez devons dire une pensée de saint Ghrysostome , c'est aux hommes vulgaires un trop grand effort que celui de se refuser à cette éclatante beauté qui se donne à eux. Mais notre sage ministre ne s'y laissa pas emporter. Quel aatre parut d'abord plus capable des grandes affaires? Qui connaissait mieux les hommes et les temps? Qai prévoyait de plus loin , et qui donnait des moyens plus surs pour éviter les inconvénients dont les grandes entreprises sont environnées? Mais, dans une si haute capacité et dans une si belle

* Et erit in die illa : vocabo serviim meum Eliacim , filium Helciœ, et induam illum tnnica tua ;... et potestatem tuam dabo in manu ejus. (Isai., XXII, 19, 20, 21.)

» Et dabo clavem domus David super liumenim ejus ; et aperiet , et non erit qui claudat ; et claudet , et non erit qui aperiat. (Isai., xxii, 21, 22.)

réputation , qui jamais a remarqué ou sur son visage un air dédaigneux, ou la moindre vanité dans ses paroles? Toujours libre dans la conversation, toujours grave dans les affaires, et toujours aussi modéré que fort et insinuant dans ses discours, il prenait sur les esprits un ascendant que la seule raison lui donnait. On voyait et dans sa maison et dans sa conduite, avec des mœurs sans reproche, tout également éloigné des extrémités, tout enfin mesuré par la sagesse. S'il sut soutenir le poids des affaires, il sut aussi les quitter, et reprendre son premier repos. Poussé par la cabale, Ghâville le vit tranquille durant plusieurs mois , au milieu de l'agitation de toute la France. La cour le rappelle en vain ; il persiste dans sa paisible retraite , tant que Tétat des affaires le put souffrir, encore qu'il n'ignorât pas ce qu'on machinait contre lui durant son absence ; et il ne parut pas moins grand en demeurant sans action, qu'il l'avait paru en se soutenant au milieu des mouvements les plus hasardeux. Mais dans le plus grand calme de l'État , aussitôt qu'il lui fut permis de se reposer des occupations de sa charge sur un fils * qu'il n'eût jamais donné au roi, s'il ne l'eût senti capable de le bien servir ; après qu'il eut reconnu que le nouveau secrétaire d'État savait ^ avec une ferme et continuelle action , suivre les desseins et exécuter les ordres d'un maître si entendu dans l'art de la guerre : ni la hauteur des entreprises ne surpassait sa capacité, ni les soins infinis de l'exécution n'étaient au-dessus de sa vigilance ; tout était prêt aux lieux destinés ; l'ennemi également menacé dans toutes ses places; les troupes aussi vigoureuses que disciplinées n'attendaient que les derniers ordres du grand capitaine , et l'ardeur que ses yeux inspirent; tout tombe sous ses

' Ce fils était le fameux Louvois.

coups, et il se voit l'arbitre du monde : alors le zélé ministre , dans une entière vigueur d'esprit et de corps, crut qu'il pouvait se permettre une vie plus douce '. L"épreuve en est hasardeuse pour un homme d'État; et la retraite presque toujours a trompé ceux qu'elle flattait de l'espérance du repos. Celui-ci fut d'un caractère plus ferme. Les conseils où il assistait lui laissaient presque tout son temps; et après cette grande foule d'hommes et d'affaires qui Tenvironnait , il s'était lui-même réduit à une espèce d'oisiveté et de solitude : mais il la sut soutenir. Les heures qu'il avait libres furent remplies de bonnes lectures, et ce qui passe toutes les lectures , de sérieuses réflexions sur les erreurs de la vie humaine, et sur les vains travaux des politiques, dont il avait tant d'expérience. L'éternité se présentait à ses yeux, comme le digne objet du cœur de l'homme. Parmi ces sages pensées, et renfermé dans un doux commerce avec ses amis aussi modestes que lui , car il savait les choisir de ce caractère, et^l leur apprenait à le conserver dans les emplois les plus importants et de la plus haute confiance, il goûtait un véritable repos dans la maison de ses pères , qu'il avait accommodée peu à peu à sa fortune présente , sans lui faire perdre les traces de l'ancienne simplicité, jouissant, en sujet fidèle , des prospérités de l'État et de la gloire de son maitre. La charge de chancelier vaqua, et toute la France la destinait à un ministre si zélé pour la justice.

' Cette longue phrase est remarquable par son irrégularité. Bossuet s'y permet une hardiesse contre la syntaxe elle-même; il interrompt sa remarque par un récit, puis il la reprend. Je ne [)rétends pas louer cette espèce de licence plus qu'oratoire: mais je ferai observer que, dans ce désordre, il ne s'embarrasse pas un momont; il court toujours, il mêle le récit des grandes qualités du fils à l'opinion qu'en avait le père : puis , se retrouvant tout d'un coup , il reprend la marche de sa phrase abandonnée, alors le zélé ministre. (V.)

Mais , comme dit le Sage * : « autant que le ciel s'élève, « et que la terre s'incline au-dessous de lui , autant le « cœur des rois est impénétrable. » Enfin le moment du prince n'était pas encore arrivé; et le tranquille ministre, qui connaissait les dangereuses jalousies des cours , et les sages tempéraments des conseils des rois , sut encore lever les yeux vers la divine Providence , dont les décrets éternels règlent tous ces mouvements. Lorsqu'après de longues années il se vit élevé à cette grande charge, encore qu'elle reçut un nouvel éclat en sa'personne, où elle étaitj ointe à la confiance du prince; sans s'en laisser éblouir, le modeste ministre disait seulement que le roi , pour couronner plutôt la longueur que l'utilité de ses services, voulait donner un titre à son tombeau , et un ornement à sa famille. Tout le reste de sa conduite répondit à de si beaux commencements. Notre siècle, qui n'avait point vu de chancelier si autorisé, vit en celui-ci autant de modération et de douceur, que de dignité et (Je force ; pendant qu'il ne cessait de se regarder comme devant bientôt rendre compte à Dieu d'une si grande administration. Ses fréquentes maladies le mirent souvent aux prises avec la mort : exercé par tant de combats , il en sortait toujours plus fort et plus résigné à la volonté divine. La pensée de la mort ne rendit pas sa vieillesse moins tranquille ni moins agréable. Dans la même vivacité^ on lui vit faire seulement de plus graves réflexions siir la caducité de son âge, et sur le désordre extrême que causerait dans l'État une si grande autorité dans des mains trop faibles. Ce qu'il avait vu arriver à tant de sages vieillards,

' Cœlum sursum, et terra deorsiim : et corregum incrustabile. (Prov., XXV, 3.)

» Cette expression ne peut pas être approuvée , et n'a pas même pour excuse d'être ancienne : c'est une négligence. (V.)

qui semblaient n'être plus rien que leur ombre propre^ le rendait continuellement attentif à lui-même. Souvent il se disait en son cœur, que le plus malheureux effet de cette faiblesse de l'âge était de se cacher à ses propres yeux; de sorte que tout à coup on se trouve plongé dans l'abime , sans avoir pu remarquer le fatal moment d'un insensible déclin : et il conjurait ses enfants , par toute la tendresse qu'il avait pour eux , et par toute leur reconnaissance , qui faisait sa consolation dans ce court reste dévie, de l'avertir de bonne heure, quand ils verraient sa mémoire vaciller, ou son jugement s'affaiblir, afin que, par un reste de force, il pût garantir le public et sa propre conscience des maux dont les menaçait l'infirmité de son âge. Et lors même qu'il sentait son esprit entier, il prononçait la même sentence, si le corps abattu n'y répondait pas; car c'était ^ la résolution qu'il avait prise dans sa dernière maladie : et plutôt que de voir languir les affaires avec lui , si ses forces ne lui revenaient, il se condamnait, en rendant les sceaux, à rentrer dans la vie privée , dont aussi jamais il n'avait perdu le goût; au hasard de s'ensevelir tout vivant, et de vivre peut-être assez pour se voir longtemps traversé par la dignité qu'il aurait quittée : tant il était au-dessus de sa propre élévation et de toutes les grandeurs humaines !

Mais ce qui rend sa modération plus digne de nos louanges, c'est la force de son génie ^ né pour l'action, et la vigueur qui durant cinq ans lui fit dévouer sa tête aux fureurs civiles. Si aujourd'hui je me vois contraint

» Var. Première édition : c'est.

^ Ce que dit madame de Motteville contredit ces éloi^es : « La reine me parut persuadée que Le Tellier était un homme habile en sa charge , homme de bien, assez à elle; mais peu capable de la première place. »

23 ^t ORAISON FUNÈBRE

de retracer l'image de nos malheurs, je n'en ferai point d'excuse à mon auditoire , où , de quelque côté que je me tourne , tout ce qui frappe mes yeux me montre une fidélité irréprochable, ou peut-être une courte erreur réparée par de longs services ^ Dans ces fatales conjonctures, il fallait à un ministre étranger un homme d'un ferme génie et d'une égale sûreté, qui, nourri dans les compagnies, connût les ordres du royaume et l'esprit de la nation. Pendant que la magnanime et intrépide régente était obligée à montrer le roi enfant aux provinces , poui* dissiper les troubles qu'on y excitait de toutes parts, Paris et le cœur du royaume demandaient un homme capable de profiter des moments, sans attendre de nouveaux ordres, et sans troubler le concert de l'État. Mais le ministre lui-même, souvent éloigné de la cour, au milieu de tant de conseils que l'obscurité des affaires , Tincertitude des événements , elles différents intérêts faisaient hasarder, n'avait-il pas besoin d'un homme que la régente pûtcroire? enfin il fallait un homme qui , pour ne pas irriter la haine publique déclarée contre le ministère, sût se conserver delà créance dans tous les partis, et ménager les restes de l'autorité. Cet homme si nécessaire au jeune roi, à la régente, à l'État, auA ministres , aux cabales mêmes , pour ne les précipiter pas aux dernières extrémités par le désespoir ; vous me prévenez, messieurs, c'est celui dont nous parlons. C'est donc ici qu'il parut comme un génie principal. Alors nous le vîmes s'oublier lui-même ; et , comme un .sage pilote, sans s'étonner ni des vagues, ni des orages, m de son propre péril , aller droit comme au terme

' Bossuet ayant à raconter ces événements singuliers dont les contemporains existaient encore, rien n'est plus admirable que la manière franche et mesurée dont il entre dans son récit. (B.)

unique d'une si périlleuse navigation , à la conservation du corps de l'État^ et au rétablissement de l'autorité royale. Pendant que la cour réduisait Bordeaux, et que Gaslon , laissé à Paris pour le maintenir dans le devoir, était environné de mauvais conseils , Le Tellier fut le Ghusaï^ qui les confondit, et qui assura la victoire à rOint du Seigneur. Fallut-il éventer les conseils d'Espagne , et découvrir le secret d'une paix trompeuse que l'on proposait , afin d'exciter la sédition pour peu qu'on l'eût différée? Le Tellier en fit d'abord accepter les offres : notre plénipotentiaire partit^ et l'archiduc, forcé d'avouer qu'il n'avait pas de pouvoir, fit connaître lui-même au peuple ému , si toutefois un peuple ému connaît quelque chose, qu'on ne faisait qu'abuser de sa crédulité. Mais s'il y eut jamais une conjoncture où il fallût montrer de la prévoyance et un courage intrépide , ce fut lorsqu'il s'agit d'assurer la garde des trois illustres captifs \ Quelle cause les fit arrêter : si ce fut ou des soupçons , ou des vérités , ou de vaines terreurs, ou de vrais périls; et dans un pas si glissant, des précautions nécessaires : qui le pourra dire à la postérité? Quoi qu'il en soit, l'oncle du roi est persuadé; on croit pouvoir s'assurer des autres princes, et on en fait des coupables, en les traitant comme tels. Mais où garder des lions ^ toujours prêts à rompre leurs chaînes, pendant que chacun s'efforce de les avoir en sa main , pour les retenir ou les lâcher au gré de son ambition ou de

' Chusaï était ami de David. Ce fut par ses conseils que ce prince triompha de son fils Absalon. (II, Reg., xvii.) (F.)

' Ils furent arrêtés le 16 janvier 1650, conduits à Vincennes, à Marcoussi , et ensuite au Havre , où ils restèrent treize mois enfermés.

• Il n'y avait qu'un lion, le prince de Condé. On connaît le mot de Monsieur sur l'arrestation des trois princes Condé, Conti et Longueville : « Voila, dit-il, un beau coup de filet; on vient de prendre un lion, un singe , et un renard. »

ses vengeances? Gaston, que la cour avait attiré dans ses sentiments, était-il inaccessible aux factieux? Ne voisje pas, au contraire, autour de lui des âmes hautaines qui, pour faire servir les princes à leurs intérêts cachés, ne cessaient de lui inspirer qu'il devait s'en rendre le maître? De quelle importance , de quel éclat, de quelle réputation au dedans et au dehors , d'être le maître du sort du prince de Condé? Ne craignons point de le nommer , puisqu'enfin tout est surmonté par la gloire de son grand nom et de ses actions immortelles. L'avoir entre ses mains , c'était y avoir la victoire même qui le suit éternellement dans les cotnbats. Mais il était juste que ce précieux dépôt de l'État demeurât entre les mains du roi , et il lui appartenait de garder une si noble partie de son sang. Pendant donc que notre ministre travaillait à ce glorieux ouvrage , où il y allait de la royauté et du salut de l'État, il fut seul en butte aux factieux. Lui seul, disaient-ils, savait dire et taire ce qu'il fallait. Seul il devait épancher et retenir son discours : impénétrable, il pénétrait tout; et pendant qu'il tirait le secret des cœurs , il ne disait, maître de lui-même , que ce qu'il voulait. Il perçait dans tous les secrets , démêlait toutes les intrigues, découvrait les entreprises les plus cachées et les plus sourdes machinations. C'était ce sage dont il est écrit : « Les conseils se recèlent dans le (( cœur de l'homme à la manière d'un profond abîme, c( sous une eau dormante : mais l'homme sage les « épuise; » il en découvre le fond : Sicut aquaprofunda, sic consiiium in corde viri : vir sapiens exhauriet illud ^ Lui seul réunissait les gens de bien , rompait les liaisons des factieux, en déconcertait les desseins, et allait recueillir dans les égarés ce qu'il y restait quelquefois de

' PrOX., XX, 5.

Dli; MICHEL LE TELLIER 237

bonnes intentions. Gaston ne croyait que lui; et lui seul savait profiter des heureux moments et des bonnes dispositions d'un si grand prince. « Venez ^ venez ^ faisons (( contre lui de secrètes menées : » Venite, et cogitemus adversus eum cogitationes. Unissons-nous pour le discréditer; tous ensemble c( frappons-le de notre langue, et «ne souffrons plus qu'on écoute tous ses beaux discours : » Percutiamus eum lingua^ neque attendamus ad universos sermones ejusK Maison faisait contre lui de plus funestes complots. Combien reçut-il d'avis secrets, que sa vie n'était pas en sûreté ! Et il connaissait dans le parti de ces fiers cckirages dont la force malheureuse et l'esprit extrême ose tout, et sait trouver des exécuteurs. Mais sa vie ne lui fut pas précieuse, pourvu qu'il fut fidèle à son ministère. Pouvait-il faire à Dieu un plus beau sacrifice que de lui offrir une âme pure de l'iniquité de son siècle^ , et dévouée à son prince et à sa patrie ? Jésus nous en a montré l'exemple : les Juifs mêmes le reconnaissaient pour un si bon citoyen, qu'ils crurent ne pouvoir donner auprès de lui une meilleure recommandation à ce centenier, qu'en disant à notre Sauveur : « Il aime notre nation^. » Jérémie a-t-il plus versé de larmes que lui sur les ruines de la patrie ? Que n'a pas fait ce Sauveur miséricordieux pour prévenir les malheurs de ses citoyens? Fidèle au prince comme à son pays , il n'a pas craint d'irriter Tenvie des Pharisiens en défendant les droits de César* : et lorsqu'il est mort pour nous sur le Calvaire, victime de l'univers, il a voulu que le plus chéri de ses évangélistes remarquât

' Jerem.,xviii, 18.

' Trait d'exagération. Le parallèle entre Le Telliof et Jesus-Christ a justement provoqué les critiques de M. de Vauxcelles. (G.) ^ Diligit enim genlem nostram. (Luc, vu, 5.) * MaTTH., XXII, 51.

238 OUAiSOX FUNÈBRE

qu'il mourait spécialement « pour sa nation : » quia morilurus eral pro gente^. Si notre zélé ministre^ touché de ces vérités , exposa sa vie , craindrait-il de hasarder . sa fortune? Ne sait-on pas qu'il fallait souvent 's'opposer aux inclinations du cardinal son bienfaiteur? Deux fois ^ en grand politique ;, ce judicieux favori sut céder au temps j et s'éloigner de la cour. Mais il le faut dire; toujours il y voulait revenir trop tôt. Lk Tellier s'opposait à ses impatiences jusqu'à se rendre suspect; et sans craindre ni ses envieux, ni les défiances d'un ministre également soupçonneux et ennuyé de son état, il allait d'un pas intrépide où la raison d'Etat le déterminait. Il sut suivre ce qu'il conseillait. Quand l'éloignement de ce grand ministre eut attiré celui de ses confidents; supérieur par cet endroit au ministre même, dont il admirait d'ailleurs les profonds conseils, nous l'avons vu retiré dans sa maison, où il conserva sa tranquillité parmi les incertitudes des émotions populaires et d'une cour agitée; et résigné à la Providence, il vit sans inquiétude frémir à l'entour les flots irrités. Et parce qu'il souhaitait le rétablissement du ministre comme un soutien nécessaire de la réputation et de l'autorité de la régence, et non pas, comme plusieurs autres , pour son intérêt , que le poste qu'il occupait lui donnait assez de moyens de ménager d'ailleurs ; aucun mauvais traitement ne le rebutait. Un beau-frère ^ , sacrifié malgré ses services, lui montrait ce qu'il pouvait

' JOAN., XI, 5i.

' Gabriel de Cassagnet, seigneur de Tilladet, qui avait épousé Madeleine Le TelHer, sœur du chancelier. Étant capitaine aux gardes soui. Louis XIII, il fut disgracié en 1642, lors de la conspiration de Cinq-Mars. Depuis, il devint lieutenant général et gouverneur de Bapaume. Ce que dit ici Bossuet pourrait faire conjecturer qu'il essuya quelque nouvelle disgrâce sous la régence d'Anne d'Autriche ; on n'a rien pu découvrir à ce sujet.

craindre. Il savait^ crime irrémissible dans les cours, qu'on écoutait des propositions contre lui-même^ et peut-être que sa place eût été donnée , si on eût pu la remplir d'un homme aussi sur : mais il n'en tenait pas moins la balance droite. Les uns donnaient au ministre des espérances trompeuses; les autres lui inspiraient de vaines terreurs; et en s' empressant beaucoup,, ils faisaient les zélés et les importants. Le TellierIuI montrait la vérité, quoique souvent importune; et industrieux à se cacher dans les actions éclatantes, il en renvoyait la gloire au ministre , sans craindre , dans le même temps , de se charger des refus que l'intérêt de l'Etat rendait nécessaires. Et c'est de là qu'il est arrivé qu'en méprisant par raison la haine de ceux dont il lui fallait combattre les prétentions, il en acquérait l'estime, et souvent même l'amitié et la confiance. L'histoire en racontera de fameux exemples : je n'ai pas besoin de les rapporter; et content de remarquer des actions de vertu dont les sages auditeurs puissent profiter, ma voix n'est pas destinée à satisfaire les politiques ni les curieux. Mais puis-je oublier celui que je vois partout dans le récit de nos malheurs ? cet homme ^ si fidèle aux particuliers, si redoutable à l'État; d'un caractère si haut, qu'on ne pouvaituiTestimer, ni le craindre, ni l'aimer, ni le haïr à demi; ferme génie que nous avons vu en ébranlant l'univers s'attirer une dignité qu'à la fin il voulut quitter comme trop chèrement achetée, ainsi qu'il eut le courage de le reconnaître dans le lieu le plus éminent de la chrétienté, et enfin comme peu capable de contenter ses désirs : tant il connut son erreur, et le vide des grandeurs humaines. Mais pendant qu'il vou-

' Le cardinal de Retz. — Dans le portrait qu'il en donne , Bossuot se montre égal , si ce n'est supérieur, à Tacite tt à Salluste même. (B.)

lait acquérir ce qu'il devait un jour mépriser^ il remua tout par de secrets et puissants ressorts; et après que tous les partis furent abattus, il sembla encore se soutenir seul, et seul encore menacer le favori victorieux , de ses tristes et intrépides regards ^ La religion s'intéresse dans ses infortunes; la ville royale s'émeut; et Rome même menace. Quoi donc, n'est-ce pas assez que nous soyons attaqués au dedans et au dehors par toutes les puissances temporelles ? Faut-il que la religion se mêle dans nos malheurs, et qu'elle semble nous opposer de près et de loin une autorité sacrée? Mais, par les soins du sage Michel Le Tellier, Rome n'eut point à reprocher au cardinal Mazarin d'avoir terni l'éclat de la pourpre dont il était revêtu ; les affaires ecclésiastiques prirent une forme réglée : ainsi le calme fut rendu à l'État; on revoit dans sa première vigueur l'autorité affaiblie ; Paris et tout le royaume , avec un iidèle et admirable empressement , reconnaît son roi gardé par la Providence, et réservé à ses grands ouvrages; le zèle des compagnies, que de tristes expériences avaient éclairées, est inébranlable; les pertes de l'État sont réparées; le cardinal fait la paix avec avantage ^ . Au plus haut point de sa gloire, sa joie est troublée par la triste ap-

' Tl s'agit de la paix des Pyrénées , conclue en 1659.

^ Ce dernier trait eût été envié de Tacite. On ne pouvait peindre avec plus d'énergie et de vérité la haine implacable que le cardinal de Retz , trop fier pour se réconcilier avec son ennemi premier ministre, manifesta toujours contre Mazarin tout-puissant sur les marches du trône. C'est ainsi qu'ayant à peindre un factieux sans objet, doué d'un génie remuant et d'un grand caractère , Bossuet n'a besoin que de quelques lignes pour le juger avec la sagacité d'un moraliste, la vertu d'un orateur, la profondeur d'un publiciste , et l'impartialité d'un historien. Je préfère de beaucoup ce portrait à celui de Cromwell, et je ne connais rien de plus parfait en ce genre parmi les anciens et parmi les modernes. (M.)

parition delà mort; intrépide, il domine jusqu'entre ses bras et au milieu de son ombre : il semble qu'il ait entrepris^'de montrer à toute l'Europe que sa faveur, attaquée par tant d'endroits , est si hautement rétablie que tout devient faible contre elle, jusqu'à une mort prochaine et lente. Il meurt avec cette triste consolation ; et nous voyons commencer ces belles années dont on ne peut assez admirer le cours glorieux. Cependant la grande et pieuse Anne d'Autriche rendait un perpétuel témoignage à l'inviolable fidélité de notre ministre, où, parmi tant de divers mouvements, elle n'avait jamais remarqué un pas douteux. Le roi , qui dès son enfance l'avait vu toujours attentif au bien de l'État, et tendrement attaché à sa personne sacrée , prenait confiance en ses conseils ; et le ministre conservait sa modération , soigneux surtout de cacher l'important service qu'il rendait continuellement à l'État , en faisant connaître les hommes capables de remplir les grandes places, et en leur rendant à propos des offices qu'ils ne savaient pas. Car que peut faire de plus utile un zélé ministre, puisque le prince, quelque grand qu'il soit, ne connaît sa force qu'à demi, s'il ne connaît les grands hommes que la Providence fait naître en son temps pour le seconder? Ne parlons pas des vivants dont les vertus non plus que les louanges ne sont jamais sûres dans le variable état de cette vie. Mais je veux ici nommer par honneur le sage , le docte et le pieux Lamoignon, que notre ministre proposait toujours comme digne de prononcer les oracles de la justice dans le plus majestueux de ses tribunaux. La justice, leur commune amie, les avait unis; et maintenant ces deux âmes pieuses , touchées sur la terre du même désir de faire régner les lois, contemplent ensemble à découvert les lois éternelles d'où les nôtres sont dérivées; et si

chefs-d'oeuv. de BOSS. — T. I. 16

quelque légère trace de nos faibles distinctions parait encore dans une si simple et si claire vision ^ elles adorent Dieu en qualité de justice et de règle'.

Ecce in justitia regnabit rex , et principes injudicio prœerunt^ : « Le roi régnera selon la justice, et les « juges présideront en jugement ^ » La justice passe du prince dans les magistrats, et du trône elle se répand sur les tribunaux. C'est dans le règne d'Ézéchias le modèle de nos jours. Un prince zélé pour la justice nomme un principal et universel magistrat capable de contenter ses désirs. L'infatigable ministre ouvre des yeux attentifs sur tous les tribunaux : animé des ordres du prince, il y établit la règle, ^la discipline, le concert, l'esprit de justice. Il sait que, si la prudence du souverain magistrat est obligée quelquefois , d ans les cas extraordinaires , de suppléer à la prévoyance des lois , c'est toujours en prenant leur esprit; et enfin qu'on ne doit sortir de la règle qu'en suivant un fil qui tienne, poui ainsi dire, à la règle même. Consulté de tx)utes parts, il

' On serait tenté de croire en général , sur la foi d'un vers charmant de La Fontaine , que

L'or se peut partager, mais non pas la louange. L'évoque de Meaux prouve le contraire dans son fameux parallèle entre Turenne et le grand Coudé , et peut-être encore mieux dans son Oraison funèbre du diancelier Le Tellier, au moment où il célèbre la liaison intime de oe chef de la magistrature, auquel l'histoire a fait deux diverses réputations, avec le premier président de Lamoignon, qui, heureusement pour sa gloire, n'en a jamais eu qu'une seule. (M.)

Chrétien-François de Lamoignon , fils de Guillaume de Lamoignon , premier président du parlement de Paris, mourut en 1706 , à soixantequatre ans, et eut pour petit-fils le vertueux Malesherbes.

^ ISAI., xxxii, 1.

3 En admirant cette pensée si ingénieusement noble et élevée, on appliquerait volontiers à Bossuet ce que Virgile disait du prince des poètes : qu'il serait plus difficile d'emprunter un vers d'Homère que de prendre à Hercule sa massue. (M.)

donne des réponses courtes^ mais décisives, aussi pleines de sagesse que de dignité ; et le langage des lois est dans son discours. Par toute l'étendue du royaume chacun peut faire ses plaintes , assuré de la protection du prince; et la justice ne fut jamais ni si éclairée ni si secourable. Vous voyez comme ce sage magistrat modère tout le corps de la justice. Voulez-vous voir ce qu'il fait dans la sphère où il est attaché, et qu'il doit mouvoir par lui-même? Combien de fois s'est-on plaint que les affaires n'avaient ni de règle ni de fin ; que la force des choses jugées n'était presque plus connue; que la compagnie * où l'on renversait avec tant de facilité les jugements de toutes les autres ne respectait pas davantage les siens ; enfin que le nom du prince était employé à rendre tout incertain, et que souvent l'iniquité sortait du heu d'où elle devait être foudroyée? Sous le sage Michel Le Teluer, le conseil fit sa véritable fonction; et l'autorité de ses arrêts, semblable à un juste contrepoids, tenait par tout le royaume la balance égale. Les juges que leurs coups hardis et leurs artifices faisaient redouter furent sans crédit : leur nom ne servit qu'à rendre la justice plus attentive. Au conseil comme au sceau, la multitude, la variété, la difficulté des affaires, n'étonnèrent jamais ce grand magistrat : il n'y avait rien de plus difficile, ni aussi de plus hasardeux, que de le surprendre ; et , dès le commencement de son ministère , cette irrévocable sentence sortit de sa bouche , que le crime de le tromper serait le moins pardonnable . De quelque belle apparence que l'iniquité se couvrit, il en pénétrait les détours; et d'abord il savait connaître, même sous les fleurs, la marche tortueuse de ce serpent. Sans châtiment, sans rigueur, il couvrait Tinjus-

' Le conseil d'État.

tice de confusion en lui faisant seulement sentir qu'il la connaissait ; et l'exemple de son inflexible régularité lut Finévitable censure de tous les mauvais desseins. Ce fut donc par cet exemple admirable , plus encore que X3ar ses discours et par ses ordres, qu'il établit dans le conseil une pureté et un zèle de la justice qui attire la vénération des peuples, assure la fortune des particuliers, affermit Tordre public, et fait la gloire de ce règne.

Sa justice n'était pas moins prompte qu'elle était exacte. Sans qu'il fallut le presser, les gémissements des malheureux plaideurs, qu'il croyait entendre nuit et jour, étaient pour lui une perpétuelle et vive sollicitation. Ne dites pas à ce zélé magistrat qu'il travaille plus que son grand âge ne le peut souffrir : vous irriterez le plus patient de tous les hommes. Est-on, disait-il, dans les places pour se reposer et pour vivre? Ne doiton pas sa vie à Dieu, au prince et à l'État? Sacrés autels, vous m'êtes témoins que ce n'est pas aujourd'hui, par ces artificieuses fictions de l'éloquence, que je lui mets en la bouche ces fortes paroles! Sache la postérité, si le nom d'un si grand ministre fait aller mon discours jusqu'à elle, que j'ai moi-môme souvent entendu ces saintes réponses. Après de grandes maladies causées par de grands travaux, on voyait revivre cet ardent désir de reprendre ses exercices ordinaires , au hasard de retomber dans les mêmes maux; et, tout sensible qu'il était aux tendresses de sa famille, il l'accoutumait à ces courageux sentiments. C'est , comme nous l'avons dit, qu'il faisait consister avec son salut le service particulier qu'il devait à Dieu dans une sainte administration de la justice. 11 en faisait son culte perpétuel, son sacrifice du matin et du soir, selon cette parole du sage : tt La justice vaut mieux devant Dieu que de lui offrir des

« victimes \)) Car quelle plus sainte hostie, quel encens plus doux, quelle prière plus agréable, que de faire entrer devant soi la cause de la veuve, que d'essuyer les larmes du pauvre oppressé, et de faire taire l'iniquité par toute la terre? Combien le pieux ministre était touché de ces vérités, ses paisibles audiences le faisaient paraître! Dans les audiences vulgaires , l'un, toujours précipité , vous trouble l'esprit; l'autre, avec un visage inquiet et des regards incertains , vous ferme le cœur : celui-là se présente à vous par coutume ou par bienséance, et il laisse vaguer ses pensées sans que vos discours arrêtent son esprit distrait; celui-ci, plus cruel encore, a les oreilles bouchées par ses préventions, et, incapable de donner entrée aux raisons des autres, il n'écoute que ce qu'il a dans son cœur. A la facile audience de ce sage magistrat, et par la tranquillité de son favorable visage, une âme agitée se calmait. C'est là qu'on trouvait « ces douces réponses qui apaisent la (( colère % » et c( ces paroles qu'on préfère aux dons. » Verhum melius quam datum ^. Il connaissait les deux visages de la justice : l'un facile dans le premier abord ; l'autre sévère et impitoyable quand il faut conclure. Là elle veut plaire aux hommes, et également contenter les deux partis ; ici elle ne craint ni d'offenser le puissant, ni d'affliger le pauvre et le faible. Ce charitable magistrat était ravi d'avoir à commencer par la douceur, et dans toute l'administration de la justice il nous paraissait un homme que sa nature avait fait bienfaisant, et que la raison rendait inflexible. C'est par où il avait gagné les cœurs. Tout le royaume faisait des vœux

' Faceremisericordiameijudicium, magisplacet Domino quam victimœ. (Prov., XXI, 3.) * ^esponsio mollis frangit iram. (Prov., xv, 1.) 'Ecoles., xviii, 16.

pour la prolongation de ses jours : on se reposait sur sa prévoyance; ses longues expériences étaient pour l'État un trésor inépuisable de sages conseils^ et sa justice , sa prudence^ la facilité qu'il apportait aux affaires , lui méritaient la vénération et Tamour de tous les peuples. 0 Seigneur! vous avez fait, comme dit le sage*, « l'œil « qui regarde, et roreille qui écoute. y> Vous donc qui donnez aux juges ces regards bénins , ces oreilles attentives, et ce cœur toujours ouvert à la vérité, écouteznous pour celui qui écoutait tout le monde; et vous, doctes interprètes des lois, fidèles dépositaires de leurs secrets, et implacables vengeurs de leur sainteté méprisée, suivez ce grand exemple de nos jours. Tout l'univers a les yeux sur vous : affranchis des intérêts et des passions, sans yeux comme sans mains, vous marchez sur la terre semblables aux esprits célestes; ou plutôt, images de Dieu, vous en imitez Tindépendance; comme lui, vous n'avez besoin ni des hommes ni de leurs présents; comme lui, vous faites justice à la veuve et au pupille ; l'étranger n'implore pas en vain votre secours ^, et, assurés que vous exercez la puissance du juge de l'univers, vous n'épargnez personne dans vos jugements. Puisse-t-il avec ses lumières et avec son esprit de force vous donner cette patience, cette attention, et cette docilité toujours accessible à la raison, que Salomon lui demandait pour juger son peuple' ! Mais ce que cette chaire, ce que ces autels, ce que

^ Et aurem aiidientem, et oculum videntem , Dominus fecit utrumqiie. (Prov., XX, 12.)

^ Dominiis Deus vester ipse est Deiis deorum. et Dominus dominanthim ; Beus magnns et potens, et terribiliSf qui personam non accipit nec munera. FMït judichim pupillo et viduœ: amat peregrinum, et dat ei victum ac testiium. (Deux., x, 17, 18.)

' m, Reg., 111, 9.

l'Évangile que j'annonce, et l'exemple du grand ministre dont je célèbre les vertus , m'oblige à recommander plus que toutes choses , c'est les droits sacrés de l'Église. L'Église ramasse ensemble tous les titres par où l'on peut espérer le secours de la justice. La justice doit une assistance particulière aux faibles , aux orphelins, aux épouses délaissées, et aux étrangers. Qu'elle est forte cette Église, et que redoutable est le glaive que le Fils de Dieu lui a mis dans la main ! Mais c'est un glaive spirituel , dont les superbes et les incrédules ne ressentent pas le « double tranchante » Elle est fille du Tout-Puissant : mais son père, qui la soutient au dedans, l'abandonne souvent aux persécuteurs; et, à l'exemple de Jésus-Christ, elle est obligée de crier dans son agonie : « Mon Dieu , mon Dieu , pourquoi m'avez- (( vous délaissée^?» Son époux est le plus puissant comme le plus beau et le plus parfait de tous les enfants des hommes ^ ; mais elle n'a entendu sa voix agréable , elle n'a joui de sa douce et désirable présence, qu'un moment * : tout d'un coup il a pris la fuite avec une course rapide ; « et , plus vite qu'un faon de biche , il ce s'est élevé au-dessus des plus hautes montagnes \ » Semblable à une épouse désolée, l'Église ne fait que gémir, et le chant de la tourterelle délaissée ^ est dans sa

' Deore ejus gladius utraque parte ucutus exibat. (Apoc, 1, 16.) Vivus est sermo Dei et efficax, et pemtrabilior omni gladio anàpiii. (Heb., IV, 12.)

* Eli, Eli, lamma sabadhani : hoc est, Deus meus, Deus meuSf ut quid dereliqnistime? (Matth., xxvii, 46.)

^ Speciosus forma prœ filiis homimtm. (Ps. XLiv, 3.)

^ Amieus sponsi , qui stat et audit eum , gaudio gaudet propter vocem sponsi. (JoAN., m, 29.)

' Fuge , dilecte mi, et assimilare capreœ, hinnuloque cervorum super vwntes aromatum. (C.\nt., vin, 14.)

® Voxturturis nndita est in terra nostra. (ILid., ii, 12.)

bouche. Enfin elle est étrangère et comme errante sur la terre, où elle vient recueillir les enfants de Dieu sous ses ailes; et le monde, qui s'efforce de les lui ravir, ne cesse de traverser son pèlerinage. Mère affligée , elle a souvent à se plaindi'e de ses enfants qui l'oppriment : on ne cesse d'entreprendre sur ses droits sacrés ; sa puissance céleste est affaiblie , pour ne pas dire tout à fait éteinte. On se venge sur elle de quelques-uns de ses ministres, trop hardis usurpateurs des droits temporels : à son tour la puissance temporelle a semblé vouloir tenir l'Eglise captive, et se récompenser de ses pertes sur Jésus-Christ même : les tribunaux séculiers ne retentissent que des affaires ecclésiastiques : on ne songe pas au don particulier qu'a reçu l'ordre apostolique pour les décider; don céleste que nous ne recevons qu'une fois (( par l'imposition des mains, » mais que saint Paul nous ordonne de ranimer^, de renouveler, et de rallumer sans cesse en nous-mêmes comme im feu divin , afin que la vertu en soit immortelle^. Ce don nous estil seulement accordé pour annoncer la sainte parole, ou pour sanctifier les âmes par les sacrements ? N'est-ce ' pas aussi pour policer les églises , pour y établir la discipline, pour appliquer les canons inspirés de Dieu à nos saints prédécesseurs , et accomplir tous les devoirs du ministère ecclésiastique? Autrefois et les canons et les lois , et les évêques et les empereurs , concouraient ensemble à empêcher les ministres des autels de paraître, pour les affaires même temporelles, devant les juges de la terre : on voulait avoir des intercesseurs purs du commerce des hommes , et on craignait de les

' Admoneo te ut ressuscites gratiam Dei quœ est in te yer imiiositïonem manuum mearum. (II, Tim., 1, 6.)

* Var. Première édition : en soit immortelle dans l'ordre sacré. Ce don, etc.

DE MICHEL LE TELLIER. â49

rengager dans le siècle d'où ils avaient été séparés pour être le partage du Seigneur. Maintenant c'est pour les affaires ecclésiastiques qu'on les y voit entraînés : tant le siècle a prévalu, tant l'Église est faible et impuissante! Il est vrai que Ton commence à l'écouter : l'auguste conseil et le premier parlement donnent du secours à son autorité blessée; les sources du droit sont révélées; les saintes maximes revivent. Un roi zélé pour l'Église, et toujours prêt à lui rendre davantage qu'on ne l'accuse de lui ôter , opère ce changement heureux : son sage et intelligent chancelier seconde ses désirs : sous la conduite de ce ministre , nous avons comme un nouveau code favorable à l'épiscopat; et nous vanterons désormais, à l'exemple de nos pères, les lois unies aux canons. Quand ce sage magistrat renvoie les affaires ecclésiastiques aux tribunaux séculiers , ses doctes arrêts leur marquent la voie qu'ils doivent tenir, et le remède qu'il pourra donner à leurs entreprises. Ainsi la sainte clôture , protectrice de l'humilité et de l'innocence , est établie ; ainsi la puissance séculière ne donne plus ce qu'elle n'a pas; et la sainte subordination des puissances ecclésiastiques , image des célestes hiérarchies et lien de notre unité, est conservée; ainsi la cléricature jouit par tout le royaume de son privilège ; ainsi sur le sacrifice des vœux, et sur « ce grand sacrement de » l'indissoluble a union de Jésus-Christ avec son Église * » les opinions sont plus saines dans le barreau éclairé et ! parmi les magistrats intelligents que dans les livres de quelqiies auteurs qui se disent ecclésiastiques et théologiens. Un grand prélat ^ a part à ces grands ouvrages ;

* Sacramentum hoc magnum est : ego autem dico in Christo et in Ecc/ma. (Ephes.,v, 32.) I ^ Charles-Maurice Le Tellier, archevêque de Reims , fils du chancelier. C'est de lui que Boileau disait : « Monseigneur m'estime bien davantage

habile autant qu'agréable intercesseur auprès d'un père porté par lui-même à favoriser FÉglise , il sait ce qu'il faut attendre de la piété éclairée d'un grand ministre, et il représente les droits de Dieu sans blesser ceux de César. Après ces commencements, ne pourronsnous pas enfin espérer que les jaloux de la France n'auront pas éternellement à lui reprocher les libertés de l'Église toujours employées contre elle-même? Ame pieuse du sage Michel Le Tellier , après avoir avancé ce grand ouvrage, recevez devant ces autels ce témoignage sincère de votre foi et de notre reconnaissance^ de la bouche d'un évêque trop tôt obligé à changer -eii sacrifices pour votre repos ceux qu'il offrait pour une vie si précieuse. Et vous, saints évêques, interprètes du ciel, juges de la terre, apôtres, docteurs, et serviteurs des églises ; vous qui sanctifiez cette assemblée par votre présence, et vous qui, dispersés par tout l'univers, entendrez le bruit d'un ministère si favorable à l'Église, offrez à jamais de saints sacrifices pour cette âme pieuse. Ainsi puisse la discipline ecclésiastique être entièrement rétablie! ainsi puisse être rendue la majesté à vos tribunaux , l'autorité à vos jugements, la gravité et le poids à vos censures i Puissiez-vous, souvent assemblés au nom de Jésus-Christ, l'avoir au milieu de vous, et revoir la beauté des anciens jours! Qu'il me soit permis du moins de faire des vœux devant ces autels , de soupirer après les antiquités devant une compagnie si éclairée , et d'annoncer la sagesse entre les parfaits * ! Mais , Seigneur, que ce ne soit pas seulement des vœux inutiles ! Que ne pouvons-nous obtenir de votre bonté, si,

depuis qu'il me croit riche. » Il mourut en 1710, à soixante-dix-huit, ans, laissant aux chanoines de Sainte-Geneviève sa bibliothèque, composée de cinquante mille volumes environ.

' Sapientïam loquimur inter perfedos. (l, Cor., u, 6.)

comme nos prédécesseurs , nous faisons nos chastes délices de votre Écriture^ notre principal exercice de la prédication de votre parole^ et notre félicité de la sanctification de votre peuple ; si, attachés à nos troupeaux par un saint amour, nous craignons d'en être arrachés ; si nous sommes soigneux de former des prêtres que Louis puisse choisir pour remplir nos chaires ; si nous lui donnons le moyen de décharger sa conscience de cette partie la plus périlleuse de ses devoirs; et que , par une règle inviolable, ceux-là demeurent exclus de l'épiscopat qui ne veulent pas y arriver par des travaux apostoliques* ? Car aussi comment pourrons-nous sans ce secours incorporer tout à fait à l'Église de Jésus-Christ tant de peuples nouvellement convertis, et porter avec confiance un si grand accroissement de notre fardeau? Ah ! si nous ne sommés infatigables à instruire , à reprendre , à consoler, à donner le lait aux infirmes, et le pain aux forts; enfin à cultiver ces nouvelles plantes, et à expliquer à ce nouveau peuple la sainte parole, dont, hélas! on s'est tant servi pour le séduire, a le fort armé (( chassé de sa demeure reviendra » plus furieux qu('^ jamais, et avec sept esprits plus malins que lui, et notre « état deviendra pire que le précédent^! » Ne laissons pas cependant de publier ce miracle de nos jours; faisons-en passer le récit aux siècles futurs. Prenez vos plumes sacrées, vous qui composez les annales de l'Église; agiles instruments a d'un prompt écrivain et d'une « main diligente % » liâtez-vous de mettre Louis avec

' Ces derniers mots ont rapporta la régie sollicitée parBossuet, et établie par le roi, de ne nommer aux évêchés que ceux qui auraient travaillé dans le ministère. (V.)

» Tune vadii, et assumiX septem altos spiritus secum , nequiores se : et ingressi habitant ibi : et fiunt novissima hominis illius pejora priorïbns. (Luc, XI, 21, 24, 25, 26.)

' Lingua mea calamus scribœ velociter scribentis, (Ps. xliv, 1.)

252 ORAISOX FUNÈBRE

les Constantins et les Théodoses. Ceux qui vous ont

précédés dans ce beau travail racontent ' « qu'avant

« qu'il y eût eu des empereurs dont les lois eussent ôté

(c les assemblées aux hérétiques , les sectes demeuraient

(( unies, et s'entretenaient longtemps. Mais, poursuit

c( Sozomène, depuis que Dieu suscita des princes chré-

« tiens, et qu'ils eurent défendu ces conventicules , la

« loi ne permettait pas aux hérétiques de s'assembler en

« public; et le clergé, qui veillait sur eux, les empêchait

« de le faire en 'particulier. De cette sorte, la plus

c( grande partie se réunissait; et les opiniâtres mouraient

« sans laisser de postérité, parce qu'ils ne pouvaient ni

« communiquer entre eux ni enseigner librement leurs

« dogmes. » Ainsi tombait l'hérésie avec son venin; et

la discorde rentrait dans les enfers, d'où elle était sor-

lie. Voilà, messieurs, ce que nos pères ont admiré dans

les premiers siècles de l'Église. Mais nos pères n'avaient

pas vu, comme nous, une hérésie invétérée tomber

tout à coup; les troupeaux égarés revenir en foule, et

nos églises trop étroites pour les recevoir; leurs faux

pasteurs les abandonner sans même en attendre Tordre,

et heureux d'avoir à leur alléguer leur bannissement

pour excuse ; tout calme dans un si grand mouvement ;

' Nam supcriorum imperatonim tempoiibus, quicumque Chrislum cole- Uant, liret opinimnbus inter se dissentirent , a Gentilihiis tamen pro iis- (lem habchnntvr... Quam ob causam singuli facile in unum convenientes , acparatim collectas celebrabant , et assidue secum mtitu-o colloquentes, tametsi panci mimero cssent , nequaquam dissipati sunt. Post hancvero Icgem nec publiée collectas agere eis licuit^ lege id prohibentc ; nec clanculo, cum singularum civitatum episcopi ac clerici eos sollicite observarent. Unde factum est ni pleriqne eorummetu perculsi, Ecelesiœ catholicœ sese adjunxerint. Alii vero, licet in eadem senteniia perseverarint , nuUis tamen opinionis suœ successoribus post se relictis, ex hac vita migrarunt : quippe qui nec in unum coire permitterentur, nec opinionis suœ consortes libère ac sine metu docere passent. (Sozoivi., Hist., liber, ii, cxxxii.)

l'univers étonné de voir dans un événement si nouveau la marque la plus assurée comme le plus bel usage do Tautorité , et le mérite du prince plus reconnu et plus révéré que son autorité même. Touchés de tant de merveilles , épanchons nos cœurs sur la piété de Louis ; poussons jusqu'au ciel nos acclamations; et disons à ce nouveau Constantin^ à ce nouveau Théodose , à ce nouveau Marcien , à ce nouveau Gharlemagne , ce que les six cent trente Pères dirent autrefois dans le concile de Ghalcédoine ^ : « Vous avez affermi la foi ; vous avez ex- « terminé les hérétiques : c'est le digne ouvrage de «votre règne: c'en est le propre caractère. Par vous a l'hérésie n'est plus. Dieu seul a pu faire cette merveille. « Roi du ciel, conservez le roi de la terre : c'est le vœu <( des Églises; c'est le vœu des évêques. »

Quand le sage chancelier reçut l'ordre de dresser ce pieux édit qui donne le dernier coup à l'hérésie, il avait déjà ressenti l'atteinte de la maladie dont il est mort. Mais un ministre si zélé pour la justice ne devait pas mourir avec le regret de ne l'avoir pas rendue à tous ceux dont les affaires étaient préparées. Malgré cette fatale faiblesse qu'D commençait de sentir, il écouta, il jugea, et il goûta le repos d'un homme heureusement dégagé, à qui ni l'Église, ni le monde, ni son prince, ni sa patrie, ni les particuliers, ni le pubhc, n'avaient plus rien à demander. Seulement Dieu lui réservait l'accompli ssement du grand ouvrage de la religion; et il dit, en scellant la révocation du fameux édit de Nantes ,

' Hœc digna vestro imperio : hœc propria vesiri regni... Per te orthodoxa fidcs firmata est ; perte hœresis non est. Cœlestis rex, terrennm custodi. Per te firmata fides est... Unus Deus qui hoc fecit... Rex cœlestis, Augustam custodi, dignam pacis... Hœc oraiio Ecclesiarum; hœc oratio pastorum. (Goncil. Chalced., Act. vi.)

25 i ORAISON FUNÈBRE

qu'après ce triomphe de la foi, et un si beau monument de la piété du roi , il ne se souciait plus de finir ses jours. C'est la dernière parole qu'il ait prononcée dans la fonction de sa charge; parole digne de couronner un si glorieux ministère. En effet, la mort se déclare; on ne tente plus de remède contre ses funestes attaques; des jours entiers il la considère avec un visage assuré ; tranquille, toujours assis, comme son mal le demandait, on croit assister jusqu'à la fin ou à la paisible audience d'un ministre, ou à la douce conversation d'un ami commode. Souvent il s'entretient seul avec la mort : la mémoire, le raisonnement, la parole ferme, et aussi vivant par l'esprit qu'il était mourant parle corps ^, il semble lui demander d'où vient qu'on la nomme cruelle. Elle lui fut nuit et jour toujours présente; car il ne connaissait plus le sommeil, et la froide main de la mort pouvait seule lui clore les yeux. Jamais il ne fut si attentif : c( Je suis, disait-il, en faction. » Car il me semble que je lui vois prononcer encore cette courageuse parole. 11 n'est pas temps de se reposer : à chaque attaque il se tient prêt, et il attend le moment de sa délivrance. Ne croyez pas que cette constance ait pu naître tout à coup entre les bras de la mort : c'est le fruit des méditations que vous avez vues, et de la préparation de toute la vie. La mort révèle les secrets des cœurs. Vous j riches , vous qui vivez dans les joies du monde, si vous saviez avec quelle facilité vous vous laissez prendre aux richesses que vous croyez posséder; si vous saviez par combien d'imperceptibles liens elles s'attachent et pour ainsi dire elles s'incorporent à votre cœur, et combien sont forts et pernicieux ces liens que vous ne sentez pas,

' « Sa fermeté sert d'exemple , dit madame de Sévigné , à tous ceux « qui veulent mourir en grands hommes , et sa piété à ceux qui veulent « mourir chrétiennement. » {Lettre 889, du 28 octobre 1685.)

VOUS entendriez la vérité de cette parole du Sauveur * : « Malheur à vous^ riches ! » et « vous pousseriez, c( comme dit saint Jacques ^, des cris lamentables et des « hurlements à la vue de vos misères. » Mais vous ne sentez pas un attachement si déréglé. Le désir se fait mieux sentir, parce qu'il a de l'agitation et du mouvement. Mais, dans la possession, on trouve, comme dans un lit, un repos funeste; et on s^endort dans Tamour des biens de la terre, sans s'apercevoir de ce malheureux engagement. C'est, mes frères, où tombe celui qui met sa confiance dans les richesses ; je dis même dans les richesses bien acquises. Mais l'excès de l'attachement, que nous ne sentons pas dans la possession , se fait, dit saint Augustin % sentir dans la perte. C'est là qu'on entend ce cri d'un roi malheureux, d'un Agag outré contre la mort , qui lui vient ravir tout à coup , avec la vie , sa grandeur et ses plaisirs : Siccine séparât amara mors'* ? « Est-ce ainsi que la mort amère vient rompre tout à coup c( de si doux liens? » Le cœur saigne; dans la douleur de la plaie, on sent combien ces richesses y tenaient; et le péché que l'on commettait par un attachement si excessif se découvre tout entier : Quantum amando deliquerint , perdendo senserunt. Par une raison contraire, un homme dont la fortune protégée du ciel ne connaît pas les disgrâces ; qui , élevé sans envie aux plus grands honneurs, heureux dans sa personne et dans sa famille,

* Vœ vohis divitihus! (Luc, vi, 24.)

* Agite nunc, divites, plorate ululantes in miseriu vestris , quœ advcnient »obi5. (Jac, V, 1.)

^ un autem infirmiores , qui terrenis his bonis j quamvis ea non praponerent Christo , aliquantula tamen cupidîtate cohœrebant , quantum hœc amando peccaverint , perdendo sensenint. Tantum quipi)e doluerunt, quantum se doloribus inseruerunt. (Aug., de Civit. Dei, lib. I. c. X, n. 2.)

* I, Reg., XV, 32.

pendant qu'il voit disparaître une vie si fortunée , bénit la mort, et aspire aux biens éternels, ne fait-il pas voir qu'il n'avait pas mis ce son cœur dans le trésor que les <( voleurs peuvent enlever' , » et que, comme un autre Abraham , il ne connaît de repos que « dans la cité perce manente' ? » Un fils , consacré à Dieu , s'acquitte courageusement de son devoir comme de toutes les autres parties de son ministère , et il va porter la triste parole à un père si tendre et si chéri : il trouve ce qu'il espérait, un chrétien préparé à tout , qui attendait ce dernier office de sa piété. L'Extrêrne-Onction , annoncée par la même bouche à ce philosophe chrétien, excite autant sa piété qu'avait fait le saint Viatique. Les saintes prières des agonisants réveillent sa foi : son âme s'épanche dans les célestes cantiques; et vous diriez qu'il soit devenu un autre David , par l'application qu'il se fait à lui-même de ses divins Psaumes. Jamais juste n'attendit la grâce de Dieu avec une plus ferme confiance ; jamais pécheur ne demanda un pardon plus humble, ni ne s'en crut plus indigne. Qui me donnera le burin que Job désirait , pour graver sur l'airain et sur le marbre cette parole sortie de sa bouche en ces derniers jours, que, depuis quarante-deux ans qu'il servait le roi, il avait la consolation de ne lui avoir jamais donné de conseil que selon sa conscience , et , dans un si long ministère, de n'avoir jamais souffert une injustice qu'il put empêcher? La justice demeure constante, et, pour ainsi dire , toujours vierge et incorruptible parmi des occasions si délicates, quelle merveille de la grâce! Après ce témoignage de sa conscience , qu avait-il besoin

I JVoZtfe Wiesaurizare voh'u thesauros in terra,,., ubi fures effodhini et fnranlur. Thesaurizate autem vobis thesauros in cœlo. (Matth., vi, 19, 20, 21.)

* Ex2)ectabat fundamentahabentem dvitatem. (Heb., xi, 10.)

de nos éloges ? Vous étonnez-vous de sa tranquillité? Quelle maladie ou quelle mort peut troubler celui qui porte au fond de son cœur un si grand calme ? Que vois-je durant ce temps? des enfants percés de douleur; car ils veulent bien que je rende ce témoignage à leur piété ^ et c'est la seule louange qu'ils peuvent écouter sans peine. Que vois-je encore? une femme forte^ pleine d'aumônes et de bonnes œuvres, précédée, malgré ses désirs, par celui que tant de fois elle avait cru devancer : tantôt elle va offrir devant les autels cette plus chère et plus précieuse partie d'elle-même ; tantôt elle rentre auprès du malade , non par faiblesse , mais , dit-elle , « pour apprendre à mourir, et profiter de cet exemple. » L'heureux vieillard jouit jusqu'à la fin des tendresses de safamiJJe, où il ne voit rien de faible ; mais, pendant qu'il en goûte la reconnaissance , comme un autre Abraham , il la sacrifie , et en l'invitant à s'éloigner : a Je « veux, dit-il, m'arracher jusqu'aux moindres vestiges « de l'humanité. » Reconnaissez-vous un chrétien qui achève son sacrifice , qui fait le dernier effort afin de rompre tous les liens de la chair et du sang, et ne tient plus à la terre ? Ainsi , parmi les souffrances et dans les approches de la mort, s'épure, comme dans un feu, l'âme chrétienne ; ainsi elle se dépouille de ce qu'il y a de terrestre et de trop sensible , même dans les affections les plus innocentes : telles sont les grâces qu'on trouve à la mort. Mais qu'on ne s'y trompe pas , c'est quand on l'a souvent méditée , quand on s'y est longtemps préparé par de bonnes œuvres : autrement la mort porte en elle-même ou l'insensibihté, ou un secret désespoir, ou, dans ses justes frayeurs, l'image d'une pénitence trompeuse, et enfin un trouble fatal à la piété. Mais voici , dans la perfection de la charité, la consommation de l'œuvre de Dieu. Un peu après, parmi ses langueurs et percé de

CIIEFS-DOELY. DE BOSS.

douleurs aiguës^ le courageux vieillard se lève^ et les bras en haut ^ après avoir demandé la persévérance ; « Je ne désire points dit-il ^ la fm de mes peines; mais (( je désire de voir Dieu. » Que vois-je ici^ chrétiens? la foi véritable , qui , d'un côté , ne se lasse pas de souffrir ; vrai caractère d'un chrétien ; et^ de l'autre, ne cherche plus qu'à se développer de ses ténèbres, et, en dissipant le nuage , se changer en pure lumière et en claire vision. 0 moment heureux où nous sortirons des ombres et des énigmes ' pour voir la vérité manifeste ! Courons-y, mes frères , avec ardeur ; hâtons-nous de « purifier notre c( cœur , afin de voir Dieu , » selon la promesse de TÉvangile'. Là est le terme du voyage; là se finissent les gémissements; là s'achève le travail de la foi, quand elle va, pour ainsi dire, enfanter la vue. Heureux moment encore une fois ! qui ne te désire pas n'est pas chrétien. Après que ce pieux désir est formé par le Saint-Esprit dans le cœur de ce vieillard plein de foi , que reste-t-il , chrétiens, sinon qu'il aille jouir de l'objet qu'il aime? Enfin, prêt à rendre l'àme : «Je rends grâces à Dieu, dit-il, (( de voir défaillir mon corps devant mon esprit. » Touché d'un si grand bienfait , et ravi de pouvoir pousser ses reconnaissances jusques au dernier soupir, il commença l'hymne des divines miséricordes : Misericordias Dominîin œternum cantabo^ . «Je chanterai, dit-il, éter- « nellement les miséricordes du Seigneur. » 11 expire en disant ces mots , et il continue avec les anges le sacré cantique*.

I Videmus mine per spéculum in œnigmate. (I, Cor., xiii, 12.)

^ Beati mundo corde, quoniam ipsi Deum videbunt. (Matth., v, 8.)

' Ps. LXXXVIII, 1.

* Image douce et touchante qui montre le ciel et tout ce qui l'habite attentif à recueillir les dernières paroles et les derniers soupirs du juste. (B.)

Reconnaissez maintenant que sa perpétuelle modération venait d'un cœur détaché de l'amour du monde ; et réjouissez-vous en Notre-Seigneur de ce que riche il a mérité les grâces et la récompense delà pauvreté. Quand je considère attentivement dans l'Évangile la parabole ou plutôt l'histoire du mauvais riche, et que je vois de quelle sorte Jésus-Christ y parle des fortunés de la terre, il me semble d'abord qu'il ne leur laisse aucune espérance au siècle futur. Lazare, pauvre et couvert d'ulcères, « est porté par les anges au sein d'Abraham % » pendant que le riche, toujours heureux dans cette vie, « est ente seveli dans les enfers. » Voilà un traitement bien différent que Dieu fait à Tun et à Tautre. Mais comment est-ce que le Fils de D'eu nous en explique la cause? « Le riche, dit-il % a reçu ses biens, et le pauvre ses « maux dans cette vie. » Et de là quelle conséquence ? Ecoutez, riches, et tremblez: a Et maintenant, poursuitc( il, l'un reçoit sa consolation, et Tau Ire son juste sup- « plice. » Terrible distinction ! funeste partage pour les grands du monde ! Et toutefois ouvrez les yeux : c'est le riche Abraham qui reçoit le pauvre Lazare dans son sein; et il vous montre , ô riches du siècle ! à quelle gloire vous pouvez aspirer, si, «pauvres en esprit^» et détachés de vos biens, vous vous tenez aussi prêts à les quitter qu'un voyageur empressé à déloger de la tente où il passe une courte nuit. Cette grâce, je le confesse, est rare dans le Nouveau Testament, où les afflictions et la pauvreté des enfants de Dieu doivent sans cesse représen-

* Fadum est autem ut moreretur mendiais, et porîaretur ab angelis in sinum Abrahœ. Mortiius est autem et dites y et seputtus est in inferno. (Luc. XVI, 22.)

' Et dixit illi Abraham : Fili, recordare quia reccpisii bona in vita tua; et Lazanis similiter mala. Nunc autem h\c consolatur; tu veto cruciaris. (Luc, XVI. 25.)

^ Beati 1 avperes spiritu. (MATrH., v, 3.)

2GÛ ORAISON FUNÈBRE

ter à toute l'Église un Jésus-Christ sur la croix. Et cependant, chrétiens, Dieu nous donne quelquefois de pareils exemples, afin que nous entendions qu'on peut mépriser les charmes de la grandeur, même présente ; et que les pauvres apprennent à ne désirer pas avec tant d'ardeur ce qu'on peut quitter avec joie. Ce ministre si fortuné et si détaché tout ensemble leur doit inspirer ce sentiment. La mort a découvert le secret de ses affaires; et le public, rigide censeur des hommes de cette fortune et de ce rang, n'y a rien vu que de modéré. On a vu ses biens accrus nalLirellement par un si Long ministère et par une prévoyante économie ; et on ne fait qu'ajouter à la louange de grand magistrat et de sage ministre celle de sage et vigilant père de famille, qui n'a pas été jugée indigne des saints patriarches. Il a donc, à leur exemple, quitté sans peine ce qu'il avait acquis sans empressement : ses vrais biens ne lui sont pas ôtés, et sa justice demeure aux siècles des siècles. C'est d'elle que sont découlées tant de grâces et tant de vertus que sa dernière maladie a fait éclater. Ses aumônes, si bien cachées dans le sein du pauvre , ont prié pour lui^ : sa main droite les cachait à sa main gauche ; et, à la réserve de quelque ami qui en a été le ministre ou le témoin nécessaire, ses plus intimes confidents les ont ignorées : mais c( le Père, qui les a vues dans le secret, lui en a ce rendu la récompense -. » Peuples , ne le pleurez plus ; et vous qui, éblouis de l'éclat du monde, admirez le tranquille cours d'une si longue et si belle vie, portez plus haut vos pensées. Quoi donc ! quatre-vingt-trois ans passés au milieu des prospérités, quand il n'en fau-

* Conclude ekemosytuiin in corde paiiperïs : et hœc pro te exorabif. (ECGL., XXIX, 15.)

^ Te facienie cleemostjnam ncscint sinistra tua qiiid faciat dexiera tua... Et Pater tuus , qui videt in abscoudito , reddet tibi. (Matth., vi, 3, 4.)

drait retrancher ni Tenfance où l'homme ne se connaît pas^ ni les maladies où l'on ne vit points ni tout le temps dont on a toujours tant de sujet de se repentir^ paraitront-ils quelque chose à la vue de Téternité où nous avançons à si grands pas ? Après cent trente ans de vie, Jacob ^ amené au roi d'Egypte, lui raconte la courte durée de son laborieux pèlerinage, qui n'égale pas les jours de son père Isaac, ni de son aïeul Abraham ^ Mais les ans d'Abraham et d'isaac, qui ont fait paraître si courts ceux de Jacob, s'évanouissent auprès de la vie de Sem, que celle d'Adam et de Noé efface. Que si le temps comparé au temps , la mesure à la mesure , et le terme au terme, se réduit à rien, que sera-ce si l'on compare le tem.ps à l'éternité, où il n'y a ni mesure ni terme? Comptons donc comme très-court, chrétiens, ou plutôt comptons comme un pur néant tout ce qui finit, puisque enfin , quand on aurait multiplié les années au delà de tous les nombres connus , visiblement ce ne sera rien quand nous serons arrivés au terme fatal. Mais peut-être que, prêt à mourir, on comptera pour quelque chose cette vie de réputation , ou cette imagination de revivre dans sa famille, qu'on croira laisser solidement établie. Qui ne voit, mes frères, combien vaines, mais combien courtes et combien fragiles sont encore ces secondes vies, que notre faiblesse nous fait inventer pour couvrir en quelque sorte l'horreur de la mort ? Dormez votre sommeil, riches de la terre ^, et demeurez dans votre poussière. Ah ! si quelques générations, que dis-jo ? si quel-

' Respondit (Jacob) : Dies peregrinatioms meœ centum triginta annorum Sîint, parti et mali; et non pervenerunt usque ad dies patrum meorum, quitus peregrinati sunt. (Gènes., xlvii, 9.)

' Bossuet traduit ici le roi prophète : Dormierunt somnum suum: et nihil invenerunt omnes viri divitiarum in manibiis suis. (Ps. Lxxv, 6.) (F.)

ques années après votre mort vous reveniez, hommes oubliés, au milieu du monde, vous vous hâteriez de rentrer dans vos tombeaux, pour ne voir pas votre nom terni , votre mémoire abolie , et votre prévoyance trompée dans vos amis, dans vos créatures, et plus encore dans vos héritiers et dans vos enfants. Est-ce là le fruit du travail dont vous vous êtes consumés sous le soleil , vous amassant un trésor de li;!ine et de colère éternelle au juste jugement de Dieu? Surtout, mortels, désabusez-vous de la pensée dont vous vous flattez, qu'après une longue vie la mort vous sera plus douce et plus facile. Ce ne sont pas les années , c'est une longue préparation qui vous donnera de l'assurance. Autrement un philosophe vous dira en vain que vous devez être rassasiés d'années et de jours, et que vous avez assez vu les saisons se renouveler et le monde rouler autour de vous, ou plutôt que vous vous êtes assez vu rouler vous-même et passer avec le monde. La dernière heure n'en sera pas moins insupportable, et l'habitude de vivre ne fera qu'en accroître le désir. C'est de saintes méditations , c'est de bonnes œuvres, c'est ces véritables richesses, que vous enverrez devant vous au siècle futur, qui vous inspireront de la force ; et c'est par ce moyen que vous affermirez votre courage. Le vertueux Michel Le Tel- LïER vous en a donné l'exemple : la sagesse , la fidélité, la justice , la modestie, la prévoyance, la piété, toute la troupe sacrée des vertus, qui veillaient pour ainsi dire autour de lui, en ont banni les frayeurs, et ont fait du jour de sa mort le plus beau , le plus triomphant , le plus heureux jour de sa vie.

DE

PRINCE DE GONDÉ,

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