‹ Chefs-d'œuvre oratoires de BossuetChapitre 24 sur 33 · PRINCE DE CONDÉ · texte numérisé non relu

PRINCE DE CONDÉ

Dominm teciim , virorum fortissime... Fade in hac fortitudine tua... Erjo ero

tccum.

Le Seigneur est avec vous, ô le plus courageux de tous les hommes! Allez avec

ce courage dont vous êtes rempli. Je serai avec vous. (^Aux Juges, vr, 12, 14, \%:

Monseigneur S

Au moment que j'ouvre la bouche pour célébrer îa gloire immortelle de Louis de Bouilbon, prince de Condé, je me sens également confondu , et par la grandeur du sujet, et, s'il m'est permis de l'avouer, par l'inutilité du travail. Quelle partie du monde habitable n'a pas ouï les victoires du prince de Condé , et les merveilles de sa vie ? On les raconte partout : le Français qui les vante n'apprend rien à l'étranger ; et quoi que je puisse aujourd'hui vous en rapporter, toujours prévenu par vos pensées , j'aurai encore à répondre au secret reproche que vous me ferez d'être demeuré beaucoup au-dessous-. Nous ne pouvons rien, faibles orateurs, pour la gloire des âmes extraordinaires : le Sage a raison de dire que a leurs seules actions les peuvent louer ^ : »

» A M. le Prince , fils du défunt prince de Condé.

> Cet admirable exorde rappelle celui de Périclès dans sa harangue funèbre sur les Athéniens morts à Platée (Tinicydid,, 1. ii, § 35. Voir aussi Démosthène , adv. Leptin., p. 450, 2. (A.-F. Didot.)

^ Laudenteam in partis opéra ejiis. (Prov., xxxi, 31.)

toute autre louange languit auprès des grands noms; et la seule simplicité d'un récit fidèle pourrait soutenir la gloire du prince de Condé. Mais en attendant que l'histoire y qui doit ce récit aux siècles futurs^ le fasse paraître, il faut satisfaire, comme nous pourrons, à la reconnaissance publique, et aux ordres du plus grand de tous les rois. Que ne doit point le royaume à un prince quia honoré la maison de France, tout le nom français, son siècle, et, pour ainsi dire, l'humanité tout entière! Louis le Grand est entré lui-même dans ces sentiments. Après avoir pleuré ce grand homme, et lui avoir donné par ses larmes, au milieu de toute sa cour, le plus glorieux éloge qu'il put recevoir , il assemble dans un temple si célèbre ce que son royaume a de plus auguste, pour y rendre des devoirs publics à la mémoire de ce prince ; et il veut que ma faible voix anime toutes ces tristes représentations et tout cet appareil funèbre. Faisons donc cet effort sur notre douleur. Ici un plus grand objet, et plus digne de cette chaire, se présente à ma pensée. C'est Dieu qui fait les guerriers et les conquérants. c( C'est vous, lui disait David', qui avez instruit mes mains à combattre, et mes doigts à tenir l'épée. » S'il inspire le courage , il ne donne pas moins les autres grandes qualités naturelles et surnaturelles et du cœur et de l'esprit. Tout part de sa puissante main; c'est lui qui envoie du ciel les généreux sentiments , les sages conseils, et toutes les bonnes pensées; mais il veut que nous sachions distinguer entre les dons qu'il abandonne à ses ennemis, et ceux qu'il réserve à ses serviteurs. Ce qui distingue ses amis d'avec tous les autres, c'est la piété; jusqu'à ce qu'on ait reçu ce don du ciel, tous les

' Benedïcius Dominus Deiis meus , qui docet matins meas ad prœlium , et cligitos mcos ad hélium. (Ps. cxLiii, 1.)

autres non-seulement ne sont rien, mais encore tournent en ruine à ceux qui en sont ornés. Sans ce don inestimable de la piété, que serait-ce que le prince de Condé avec tout ce grand cœur et ce grand génie ? Non , mes frères, si la piété n'avait comme consacré ses autres vertus, ni ces princes ne trouveraient aucun adoucissement à leur douleur, ni ce religieux pontife aucune confiance dans ses prières, ni moi-même aucun soutien aux louanges que je dois à un si grand homme. Poussons donc à bout la gloire humaine par cet exemple ; détruisons l'idole des ambitieux ; qu'elle tombe anéantie devant ses autels. Mettons ensemble^ aujourd'hui, car nous le pouvons dans un si noble sujet , toutes les plus belles qualités d'une excellente nature; et, à la gloire de la vérité, montrons , dans un prince admiré de tout l'univers, que ce qui fait les héros, ce qui porte la gloire du monde jusqu'au comble, valeur, magnanimité, bonté naturelle, voilà pour le cœur; vivacité, pénétration, grandeur et sublimité de génie, voilà pour l'esprit, ne serait qu'une illusion, si la piété ne s'y était jointe; et enfin que la piété est le tout de l'homme. C'est, messieurs, ce que vous verrez dans la vie éternellement mémorable de très-haut et très-puissant prince Louis de Bourbon, prince de Condé, premier PRINCE DU SANG.

Dieu nous a révélé que lui seulil fait les conquérants, et que seul il les fait servir à ses desseins. Quel autre a fait un Cyrus, si ce n'est Dieu qui l'avait nommé deux cents ans avant sa naissance, dans les oracles d'isaïe? « Tu n'es pas encore, lui disait-il, mais je te vois, et « je t'ai nommé par ton nom : tu t'appelleras Cyrus. Je

' Var. Première édition : Mettons-en un. chefs-d'oeuv. de boss. — t. I. \^

« marcherai devant toi dans les combats ; à ton approc( che je mettrai les rois en fuite ; je briserai les portes « d'airain. C'est moi qui étends les cieux , qui soutiens c( la terre , qui nomme ce qui n'est pas comme ce qui « est^ : » c'est-à-dire, c'est moi qui fais tout, et moi qui vois, dès l'éternité, tout ce que je fais. Quel autre a pu former un Alexandre , si ce n'est ce même Dieu qui en a fait voir de si loin, et par des figures si vives, l'ardeur indomptable à son prophète Daniel ? « Le voyezc( vous, dit-il % ce conquérant? avec quelle rapidité il « s'élève de l'occident comme par bonds , et ne touche « pas à terre ? » Semblable , dans ses sauts hardis et dans sa légère démarche, à ces animaux vigoureux et bondissants, il ne s'avance que par vives et impétueuses saillies, et n'est arrêté ni par montagnes ni par précipices ■\ Déjà le roi de Perse est entre ses mains ; « à sa « vue il s'est animé : efferatus est in eum , » dit le prophète*; « il l'abat, il le foule aux pieds : nul ne le

1 Hœc dicit Dominus Christo meo Cijro, cujus apprehcndi dexteram... Ego ante teibo, et gloriosos ïerrœ humiliabo : portas œreas conteram, et vectes ferreos confnngam;... ut scias quia ego Dominus , qui voco nomen tuum... Vocavite nomine tuo... Accinxi te, et non cognovisti me... Ego Dominus, et non est alter, fonnans lucem, eî creans tenebras , faciens pacem, et creans malum ; ego Bominus, faciens omnia hœc, etc. (IsAi., XLV, 1, 2, 3, 4, 7.)

2 Veniebat ab occidente super faciem totius terrœ; et non tangebat terram. (Dan., vm, 5.)

3 Cette comparaison est d'une beauté poétique ; Tharmonie en est également brillante et brusque , et ce ni par montagnes ni par précipices a quelque chose de sauvage et d'âpre qui représente le terrain où bondit le chamois. La vivacité et la brièveté des phrases qui suivent répondent au choix de la comparaison, et tout à la fois à l'inévitable impétuosité du héros. Bossuet commence à peine , et déjà Cohdé est peint ; il est connu , cène peut être que lui. (V.)

^ Cucurrit ad eum inimpetu fortitudinis suœ ; cumque appropinquasset prope arietem, efferatus est in eum, et percussit arietem;... cumque

« peut défendre des coups qu'il lui porte , ni lui arrac( cher sa proie. » A n'entendre que ces paroles de Daniel, qui croiriez-vous voir, messieurs, sous cette figure? Alexandre , ou le prince de Condé? Dieu donc lui avait donné cette indomptable valeur pour le salut de la France , durant la minorité d'un roi de quatre ans. Laissez-le croître ce roi chéri du ciel; tout cédera à ses exploits : supérieur aux siens comme aux ennemis , il saura tantôt se servir, tantôt se passer de ses plus fameux capitaines; et seul sous la main de Dieu, qui sera continuellement à son secours, on le verra l'assuré rempart de ses États. Mais Dieu avait choisi le duc d'Enghien pour le défendre dans son enfance. Aussi, vers les premiers jours de son règne, à l'âge de vingt-deux ans, le duc conçut un dessein où les vieillards expérimentés ne purent atteindre : mais la victoire le justifia devant Rocroi \ L'armée ennemie est plus forte, il est vrai ; elle est composée de ces vieilles bandes valonnes, italiennes et espagnoles, qu'on n'avait pu rompre jusqu'alors. Mais pour combien fallait-il compter le courage qu'inspirait à nos troupes le besoin pressant de l'État % les avantages passés, et un jeune prince puissant qui portait la victoire dans ses yeux ! Don Francisco de Mellos l'attend de pied ferme ; et, sans pouvoir reculer, les deux généraux et les deux armées semblent

eum mxs'isset in terram, conculcavit , et nemo qu'ibal Uberare arietem de manu ejus. (Ibid., 6, 7, 20 )

ï II livra bataille aux Espagnols, contre l'avis de son conseil, le 19 mai 1643, dans la plaine de Rocroi (Ardennes). On a remarqué avec raison que c'est dans une oraison funèbre que se trouve la description la plus exacte de cette bataille mémorable , et que c'est l'évêque de Meaux qui en a tracé le plus fidèle comme le plus éloquent tableau. (F.)

^ On venait de perdre Louis XIII; et dans le trouble que causait sa iriprt , au milieu des différents partis qui s'agitaient déjà , la France pouvait tout craindre, si les Espagnols eussent triomphé. (G.)

270 ORAISOX FUXKBRE

avoir voulu se renfermer dans des bois et dans des marais, pour décider leur querelle, comme deux bravess en champ clos. Alors que ne vit-on pas! Le jeune prince parut un autre homme. Touchée d'un si digne objet, sa grande àme se déclara tout entière : son courage croissait avec les périls, et ses lumières avec son ardeur. A la nuit, qu'il fallut passer en présence des ennemis, comme un vigilant capitaine, il reposa le dernier, mais jamais il ne reposa plus paisiblement. A la veille d'un si grand jour, et dès la première bataille, il est tranquille , tant il se trouve dans son naturel : et on sait que le lendemain , à Theure marquée , il fallut réveiller d'un profond sommeil cet autre Alexandre. Le voyezvous comme il vole, ou à la victoire, ou à la mort? Aussitôt qu'il eut porté de rang en rang l'ardeur dont il était animé, on le vit presque en même temps pousser l'aile droite des ennemis, soutenir la nôtre ébranlée, rallier les Français à demi vaincus, mettre en fuite l'Espagnol victorieux, porter partout la terreur, et étonner de ses regards étincelants ceux qui échappaient à ses coups. Restait cette redoutable infanterie de l'armée d'Espagne, dont les gros bataillons serrés , semblables à autant de tours, mais à des tours qui sauraient réparer leurs brèches, demeuraientinébranlables au milieu de tout le reste en déroute, et lançaient des feux de toutes parts \ Trois fois le jeune vainqueur s'efforça de rompre ces intrépides combattants ; trois fois il fut repoussé par le valeureux comte de Fontaines, qu'on voyait porté dans sa chaise, et, malgré ses infirmités, montrer qu'une âme guerrière est maîtresse du corps qu'elle anime. Mais enfin il faut cé-

' Le vieux comte de Fontaines, qui commandait cette infanterie, mourut percé de coups. Condé , en l'apprenant , dit « qu'il voudrait être mort comme lui, s'il n'avait pas vaincu. »

der. C'est en vain qu'à travers des bois , avec sa cavalerie toute fraîche , Bek précipite sa marche pour tomber sur nos soldats épuisés : le prince l'a prévenu; les bataillons enfoncés demandent quartier; mais la victoire va devenir plus terrible pour le duc d'Enghien^ que le combat. Pendant qu'avec un air assuré il s'avance pour recevoir la parole de ces braves gens , ceux-ci toujours en garde craignent la surprise de quelque nouvelle attaque ; leur effroyable décharge met les nôtres en furie : on ne voit plus que carnage , le sang enivre le soldat; jusqu'à ce que le grand prince, qui ne put voir égorger ces lions comme de timides brebis, calma les courages émus, et joignit au plaisir de vaincre celui de pardonner. Quel fut alors l'étonnement^ de ces vieilles troupes et de leurs braves officiers, lorsqu'ils virent qu'il n'y avait plus de salut pour eux qu'entre les bras du vainqueur! De quels yeux regardèrent-ils le jeune prince, dont la victoire avait relevé la haute contenance'', à qui la clémence ajoutait de nouvelles grâces ! Qu'il eût encore volontiers sauvé la vie au brave comte de Fontaines! mais lise trouva par terre, parmi des milliers de morts dont l'Espagne sent encore la perte. Elle ne savait pas que le prince qui lui fit perdre tant de ses vieux régiments à la journée de Rocroi en devait achever les restes dans les plaines de Lens\ Ainsi la première victoire fut le gage de beaucoup d'autres. Le

^ Le prince, à peine victorieux, arrêta le carnage. Les officiers espagnols se jetaient à ses genoux pour trouver auprès de lui un asile contre la fureur du soldat vainqueur. Le duc d'Enghien eut autant de soin de les épargner qu'il en avait pris pour les vaincre. (G.)

^ Le prince de Condé n'était pas grand , mais il était fort bien pris dans sa petite taille, et sa mine fière et hautaine avait quelque chose de majestueux dans son action.

^ Cette victoire , remportée par le prince de Condé le 20 août 1643 , décida la paix avec l'Allemagne.

278 ORAISON FUXEBRE

prince fléchit le genou, et^ dans le champ de bataille, il rend au Dieu des armées la gloire qu'il lui envoyait. Là on célébra Rocroi délivré, les menaces d'un redoutable ennemi tournées à sa honte , la régence affermie , la France en repos; et un règne, qui devait être si beau, commencé par un si heureux présage. L'armée commença l'action de grâces; toute la France suivit; on y élevait jusqu'au ciel le coup d'essai duducd'Enghien : c'en serait assez pour illustrer une autre vie que la sienne; mais pour lui c'est le premier pas de sa course.

Dès cette première campagne , après la prise de Thionville ^ , digne prix de la victoire de Rocroi , il passa pour un capitaine également redoutable dans les sièges - et dans les batailles. Mais voici, dans un jeune prince victorieux , quelque chose qui n'est pas moins beau que la victoire. La cour, qui lui préparait à son arrivée les applaudissements qu'il méritait, fut surprise de la manière dont il les reçut. La reine régente lui a témoigné que le roi était content de ses services. C'est dans la bouche du souverain la digne récompense de ses travaux. Si les autres osaient le louer, il repoussait leurs louanges comme des offenses; et indocile à la flatterie, il en craignait jusqu'à l'apparence. Telle était la délicatesse, ou plutôt telle était la solidité de ce prince. Aussi avait-il pour maxime : écoutez, c'est la maxime qui fait les grands hommes : Que dans les grandes actions il faut uniquement songer à bien faire, et laisser venir la gloire après la vertu. C'est ce qu'il inspirait aux autres ; c'est ce qu'il

' Le 8 août 1643, selon Voltaire; le 19 du même mois, selon le président Hénault.

* Gramont prétendait que M. le Prince entendait beaucoup mieux les sièges que le maréchal de Turenne. C'est ce que Bossuet a fait comprendre par ces mots : redoutable dans les sièges.

suivait lui-même. Ainsi la fausse gloire ne le tentait pas ; tout tendait au vrai et au grand. De là vient qu'il mettait sa gloire dans le service du roi , et dans le bonheur de l'État; c'était là le fond de son cœur; c'étaient ses premières et ses plus chères inclinations. La cour ne le retint guère ^ quoiqu'il en fut la merveille; il fallait montrer partout, et à l'Allemagne comme à la Flandre, le défenseur intrépide que Dieu nous donnait. Arrêtez ici vos regards. Il se prépare contre le prince quelque chose de plus formidable qu'à Rocroi ; et , pour éprouver sa vertu , la guerre va épuiser toutes ses inventions et tous ses efforts. Quel objet se présente à mes yeux! Ce n'est pas seulement des hommes à combattre; c'est des montagnes inaccessibles; c'est des ravines et des précipices, d'un coté; c'est, de l'autre, un bois impénétrable, dont le fond est un marais; et, derrière des ruisseaux, de prodigieux retranchements: c'est partout des forts élevés, et des forêts abattues qui traversent des chemins affreux : et au dedans , c'est Merci avec ses braves Bavarois, enflés de tant de succès et de la prise de Fribourg; Merci, qu'on ne vit jamais reculer dans les combats ; Merci , que le prince de Gondé et le vigilant Turenne n'ont jamais surpris dans un mouvement irrégulier, et à qui ils ont rendu ce grand témoignage, que jamais il n'avait perdu un seul moment favorable, ni manqué de prévenir leurs desseins , comme s'il eût assi sté à leurs conseils . Ici don c^ d urant huit jours, et à quatre attaques différentes , on vit tout ce qu'on peut soutenir et entreprendre à la guerre. Nos troupes semblent rebutées, autant par la résistance des ennemis que par l'effroyable disposition des lieux ; et le prince se vit quelque temps comme abandonné. Mais, comme un autre Machabée, « son bras ne l'abandonna pas, et c( son courage irrité par tant de périls vint à son se-

c( course » On ne l'eut pas plutôt vu pied à terre forcer le premier ces inaccessibles hauteurs , que son ardeur entraîna tout après elle. Merci voit sa perte assurée; ses meilleurs régiments sont défaits; la nuit sauve les restes de son armée. Mais que des pluies excessives s'y joignent encore , afin que nous ayons à la fois, avec tout le courage et tout l'art, toute la nature à combattre. Quelque avantage que prenne un ennemi habile autant que hardi, et dans quelque affreuse montagne qu'il se retranche de nouveau, poussé de tous côtés, il faut qu'il laisse en proie au duc d'Enghien, non-seulement son canon et son bagage, mais encore tous les environs du Rhin. Voyez comme tout s'ébranle. Philisbourg est aux abois en dix jours, malgré l'hiver qui approche; Philisbourg qui tint si longtemps le Khin captif sous nos lois, et dont le plus grand des rois a si glorieusement réparé la perte". Worms, Spire, Mayence, Landau, vingt autres places de nom ouvrent leurs portes. Merci ne les peut défendre, et ne parait plus devant son vainqueur : ce n'est pas assez ; il faut qu'il tombe à ses pieds , digne victime de sa valeur ^ Nordlingue en verra la chute* :

1 Salvcibit mihi brachhnn mcum , et indignatio mea ipsa auxiliata est mihi. (Is., LXiii, 5.)

2 Les Impériaux s'étant une seconde fois emparés de Philisbourg, Louis XIV s'en vengea par la conquête d'un grand nombre d'autres places , dont il ouvrit la tranchée en personne. Bossuet fait allusion à cette circonstance. (C.)

3 Ce général, regardé comme un des plus grands capitaines, fut enterré près du champ de bataille , et on grava sur sa tombe : Sta , viator; heroem calcas. « Arrête , voyageur ; tu foules un héros. » Cette bataille mit le comble à la gloire de Condé, et fit celle de Turenne, qui eut l'honneur d'aider puissamment le prince à remporter une victoire dont il pouvait être humilié. {Siècle de Louis XIV, chap. ni.) — Turenne avait été battu par Merci , quelques mois auparavant , à Mariendal.

■■ Dans cette bataille , Condé non-seulement eut l'honneur de vaincre Merci , mais encore de réparer l'échec essuyé par Turenne à Mariendal. (C.)

il y sera décidé qu'on ne tient non plus devant les Français en Allemagne qu'en Flandre, et on devra tous ces avantages au même prince. Dieu, protecteur de la France, et d'un roi qu'il a destiné à ses grands ouvrages, l'ordonne ainsi'.

Par ces ordres , tout paraissait sûr sous la conduite du duc d'Enghien; et sans vouloir ici achever le jour à vous marquer seulement ses autres exploits, vous savez, parmi tant de fortes places attaquées, qu'il n'y en eut qu'une seule qui put échapper de ses mains; encore releva-t-elle la gloire du prince ^. L'Europe, qui admirait la divine ardeur dont il était animé dans les comhats, s'étonna qu'il en fût le maître; et dès l'âge de vingt-six ans, aussi capable déménager ses troupes que de les pousser dans les hasards , et de céder à la fortune que de la faire servir à ses desseins. Nous le vîmes partout ailleurs comme un de ces hommes extraordinaires qui forcent tous les obstacles. La promptitude de son action ne donnait pas le loisir de la traverser. C'est là le caractère des conquérants. Lorsque David, un si grand guerrier, déplora la mort de deux fameux capitaines qu'on venait de perdre, il leur donna cet éloge : « Plus vites « que les aigles , plus courageux que les lions ^ » C'est l'image du prince que nous regrettons. 11 parait en un

' On remarquera que Vindignatio auxiliala est rappelle le furor arma vùnistrat de Virgile, et le facit iyidignatio versum du satirique. Assurément Tévêque de Meaux ne pensait pas à ces ressemblances. Mais lorsque après la chute de Philisbourg et de vingt autres places de nom, après celle de Merci lui-même , après que r\'Grdungv.e en a vu la chute, il s'écrie : Dieu l'ordonne ainsi, ne se fouvient-il pas d'îiomère et du Jovis autem perficiebatur consilium? (V.)

* Condé fut obligé de lever le siège de Lerida, ce qui lui attira quelques couplets satiriques ; mais les Mémoires du temps , notamment ceux de Bussy-Rabutin , s'accordent avec Bossuet à le louer dans cette circonstance.

^ Aquilis velociores , leonibus fortiores. (II, Reg., i, 23.)

moment comme un éclair dans les pays les plus éloignés ; on le voit en même temps à toutes les attaques, à tous les quartiers ; lorsque, occupé d'un côté, il envoie reconnaître l'autre , le diligent officier qui porte ses ordres s'étonne d'être prévenu , et trouve déjà tout ranimé par la présence du prince ; il semble qu'il se multiplie dans une action ; ni le fer ni le feu ne rarrêtent. Il n'a pas besoin d'armer cette tête qu'il expose à tant de périls; Dieu lui est une armure plus assurée; les coups semblent perdre leur force en l'approchant , et laisser seulement sur lui des marques de son courage et de la protection du cieP. Ne lui dites pas que la vie d'un premier prince du sang, si nécessaire à l'État, doit être épargnée; il répond qu'un prince du sang, plus intéressé par sa naissance à la gloire du roi et de la couronne, doit dans le besoin de l'État être dévoué plus que tous les autres pour en relever l'éclat. Après avoir fait sentir aux ennemis, durant tant d'années, l'invincible puissance du roi, s'il fallut agir au dedans pour la soutenir, je dirai tout en un mot, il fit respecter la régente^ :

I Au passage du Rhin, le jeune duc de Longueville, ayant la tête pleine de fumées de vin , tira un coup de pistolet sur les ennemis qui lui demandaient la vie à genoux , en leur criant : « Point de quartier pour cette canaille! » Il tua du coup un de leurs officiers. L'infanterie hollandaise , désespérée, reprit à l'instant ses armes, et fit une décharge dont le duc de Longueville fut tué. Un capitaine de cavalerie nommé Ossembrœk , qui ne s'était point enfui avec les autres , court au prince de Condé , qui montait alors à cheval en sortant de la rivière , et lui appuie son pistolet à la tête. Le prince, par un mouvement, détourna le coup, qui lui fracassa le poignet. Condé ne reçut jamais que cette blessure dans toutes ses campagnes. {Sicde de Louis XIV, chap. x.)

^ Il s'agit ici d'un arrêté du parlement relatif à ce qu'on appelait la sûreté, parce qu'il était question de borner l'exercice du pouvoir absolu sur la liberté des citoyens. Cette question fut agitée à l'égard de quelques détenus sans forme de procès. Le parlement demandait qu'il ne fût pas permis de les garder plus de vingt-quatre heures ; mais les princes s'op-

et puisqu'u faut une fois parler de ces choses dont je. voudrais pouvoir me taire éternellement, jusqu'à cette fatale prison , il n'avait pas seuleme . J songé qu'on pût rien attenter contre l'État; et dans son plus grand crédit, s'il souhaitait d'obtenir des grâces, il souhaitait encore plus de les mériter. C'est ce qui lui faisait dire : je puis bien ici répéter devant ces autels les paroles que j'ai recueillies de sa bouche, puisqu'elles marquent si bien le fond de son cœur ; il disait donc , en T^arlant de cette prison malheureuse, qu'il y était entré le plus innocent de tous les hommes , et qu'il en était sorti le plus coupable. c( Hélas ! poursuivait-il, je ne respirais que le ser- <c vice du roi , et la grandeur de l'État I » On ressentait dans ses paroles un regret sincère d'avoir été poussé si loin par ses malheurs. Mais , sans vouloir excuser ce qu'il a si hautement condamné lui-même, disons, pour n'en parler jamais , que comme dans la gloire éternelle les fautes des saints pénitents, couvertes de ce qu'ils ont fait pour les réparer , et de l'éclat infmi delà divine miséricorde, ne paraissent plus; ainsi dans des fautes si sincèrement reconnues, et dans la suite si glorieusement réparées par de fidèles services , il ne faut plus regarder que l'humble reconnaissance du prince qui s'en repentit, et la clémence du grand roi qui les oublia.

Que s'il estenfm entraîné dans ces guerres infortunées, il y aura du moins cette gloire , de n'avoir pas laissé avilir la grandeur de sa maison chez les étrangers. Malgré

posaient à ce règlement. La reine demanda qu'on accordât trois jours, et, après bien des difficultés, on y consentit; mais elle voulait qu'on se contentât de la parole qu'elle donnait de ne faire arrêter personne pendant sa régence , sans le faire interroger dans les trois premiers jours de la détention. Le prince de Condé engagea le parlement à ne pas exiger davantage; c'est à quoi Bossuet fait allusion par ces mots : il fil respecter la régente. (C.)

2SÏ ORAISON FUNÈBRE

la majesté de l'Empire^ malgré la fierté d'Autriche et les couronnes héréditaires attachées à cette maison, même dans la branche qui domine en Allemagne , réfugié à Namur , soutenu de son seul courage et de sa seule réputation, il porta si loin les avantages d'un prince de France et de la première maison de l'univers , que tout ce qu'on put obtenir de lui fut qu'il consentit de traiter d'égal avec l'archiduc, quoique frère de l'empereur et fils de tant d'empereurs , à condition qu'en lieu tiers ce prince ferait les honneurs des Pays-Bas. Le même traitement fut assuré au duc d'Enghien , et la maison de France garda son rang sur celle d'Autriche jusque dans Bruxelles. Mais voyez ce que fait faire un vrai courage. Pendant que le prince se soutenait si hautement avec l'archiduc qui dominait, il rendait au roi d'Angleterre et au duc d'York, maintenant un roi si fameux, malheureux alors , tous les honneurs qui leur étaient dus ; et il apprit enfin à TEspagne trop dédaigneuse quelle était cette majesté que la mauvaise fortune ne pouvait ravir à de si grands princes. Le reste de sa conduite né fut pas moins grand. Parmi les difficultés que ses intérêts apportaient au traité des Pyrénées, écoutez quels furent ses ordres ; et voyez si jamais un particulier traita si noblement ses intérêts. Il mande à ses agents dans la conférence qu'il n'est pas juste que la paix de la chrétienté soit retardée davantage à sa considération; qu'on ait soin de ses amis; et pour lui, qu'on lui laisse suivre sa fortune. Ah! quelle grande victime se sacrifie au bien public! Mais, quand les choses changèrent, et que l'Espagne lui voulut donner ou Cambrai et ses environs , ou le Luxembourg , en pleine souveraineté , il déclara qu'il préférait à ces avantages, et à tout ce qu'on pouvait jamais lui accorder de plus grand, quoi? son devoir et les bonnes grâces du roi. C'est ce qu'il avait

toujours dans le cœur; c'est ce qu'il répétait sans cesse an duc d'Engliien. Le voilà dans son naturel : la France le vit alors accompli par ces derniers traits y et avec ce je ne sais quoi d'achevé que les malheurs ajoutent aux grandes vertus; elle le revit dévoué plus que jamais à l'État et à son roi ^ Mais^ dans ses premières guerres, il n'avait qu'une seule vie à lui offrir; maintenant il en a une autre qui lui est plus chère que la sienne. Après avoir à son exemple glorieusement achevé le cours de ses études, le duc d'Enghien est prêt aie suivre dans les combats. Non content de lui enseigner la guerre, comme il a fait jusqu'à la fin par ses discours, le prince le mène aux leçons vivantes et à la pratique. Laissons le passage du Rhin, le prodige de notre siècle et de la vie de Louis le Grand ^ A la journée de Senef, le jeune duc, quoi-

• Bossuet avait un grand écueil à éviter dans l'éloge d'un prince qui avait bravé l'autorité de son roi jusque dans sa capitale et dans sa cour, qui avait porté les armes contre la France, et même commandé des armées ennemies. Bossuet ne dissimule aucune des fautes du grand Condé ; il a même la hardiesse de le montrer combattant , en présence du roi , les troupes du roi sous les murs de la ville royale : mais il couvre de tant de gloire ce grand attentat , qu'on ne voit plus que les prodiges de la valeur, et qu'on oublie le prince rebelle. Par une adroite interversion de l'ordre des événements , ce n'est qu'à la suite de cette journée désastreuse qu'il place la victoire de Lens, nom agréable à la France. Bossuet va jusqu'à intéresser la fierté de Louis XIV à s'enorgueillir des fautes d'un prince qui sut garder son rang à la maison d'Autriche jusque dans Bruxelles même. Enfin, pour achever l'expiation de toutes les erreurs dont l'histoire aurait pu conserver la trace, il montre cette grande victime se sacrifiant au bien public, et s'oubliant elle-même au traité des Pyrénées . pour ne se ressouvenir que de ses amis. C'est alors que Bossuet ne craint plus de montrer à Louis XIV et à la France le grand Condé , un prince accompli avec ce je ne sais quoi d'achevé que le malheur ajoute aux grandes vertus , et plus dévoilé que jamais à VÉtat et à son roi. (B. )

' Bossuet n'a garde de toucher au passage du Rhin, au prodige de la vie de Louis le Grand. Il faut laisser à ce monarque sa gloire entière, car il en est jaloux; et, de plus, il ne faut pas mettre le héros dans une

qu'il commandât^ comme il avait déjà fait en d'autres campagnes, vient dans les plus rudes épreuves apprendre la guerre aux côtés du prince son père. Au milieu de tant de périls il voit ce grand prince renversé dans un fossé, sous un cheval tout en sang. Pendant qu'il lui offre le sien, et s'occupe à relever le prince abattu , il est blessé entre les bras d'un père si tendre , sans interrompre ses soins , ravi de satisfaire à la fois à la piété et à la gloire. Que pouvait penser le prince , si ce n'est que, pour accomplir les plus grandes choses, rien ne manquerait à ce digne fils que les occasions? Et ses tendresses se redoublaient avec son estime.

Ce n'était pas seulement pour un fils ni pour sa famille qu'il avait des sentiments si tendres. Je l'ai vu , et ne croyez pas que j'use ici d'exagération, je l'ai vu vivement ému des périls de ses amis; je l'ai vu, simple et naturel, changer de visage au récit de leurs infortunes, entrer avec eux dans les moindres choses comme dans les plus importantes , dans les accommodements calmer les esprits aigris avec une patience et une douceur qu'on n'aurait jamais attendue d'une humeur si vive ni d'une si haute élévation. Loin de nous les héros sans humanité ! Ils pourront bien forcer les respects et ravir l'admiration, comme font tous les objets extraordinaires; mais ils n'auront pas les cœurs. Lorsque Dieu forma le cœur et les entrailles de l'homme, il y mit première-

position où la politique veut qu'il paraisse le second , où une gloire plus souveraine semblerait tenir la sienne dans une ombre. L'enthousiasme de Bossuetne lui fait point oublier la prudence. 11 passe donc rapidement sur ce bel et délicat endroit de la vie de Condé ; il court à Senef , et là , par un autre artifice très-ingénieux , c'est le jeune duc qu'il a soin de célébrer, pour le faire entrer en partage de la gloire de son père , et pour distraire l'auditeur du reproche que l'histoire fait à Condé d'avoir, dans ce jour fameux , trop peu ménagé la vie des hommes. (V.)

ment la bonté comme le propre caractère * de la nature divine , et pour être comme la marque de cette main bienfaisante dont nous sortons. La bonté devait donc faire comme le fond de notre cœur^ et devait être en même temps le premier attrait que nous aurions en nous-mêmes pour gagner les autres hommes. La grandeur qui vient par-dessus , loin d'affaiblir la bonté , n'est faite que pour l'aider à se communiquer davantage,, comme une fontaine publique qu'on élève pour la répandre. Les cœurs sont à ce prix; et les grands dont la bonté n'est pas le partage ;, par une juste punition de leur dédaigneuse insensibilité, demeureront privés éternellement du plus grand bien de la vie humaine, c'est-à-dire des douceurs de la société. Jamais homme ne les goûta mieux que le prince dont nous parlons; jamais homme ne craignit moins que la familiarité blessât le respect. Est-ce là celui qui forçait les villes, et qui gagnait les batailles? Quoi! il semble avoir oublié ce haut rang qu'on lui a vu si bien défendre- ! Reconnaissez le héros qui, toujours égal à luimême, sans se hausser pour paraître grand, sans s'abaisser pour être civil et obligeant, se trouve naturellement tout ce qu'il doit être envers tous les homaies : comme un fleuve majestueux et bienfaisant qui porte paisiblement dans les viDes l'abondance qu'il a répan-

' Var. Première édition : comme son propre caractère, et pour être , etc.

* Il le défendit contre Christine elle-même. Cette fille du grand Gustave, étant arrivée à Bruxelles après son abdication, témoigna le désir de voir Condé ; mais elle s'amusa à pointiller sur la manière dont elle devait le recevoir. Le prince, qui craignait que la reine n eût dessein de faire quelque différence entre lui et l'archiduc, et n'ayant pas reçu la réponse qu'il désirait, Vahovûdi incognito : mais, reconnu, il s'arrêta, et se contenta de lui dire : « Madame, tout ou rien. » Il se retira de suite, sans attendre sa réponse. (C.)

due dans les campagnes en les arrosant , qui se donne à tout le monde , et ne s'élève et ne s'enfle que lorsque avec violence on s'oppose à la douce pente qui le porte à continuer son tranquille cours. Telle a été la douceur, et telle a été la force du prince de Condé^ Avez- vous un secret important? versez-le hardiment dans ce noble cœur : votre affaire devient la sienne par la confiance. Il n'y a rien de plus inviolable pour ce prince que les droits sacrés de l'amitié. Lorsqu'on lui demande une grâce, c'est lui qui parait l'obligé; et jamais on ne vit de joie ni si vive ni si naturelle que celle qu'il ressentait à faire plaisir. Le premier argent qu'il reçut d'Espagne avec la permission du roi , malgré les nécessités de sa maison épuisée, fut donné à ses amis, encore qu'après la paix il n'eut rien à espérer de leur secours ; et quatre cent mille écus distribués par ses ordres firent voir , chose rare dans la vie humaine, la reconnaissance aussi vive dans le prince deCondé que l'espérance d'engager les hommes l'est dans les autres. Avec lui la vertu eut toujours son prix. Il la louait jusque dans ses ennemis. Toutes les fois qu'il avait à parler de ses actions, et même dans les relations qu'il en envoyait à la cour, il vantait les conseils de l'un , la hardiesse de l'autre : chacun avait son rang dans ses discours; et, parmi ce qu'il donnait à tout le monde, on ne savait où placer ce qu'il avait fait lui-même. Sans envie, sans faste, sans ostentation, toujours grand dans l'action et dans le repos, il parut à Chantilly comme à la tête des troupes. Qu'il embellit cette magnifique et délicieuse maison, ou bien qu'il munit un camp au milieu du pays ennemi,

• Bossuet nous montre son héros tel qu'il était, doux, aimable, attachant, séduisant dans le commerce habituel de la vie, bouillant et impétueux lorsque l'injustice et la violence irritaient un naturel prompt à s'enflammer. (B.)

^A qu'il fortifiât une place; qu'il marchât avec une armée parmi les périls, ou qu'il conduisit ses amis dans ces superJjes allées au bruit de tant de jets d'eau qui ne se taisaient ni jour ni nuit, c'était toujoui;3 le même liomme, et sa gloire le suivait partout. Qu'il est beau, après les combats et le tumulte des armes , de savoir encore goûter ces vertus paisibles, et cette gloire tranquille qu'on n'a point à partager avec le soldat non plus qu'avec la fortune; où tout charme, et rien n'éblouit; qu'on regarde sans être étourdi ni par le son des trompettes , ni par le bruit des canons , ni par les cris des blessés; où l'homme parait tout seul aussi grand, aussi respecté que lorsqu'il donne des ordres, et que tout marche à sa parole !

Venons maintenant aux qualités de l'esprit; et puisque, pour notre malheur, ce qu'il y a de plus fatal à la vie humaine, c'est-à-dire l'art militaire, est en même temps ce qu'elle a de plus ingénieux et de plus habile, considérons d'abord par cet endroit le grand génie de notre prince. Et premièrement, quel général porta jamais plus loin sa prévoyance? C'était une de ses maximes, qu'il fallait craindre les ennemis de loin, pour ne les plus craindre de près et se réjouir à leur approche. Le \ oyez-vous comme il considère tous les avantages qu'il peut ou donner ou prendre? avec quelle vivacité il se met dans l'esprit , en un moment, les temps , les lieux , les personnes , et non-seulement leurs intérêts et leurs talents, mais encore leurs humeurs et leurs caprices? Le voyez-vous comme il compte la cavalerie et l'infanterie des ennemis par le naturel des pays ou des princes confédérés ? Rien n'échappe à sa prévoyance. Avec cette prodigieuse compréhension de tout le détail et du plan universel de la guerre, on le voit toujours attentif à ce

CUEFS-D'OtUV. DE BOSS. — T. I. i9

ayO ORAISON FUNEBRE

qui survient ; il tire d'un déserteur, d'un transfuge , d'un prisonnier^ d'un passant, ce qu'il veut dire, ce qu'il veut taire, ce qu'il sait, et pour ainsi dire ce qu'il ne sait pas : tant il est sur dans ses conséquences. Ses partis lui rapportent jusqu'aux moindres choses : on l'éveille à chaque moment; car il tenait encore pour maxime, qu'un habile capitaine peut bien être vaincu, mais .qu'il ne lui est pas permis d'être surpris. Aussi lui devons-nous cette louange, qu'il ne l'a jamais été. A quelque heure et de quelque côté que viennent les ennemis, ils le trouvent toujours sur ses gardes, toujours prêt à fondre sur eux et à prendre ses avantages : comme une aigle qu'on voit toujours, soit qu'elle vole au milieu des airs , soit qu'elle se pose sur le haut de quelque rocher, porter de tous côtés des regards perçants, et tomber si sûrement sur sa proie, qu'on ne peut éviter ses ongles non plus que ses yeux. Aussi vifs étaient les regards, aussi vite et impétueuse étal î l'attaque, aussi fortes et inévitables étaient les mains du prince de Condé. En son camp on ne connaît point les vaines terreurs, qui fatiguent et rebutent plus que les véritables. Toutes les forces demeurent entières pour les vrais périls; tout est prêt au premier signal; et, comme dit le prophète*, « toutes les flèches sont aigui- (( sées, et tous les arcs sont tendus. » En attendant on repose d'un sommeil tranquille , comme on ferait sous son toit et dans son enclos. Que dis-je qu'on repose? A Piéton *, près de ce corps redoutable que trois puissances réunies avaient assemblé , c'était dans nos troupes de

^ Sagillœ ejus acuiœ, et omnes arcus ejus extenti. (Isai., v, 28.) ^ Hauteur près de Gharleroi. Le prince de Condé s'y était campé pour attendre les alliés, qui n'osèrent l'attaquer. Il les battit eux-mêmes à la sanglante journée de Senef, village voisin de ce campement, le il août

continuels divertissements : toute l'armée était en joie, et jamais elle ne sentit qu'elle fût plus faible que celle des ennemis. Le prince ;, par son campement^ avait mis en sûreté non-seulement toute notre frontière et toutes nos places, mais encore tous nos soldats : il veille, c'est assez. Enfin l'ennemi décampe ; c'est ce que le prince attendait. Il part à ce premier mouvement. Déjà l'armée hollandaise , avec ses superbes étendards, ne lui échappera pas : tout nage dans le sang ; tout est en proie : mais Dieu sait donner des bornes aux plus beaux desseins. Cependant les ennemis sont poussés partout. Oudenarde est délivrée de leurs mains : pour les tirer eux-mêmes de celles du prince, le ciel les couvre d'un brouillai';! épais : la terreur et la désertion se mettent dans leurs troupes; on ne sait plus ce qu'est devenue cette formidable armée. Ce fut alors que Louis, qui, après avoir achevé le rude siège de Besançon et avoir encore une fois réduit la Franc he-Co raté avec une rapidité inouïe, était revenu tout brillant de gloire pour profiter de l'action de ses armées de Flandre et d'Allemagne, commanda ce détachement qui fit en Alsace les merveilles que vous savez, et parut le plus grand de tous les hommes tant par les prodiges qu'il avait faits en personne que par ceux qu'il fit faire à ses généraux. Quoique une heureuse naissance eût apporté de si grands dons à notre prince, il ne cessait de l'enrichir par ses réflexions. Les campements de César firent son étude. Je me souviens qu'il nous ravissait en nous racontant comme en Catalogne , dans les lieux où ce fameux capitaine, par l'avantage des postes, contraignit cinq légions romaines et deux chefs expérimentés à poser les armes sans combat* , lui-même il avait été reconnaître

' Ve Bello civili, lib. i.

les rivières et les luoniHgnes qui servirent à ce grand dessein; et jamais un si digne maître n'avait expliqué par de si doctes leçons les Commentaires de César. Les capitaines des siècles futurs lui rendront un honneur semblable. On viendra étudier sur les lieux ce que l'histoire racontera du campement de Piéton, et des merveilles dont il fut suivi. On remarquera dans celui de Chatenoy l'éminence qu'occupa ce grand capitaine , et le ruisseau dont il se couvrit sous le canon du retranchement de Schelestadt. Là, on lui verra mépriser TAUemagne conjurée, suivre à son tour les ennemis, quoique plus forts, rendre leurs projets inutiles, et leur faire lever le siège de Saverne, comme- il avait fait un peu auparavant celui de Haguenau. C'est par de semblables coups, dont sa vie est pleine, qu'il a porté si haut sa réputation, que ce sera dans nos jours s'être fait un nom parmi les hommes , et s'être acquis un mérite dans les troupes , d'avoir servi sous le prince de Condé; et comme un titre pour commander, de l'avoir vu faire.

Mais si jamais il parut un homme extraordinaire, s'il parut être éclairé et voir tranquillement toutes choses, c'est dans ces rapides moments d'où dépendent les victoires, et dans l'ardeur du combat. Partout ailleurs il délibère; docile, il prête l'oreille à tous les conseils : ici tout se présente à la fois ; la multitude des objets ne le confond pas ; à l'instant le parti est pris; il commande et il agit tout ensemble , et tout marche en concours et en sûreté. Le dirai-je? mais pourquoi craindre que la gloire d'un si grand homme puisse être diminuée par cet aveu? Ce n'est plus ces promptes saillies qu'il savait si vite et si agréablement réparer, mais enfin qu'on lui voyait quelquefois dans les occasions ordinaires : vous diriez qu'il y a en lui un au Ire homme, à cpii sa grande

àme abandonne de moindres ouvrages, où elle ne daigne se mêler. Dans le feu, dans le choc, dans rébranlement, on voit naître tout à coup je ne sais quoi de si net, de si posé, de si vif, de si ardent, de si doux, de si agréable pour les siens , de si hautain et de si menaçant pour les ennemis , qu'on ne sait d'où lui peut venir ce mélange de qualités si contraires. Dans cette terrible journée* où, aux portes de la ville et à la vue de ses citoyens, le ciel sembla vouloir décider du sort de ce prince; où, avec l'élite des troupes, il avait en tète un général si pressant ; où il se vit plus que jamais exposé aux caprices de la fortune, pendant que les coups venaient de tous côtés, ceux qui combattaient auprès de lui nous ont dit souvent que, si l'on avait à traiter quelque grande affaire avec ce prince, on eut pu choisir de ces moments où tout était en feu autour de lui : tant son esprit s'élevait alors, tant son àme leur paraissait éclairée comme d'en haut en ces terribles rencontres; semblable à ces hautes montagnes dont la cime au-dessus des nues et des tempêtes trouve la sérénité dans sa hauteur, et ne perd aucun rayon de la lumière qui l'environne. Ainsi , dans les plaines de Lens, nom agréable à la France, l'archiduc, contre son dessein, tiré d'un poste invincible par l'appât d'un succès trompeur, par un soudain mouvement du prince, qui lui oppose des troupes fraîches à la place des troupes fatiguées, est contraint à prendre la fuite. Ses vieilles troupes périssent ; son canon , où il avait mis sa confiance, est entre nos mains; et Bek, qui l'avait flatté

' Bossuet rappelle le combat livré dans la rue Saint-Antoine, contre Tarmée du roi. Il" ne Teût pas osé il y a quelques pages , avant d'avoir réintégrée Condé dans toute sa gloire. Il Tose maintenant; cependant, afin de marquer la différence des succès légitimes, il a soin de préférer la bataille de Lens , Lens, nom agréable à la tyance. Il faut observer ces traits de prudence du grand orateur. (V.)

d'une victoire assurée , pris et blessé dans le combat , vient rendre en mourant un triste hommage à son vainqueur par son désespoir. S'agit-il on de secourir ou de forcer une ville? le prince saura profiter de tous les moments. Ainsi^ au premier avis que le hasard lui porta d'un siège important, il traverse trop promptement tout un grand pays, et, d'une première vue, il découvre un passage assuré pour le secours aux endroits qu'un ennemi vigilant n'a pu encore assez munir. Assiége-t-il quelque place? il invente tous les jours de nouveaux moyens d'en avancer la conquête. On croit qu'il expose les troupes : il les ménage en abrégeant le temps des périls par la vigueur des attaques. Parmi tant de coups surprenants, les gouverneurs les plus courageux ne tiennent pas les promesses qu'ils ont faites à leurs généraux. Dunkerque est pris en treize jours au milieu des pluies de l'automne; et ses barques, si redoutées de nos alliés, paraissent tout à œup dans tout l'Océan avec nos étendards. Mais ce qu'un sage général doit le mi^ux connaître , c'est ses soldats et ses chefs : car de là vient ce parfait concert qui fait agir les armées comme un seul corps, ou, pour parler avec l'Écriture, ce comme un seul « homme : » Egressus est Israël tanquam vir unus^. Pourquoi comme un seul homme? parce que sous un même chef, qui connaît et les soldats et les chefs comme ses bras et ses mains, tout est également vif et mesuré. C'est ce qui donne la victoire ; et j'ai ouï dire à notre grand prince, qu'à la journée de Nordlingue , ce qui l'assurait du succès, c'est qu'il connaissait M. de Turenne, dont l'habileté consommée n'avait besoin d'aucun ordre pour faire tout ce qu'il fallait. Celui-ci publiait de son côté qu'il agissait sans inquiétude, parce qu'il connaissait le

' I, Reg.,xi, 7.

DE LOUIS DIv BOURBON. 295

prince , et ses ordres toujours sûrs. C'est ainsi qu'ils se donnaient mutuellement un repos qui les appliquait chacun tout entier à son action : ainsi Unit heureusement la bataille la plus hasardeuse et la plus disputée qui fut jamais.

C'a été dans notre siècle un grand spectacle^ de voir dans le même temps et dans les mômes campagnes , ces deux hommes^ que la voix commune de toute TEurope égalait aux plus grands capitaines des siècles passés; tantôt à la tête de corps séparés; tantôt unis, plus encore par le concours des mêmes pensées, que par les ordres que l'inférieur recevait de l'autre * ; tantôt opposés front à fronts et redoublant Tun dans l'autre l'activité et la vigilance : comme si Dieu, dont souvent, selon l'Écriture, la sagesse se joue dans l'univers, eût voulu nous les montrer en toutes les formes , et nous montrer ensemble tout ce qu'il peut faire des hommes. Que de campements , que de belles marches , que de hardiesses, que de précautions , que de périls, que de ressources! Vit-on jamais en deux hommes les mêmes vertus, avec des caractères si divers, pour ne pas dire si contraires ^ ? L'un parait agir par des réflexions profondes, et l'autre par de soudaines illuminations : ce-

' Lors de la campagne de Hollande, Louis XIV commandait en personne ; ensuite venait le prince : Turenne recevait les ordres de Condé , Luxembourg de Turenne, etc., etc.

2 Comme au combat de Saint-Antoine. L'abbé Raguenet prétend qu'ils se chargèrent souvent, Tépée à la main, dans la mêlée. (C.)

^ On a toujours admiré le magnifique parallèle que Bossuet a fait de Turenne et du grand Condé. C'est précisément cet heureux contraste qui offre à Bossuet le moyen d'être juste envers Turenne , et de l'élever au plus haut degré de gloire , en conservant au grand Condé une sorte d'éclat qui le laisse au premier rang, sans que l'ombre de Turenne puisse s'en offenser. Car, malgré l'exacte impartialité que Bossuet a voulu observer, on s'aperçoit aisément que son cœur et son imagination sont pour

29G ORAISOX FUNÈBRE

lui-ci par conséquent plus vif, mais sans que son feu eût rien de précipité; celui-là , d'un air plus froid, sans jamais rien avoir de lent, plus hardi à faire qu'à parler, résolu et déterminé au dedans, lors môme qu'il paraissait embarrassé au dehors. L'un, dès qu'il parut dans les armées, donne une haute idée de sa valeur, et fait attendre quelque chose d'extraordinaire ; mais toutefois s'avance par ordre , et vient comme par degrés aux prodiges qui ont fini le cours de sa vie : l'autre, comme un homme inspiré, dès sa première bataille s'égale aux maîtres les plus consommés. L'un, par de vifs et continuels efforts, emporte l'admiration du genre humain, et fait taire l'envie : l'autre jette d'abord une si vive lumière, qu'elle n'osait l'attaquer. L'un enfin, par la profondeur de son génie et les incroyables ressources de son courage, s'élève au-dessus des plus grands périls, et sait même profiter de toutes les infidélités de la fortune* : l'autre, et par l'avantage d'une si haute naissance , et par ces grandes pensées que le ciel envoie, et par une espèce d'instinct admirable dont les homm.es ne connaissent pas le secret, semble né pour entraîner la fortune dans ses desseins, et forcer les destinées. Et niin que l'on vit toujours dans ces deux hommes de grands caractères, mais divers, l'un emporté d'un coup soudain , meurt pour son pays, comme un Judas le Machabée ; l'armée le pleure comme son père , et la cour et tout le peuple gémit; sa piété est louée comme son courage^, et sa mémoire ne se flétrit point par le temps :

le grand Condé , et qu'il lui laisse une sorte de prééminence qu'il craint de s'avouer à lui-même. (B.)

' On vit Turenne s'emparer d'une ville ( La Capelle ) après la perte d'une bataille : chose inouïe jusqu'alors.

' Allusion délicate à l'exorde de l'Oraison funèbre de lurenne, par Fléchier.

l'autre^ élevé par les armes au comble de la gloire comme un David , comme lui meurt dans son lit en publiant les louanges de Dieu, et instruisant sa famille, et laisse tous les cœurs remplis tant de l'éclat de sa vie, que de la douceur de sa mort. Quel spectacle de voir et d'étudier ces deux hommes, et d'apprendre de chacun d'eux toute l'estime que méritait Tautre ! C'est ce qu'a vu notre siècle : et ce qui est encore plus grand, il a vu un roi se servir de ces deux grands chefs , et profiter du secours du ciel ; et après qu'il en est privé par la mort de l'un et les maladies de l'autre , concevoir de plus grands desseins, exécuter de plus grandes choses, s'élever au-dessus de lui-même, surpasser et l'espérance des siens, etl'attente de l'univers : tant est haut son courage, tant est vaste son intelligence, tant ses destinées sont glorieuses.

Voilà, messieurs, les spectacles que Dieu donne à l'univers, elles hommes qu'il y envoie quand il y veut faire éclater, tantôt dans une nation, tantôt dans une autre, selon ses conseils éternels, sa puissance ou sa sagesse; car ces * divins attributs paraissent-ils mieux dans les cieux qu'il a formés de ses doigts , que dans ces rares talents qu'il distribue comme il luiplaitaux hommes extraordinaires? Quel astre brille davantage dans le firmament, que le prince de Condé n'a fait dans l'Europe? Ce n'éiait pas seulement la guerre qui lui donnait de l'éclat : son grand génie embrassait tout; l'antique comme le moderne, l'histoire, la philosophie, la théologie la plus sublime, et les arts avec les sciences. Il n'y avait livre qu'il ne lût, il n'y avait homme excellent, ou dans quelque spéculation , ou dans quelque ouvrage, «

• Et non ses , qu'on lit dans les éditions vulgaires : nous suivons l'original.

qu'il n'entretint ; tous sortaient plus éclairés d'avec lui, et rectifiaient leurs pensées, ou par ses pénétrantes questions, ou par ses réflexions judicieuses. Aussi sa conversation était un charme, parce qu'il savait parler à chacun selon ses talents; et non-seulement aux gens de guerre de leurs entreprises, aux courtisans de leurs intérêts, aux politiques de leurs négociations, mais encore aux voyageurs curieux, de ce qu'ils avaient découvert, ou dans la nature, ou dans le gouvernement, ou dans le commerce; à l'artisan, de ses inventions; et enfin aux savants de toutes les sortes, de ce qu'ils avaient trouvé de plus merveilleux. C'est de Dieu que viennent ces dons : qui en doute? Ces dons sont admirables : qui ne le voit pas ? Mais pour confondre l'esprit humain, qui s'enorgueillit de tels dons, Dieu ne craint point d'en faire part à ses ennemis. Saint Augustin considère parmi les païens tant de sages , tant de conquérants, tant de graves législateurs, tant d'excellents citoyens , un Socrate , un Marc-Aurèle , un Scipion , un César, un Alexandre, tous privés de la connaissance de Dieu, et exclus de son royaume éternel. N'est-ce donc pas Dieu qui les a faits? Mais quel autre les pouvait faire, si ce n'est celui qui fait tout dans le ciel et dans la terre? Mais pourquoi les a-t-il faits? et quels étaient les desseins particuliers de cette sagesse profonde, qui jamais ne fait rien en vain? Écoutez la réponse de saint Augustin, a II les a faits, nous dit-il % a pour orner le siècle présent; » ut ordlnem sœculi prœseniis ornaret. 11 a fait dans les grands hommes ces rares qualités, comme il a fait le soleil. Qui n'admire ce bel astre? qui n'est ravi de l'éclat de son midi, et de la superbe parure de son lever et de son coucher? Mais puis-

' Cout. JuUan., 1. v, n. 14; tom. x, col. 036.

que Dieu le fait luire sur les bons et sur les mauvais^ ce nest pas un si bel objet qui nous rend heureux : Dieu la fait pour embellir et pour éclairer ce grand théâtre du monde. De même, quand il a fait dans ses ennemis aussi bien que dans ses serviteurs ces belles lumières d'esprit, ces rayons de son intelligence, ces images de sa bonté; ce n'est pas pour les rendre heureux qu'il leur a fait ces riches présents ; c'est une décoration de lunivers, c'est un ornement du siècle présent. Et voyez la malheureuse destinée de ces hommes qu'il a choisis pour être les ornements de leur siècle. Qu'ont-ils voulu, ces hommes rares, sinon des louanges et la gloire que les hommes donnent? Peut-être que , pour les confondre , Dieu refusera cette gloire à leurs vains désirs? Non, il les confond mieux en la leur donnant^ et même au delà de leur attente. Cet Alexandre, qui ne voulait que faire du bruit dans le monde, y en a fait plus qu'il n'aurait osé espérer. Il faut encore qu'il se trouve dans tous nos panégyriques; et il semble , par une espèce de fatalité glorieuse à ce conquérant , qu'aucun prince ne puisse recevoir de louanges qu'il ne les partage. S'il a fallu quelque récompense à ces grandes actions des Romains, Dieu leur en a su trouver une convenable à leurs mérites comme à leurs désirs. Il leur donne pour récompense l'empire du monde, comme un présent de nul prix. 0 rois, confondez-vous dans votre grandeur : conquérants, ne vantez pas vos victoires. Il leur donne pour récompense la gloire des hommes; récompense qui ne vient pas jusqu'à eux; qui s'efforce de s'attacher , quoi ? peut-être à leurs médailles, ou à leurs statues déterrées, restes des ans et des barbares; aux ruines de leurs monuments et de leurs ouvrages qui disputent avec le temps; ou plutôt à leur idée, à leur ombre, à ce qu'on appelle leur nom. Yoilà

300 ORAISON FUxNÈBRE

le digne prix de tant de travaux, et dans le comble de leurs vœux la conviction de leur erreur. Venez, rassasiez-vous, grands de la terre; saisissez-vous, si vous pouvez, de ce fantôme de gloire, à l'exemple de ces grands hommes que vous admirez. Dieu, qui punit leur orgueil dans les enfers, ne leur a pas envié, dit saint Augustin, cette gloire tant désirée; et « vains, ils ont « reçu une récompense aussi vaine que leurs désirs : y) Receperunt mercedem suam, vani vanam^.

11 n'en sera pas ainsi de notre grand prince ' : l'heure de Dieu est venue, heure attendue, heure désirée, heure de miséricorde et de grâce. Sans être averti par la maladie, sans être pressé par le temps, il exécute ce qu'il méditait. Un sage religieux, qu'il appelle exprès, règle les affaires de sa conscience : il obéit, humble chrétien , à sa décision; et nul n'a jamais douté de sa bonne foi. Dès lors aussi on le vit toujours sérieusement occupé du soin de se vaincre soi-même , de rendre vaines toutes les attaques de ses insupportables douleurs , d'en 'faire par sa soumission un continuel sacrifice. Dieu, qu'il invoquait avec foi, lui donna le goût de son Écriture, et dans ce livre divin, la solide nourriture de la piété. Ses conseils se réglaient plus que jamais par la justice : on y soulageait la veuve et l'orphelin ; et le pauvre en approchait avec confiance. Sérieux autant qu'agréable père de famille , dans les douceurs qu'il goûtait avec

' In Psalm. cxviii, Serm. xii, n. 2; tom. iv, col. 1306.

' Sans rabaisser la grandeur des héros de l'antiquité , Bossuet montre la supériorité des héros éclairés de Ja lumière du chi-istianisme ; il fait plus, il donne encore plus de gloire à Alexandre et aux Romains que no leur en ont jamais donné leurs historiens ; et, par un prodige de l'art, il fait servir leurs trophées mêmes à orner le char de triomphe du grand Condé. (B.)

ses enfants^ il ne cessait de leur inspirer les sentiments delà véritable vertu; et ce jeune prince son petit-fils se sentira éternellement d'avoir été cultivé par de telles mains. Toute sa maison profitait de son exemple. Plusieurs de ses domestiques avaient été malheureusement nourris dans l'erreur^ que la France tolérait alors : combien de fois l'a-t-on vu inquiété de leur salut^ affligé de leur résistapce, consolé par leur conversion? Avec quelle incomparable netteté d'esprit leur faisait-il voir l'antiquité et la vérité de la religion catholique? Ce n'était plus cet ardent vainqueur , qui semblait vouloir tout emporter; c'était une douceur, une patience, une charité qui songeait à gagner les cœurs , et à guérir des esprits malades. Ce sont', messieurs, ces choses simples, gouverner sa famille, édifier ses domestiques, faire justice et miséricorde , accomplir le bien que Dieu veut, et souffrir les maux qu'il envoie; ce sont ces communes pratiques de la vie chrétienne, que Jésus- Christ louera au dernier jour devant ses saints anges, et devant son Père céleste. Les histoires seront abolies avec les empires , et il ne se parlera plus de tous ces faits éclatants dont elles sont pleines. Pendant qu'il passait sa vie dans ces occupations , et qu'il portait au-dessus de ses actions les plus renommées la gloire d'une si belle et si pieuse retraite, la nouvelle de la maladie de la duchesse de Bourbon vint à Chantilly comme un coup de foudre. Qui ne fut frappé de la crainte de voir éteindre cette lumière naissante? On appréhenda qu'elle n'eût le sort des choses avancées. Quels furent les sentiments du prince de Condé , lorsqu'il se vit menacé de perdre ce nouveau lien de sa famille avec la personne du

' Yak. Première édition : C'est, messieurs... c'est ces communes pratiaues.

roi *? C'est donc dans cette occasion que devait mourir ce héros ! Celui que tant de sièges et tant de batailles n'ont pu emporter, va périr par sa tendresse! Pénétré de toutes les inquiétudes que donne un mal affreux, son cœur, qui le soutient seul depuis si longtemps, achève à ce coup de Taccabler; les forces qu'il lui fait trouver l'épuisent. S'il oublie toute sa faiblesse à la vue du roi qui approche de la princesse malade ; si , transporté de son zèle, et sans avoir besoin de secours à cette fois, il accourt pour l'avertir de tous les périls que ce grand roi ne craignait pas , et qu'il l'empêche enfin d'avancer, il va tomber évanoui à quatre pas; et on admire cette nouvelle manière de s'exposer pour son roi. Quoique la duchesse d'Enghien , princesse dont la vertu ne craignit jamais que de manquer à sa famille et à ses devoirs, eut obtenu de demeurer auprès de lui pour le soulager, la vigilance de cette princesse ne calme pas les soins qui le travaillent; et après que la jeune princesse est hors de péril, la maladie du roi va bien causer d'autres troubles à notre prince. Puis-je ne m' arrêter pas en cet endroit? A voir la sérénité qui reluisait sur ce front auguste, eùt-on soupçonné que ce grand roi, en retournant à Versailles , allât s'exposer à ces cruelles douleurs ^ , où l'univers a connu sa piété , sa constance, et tout l'amour de ses peuples? De quels yeux le regardions-nous, lorsqu'aux dépens d'une santé quinous est si chère, il voulait bien adoucir nos cruelles inquiétudes ]Dar la consolation de le voir; et que, maître de sa douleur comme de tout le reste des choses , nous le voyions tous les jours non-seulement régler ses affaires selon sa coutume , mais encore entretenir sa cour atten-

" Louise-Françoise , dite mademoiselle de Nantes , fille légitimée de Louis XIV. Elle avait épousé le duc de Bourbon en juillet 1685. ' Louis XIV subit, le 6 novembre 1686, l'opération de la fistule.

drie , avec la môme tranquillité qu'il lui fait paraître clans ses jardins enchantés ! Béni soit-il de Dieu et des hommes, d'unir ainsi toujours la bonté à toutes les autres qualités que nous admirons ! Parmi toutes ses douleurs, il s'informait avec soin de l'état du prince de Condé; et il marquait pour la santé de ce prince une inquiétude qu'il n'avait pas pour la sienne. Il s'affaiblissait ce grand prince; mais la mort cachait ses approches. Lorsqu'on le crut en meilleur état, et que le duc d'Enghien, toujours partagé entre les devoirs de fils et de sujet, était retourné par son ordre auprès du roi, tout change en un moment, et on déclare au prince sa mort prochaine. Chrétiens, soyez attentifs, et venez apprendre à mourir; ou plutôt venez apprendre à n'attendre pas la dernière heure pour commencer à bien vivre. Quoi! attendre à commencer une vie nouvelle lorsque, entre les mains de la mort, glacés sous ses froides mains, vous ne saurez si vous êtes avec les morts ou encore avec les vivants! Ah! prévenez par la pénitence cette heure do troubles et de ténèbres. Par-là, sans être étonné de cette dernière sentence qu'on lui prononça, le prince demeure un moment dans le silence ; et tout à coup : « 0 mon « Dieu ! dit-il , vous le voulez ; votre volonté soit faite : (( je me jette entre vos bras ; donnez-moi la grâce de bien (( mourir. » Que désirez-vous davantage ? Dans cette courte prière vous voyez la soumission aux ordres de Dieu, l'abandon à sa providence, la confiance en sa grâce, et toute la piété. Dès lors aussi, tel qu'on l'avait vu dans tous ses combats, résolu, paisible, occupé sans inquiétude de ce qu'il fallait faire pour les soutenir, tel fut-il à ce dernier choc; et la mort ne lui parut pas plus affreuse, pâle et languissante, que lorsqu'elle se présente au milieu du feu sous l'éclat de la victoire, qu'elle montre seule. Pendant que les sanglots éclataient

304 ORAISOX FUNÈBRE

de toutes parts, comme si un autre que lui en eût été ie sujet, il continuait à donner ses ordres; et, s'il défendait les pleurs, ce n'était pas comme un objet dont il fût troublé, mais comme un empêchement qui le retardait*. A ce moment, il étend ses soins jusqu'aux moindres deses domestiques. Avec une libéralité digne de sa naissance et de leurs services, il les laisse comblés de ses dons , mais encore plus honorés des marques de son souvenir. Comme il donnait des ordres particuliers et de la plus haute importance, puisqu'il y allait de sa conscience et de son salut éternel, averti qu'il fallait écrire et ordonner dans les formes : quand je devrais. Monseigneur, renouveler vos douleurs et rouvrir toutes les plaies de votre cœur, je ne tairai pas ces paroles qu'il répéta si souvent, qu'il vous connaissait; qu'il n'y avait, sans formalités, qu'à vous dire ses intentions; que \o\is iriez encore au delà , et suppléeriez de vous-même à tout ce qu'il pourrait avoir oublié. Qu^un père vous ait aimé, je ne m'en étonne pas; c'est un sentiment qiie la nature inspire : mais qu'un père si éclairé vous ait témoigné cette confiance jusqu'au dernier soupir; qu'il se soit reposé sur vous de choses si importantes, et qu'il meure tranquillement sur cette assurance, c'est le plus beau témoignage que votre vertu pouvait remporter; et, malgré tout votre mérite, votre altesse n'aura de moi aujourd'hui que cette louange'.

' C'est ainsi que Justin nous peint Alexandre sur son lit de mort : Quum lacrijmarent omnes , ipse non sine lacnjmis tanlum, veriim eliam sincidlo tristioris menlis argumento fuit : adeo siciiti in hoslem, ita et .H mortem invictus animiis fait. (XII, 15.) (F.)

■ Qui n'est frappé tout à la fois et de la moralité de cette pensée et de a noble singularité de ce langage? Bossuet seul s'exprime ainsi. Il vante 2ette mort, à cause que rien n'y est remarquable que de ne l'être pas. Les expressions suivantes, exposé à tout Vunivers ne donne rien anx spectateurs ^ sont propres à Bossuet ; c'est sa langue. Voyez immédiatement

Ce que le prince commença ensuite pour s'acquitter des devoirs de la religion mériterait d'être raconté à toute la terre, non à cause qu'il est remarquable, mais à cause, pour ainsi dire , qu'il ne l'est pas ^ , et qu'un prince si exposé à tout Tunivers ne donne rien aux spectateurs. N'attendez donc pas, messieurs, de ces magnifiques paroles qui ne servent qu'à faire connaître , sinon un orgueil caché , du moins les efforts d'une âme agitée qui combat ou qui dissimule son trouble secret. Le prince de Gondé ne sait ce que c'est que de prononcer de ces pompeuses sentences; et dansla mort, comme dans la vie , la vérité fît toujours toute sa grandeur. Sa confession fut humble, pleine de componction et de confiance. Il ne lui fallut pas longtemps pour la préparer : la meilleure préparation pour celle des derniers temps, c'est de ne les attendre pas. Mais, messieurs, prêtez l'oreille à ce qui va suivre. A la vue du saint viatique qu'il avait tant désiré, voyez comme il s'arrête sur ce doux objet. Alors il se souvint des irrévérences dont, hélas î on déshonore ce divin mystère. Les chrétiens ne connaissent plus la sainte frayeur dont on était saisi autrefois à la vue du sacrifice. On dirait qu'il eût cessé d'être terrible, comme l'appelaient les saints Pères ; et que le sang de notre victime n'y coule pas encore aussi véritablement que sur le Calvaire. Loin de

après ce qu'il pense de ces magnifiques paroles de quelques mourants: voyez comme il poursuit l'ostentation humaine ! N'est-œpas le cas de dire, avec madame de Sévigné , qu'il a avec la vanité un combat à mort? (V.) • M. le cardinal Maury, après avoir remarqué que Bossuet est emiemi de la flatterie, ajoute : « M. le duc de Bourbon conduisait le deuil à cette pompe funèbre , qui fut célébrée dans l'église de Paris ; et le sujet que traite Bossuet semble lui coûter un effort et même un excès d'indiscrétion , pour faire en quelque sorte malgré lui un éloge sublime du fils , en racontant les détails de l'agonie et de la mort du père. Ce compliment est amené avec un naturel , c'est-à-dire avec un art inimitable. »

CBEFS-D'œUY. DE BOSS. — T. I. 20

trembler devant les autels , on y méprise Jésus-Christ présent, et, dans un temps où tout un royaume se remue pour la conversion des hérétiques , on ne craint point d'en autoriser les blasphèmes. Gens du monde , vous ne pensez pas à ces horribles profanations ; à la mort, vous y penserez avec confusion et saisissement. Le prince se ressouvint de toutes les fautes qu'il avait commises, et, trop faible pour expliquer avec force ce qu'il en sentait , il emprunta la voix de son confesseur pour en demander pardon au monde, à ses domestiques, et à ses amis. On lui répondit par des sanglots: ah! répondez-lui maintenant en profitant de cet exemple. Les autres devoirs de la religion furent accomplis avec la même piété et la même présence d'esprit. Avec quelle foi et combien de fois pria-t-il le Sauveur des âmes , en baisant sa croix , que son sang répandu pour lui ne le fût pas inutilement! C'est ce qui justifie le pécheur; c'est ce qui soutient le juste; c'est ce qui rassure le chrétien. Que dirai-je des saintes prières des agonisants, où, dans les efforts que fait l'Église , on entend ses vœux les plus empressés, et comme les derniers cris par où cette sainte mère achève de nous enfanter à la vie céleste'? Il se les fit répéter trois fois, et il y trouva toujours de nouvelles consolations. En remerciant ses médecins : <( Voilà, dit-il, maintenant mes vrais médecins : » il montrait les ecclésiastiques dont il écoutait les avis, dont il continuait les prières, les psaumes toujours à la bouche , la confiance toujours dans le cœur. S'il se

' Cette description des prières des agonisants est de la plus grande beauté ; la piété et l'éloquence se sont plu souvent à la citer. Ces exprû>sions nobles et touchantes ; les derniers cris par où cette sainte mère achève de nous enfanter à la vie céleste , rappellent ce beau vers d'un poëte moderne , qui dit que la mort

N'est qu'un enfantement à riramortalité. (F.)

plaignit^ c'était seulement d'avoir si peu à souffrir pour expier ses péchés : sensible jusques à la fin à la tendresse des siens^ il ne s'y laissa jamais vaincre; et au contraire, il craignait toujours de trop donner à la nature. Que dirai-je de ses derniers entretiens avec le duc d'Enghien? Quelles couleurs assez vives pourraient vous représenter et la constance du père et les extrêmes douleurs du fils? D'abord, le visage en pleurs, avec plus de sanglots que de paroles , tantôt la bouche collée sur ces mains victorieuses et maintenant défaillantes, tantôt se jetant entre ces bras et dans ce sein paternel, il semble par tant d'efforts vouloir retenir ce cher objet de ses respects et de ses tendresses. Les forces lui manquent; il tombe à ses pieds. Le prince, sans s'émouvoir, lui laisse reprendre ses esprits; puis, appelant la duchesse sa belle-ûlle, qu'il voyait aussi sans parole et presque sans vie , avec une tendresse qui n'eut rien de faible , il leur donne ses derniers ordres, où tout respirait la piété. Il les lînit en les bénissant avec cette foi et avec ces vœux que Dieu exauce , et en bénissant avec eux , ainsi qu'un autre Jacob, chacun de leurs enfants en particulier; et on vit de part et d'autre tout ce qu'on affaiblit en le répétant. Je ne vous oublierai pas, ô prince son cher neveu * et comme son second fils ! ni le glorieux témoignage qu'il a rendu constamment à votre mérite , ni ses

* François-Louis de Bourbon, prince de Conti, mort le 22 février 1709, à Tàge de quarante-cinq ans. Il avait encouru la disgrâce de Louis XIV à cause d'un voyage en Hongrie fait sans la permission du roi , et d'une correspondance secrète qu'il entretint pendant ce voyage , et qui fut interceptée. La lettre du grand Condé, dont parle Bossuet, contriima à remettre le prince en grâce avec le monarque, mais non pas aussi parfaitement qu'auparavant , puisqu'on ne le vit plus désormais à la tête des armées. Ce fut la mort de ce prince qui inspira à Rousseau sa belle ode :

Peuples, dont la douleur aux larmes obstinée, etc.

308 ORAISOX FUNÈBRE

tendres empressemenis, et la lettre qu'il écrivit en mourant, pour vous rétablir dans les bonnes grâces du roi , le plus cber objet de vos vœux, ni tant de belles qualités qui vous ont fait juger digne d'avoir si vivement occupé les dernières heures d'une si belle vie. Je n'oublierai pas non plus les bontés du roi , qui prévinrent les désirs du prince mourant ; ni les généreux soins du duc d'Enghien, qui ménagea cette grâce; ni le gré que lui sut le prince d'avoir été si soigneux, en lui donnant cette joie, d'obliger un si cher parent. Pendant que son cœur s'épanche, et que sa voix se ranime en louant le roi, le prince de Conti arrive pénétré de reconnaissance et de douleur. Les tendresses se renouvellent : les deux princes ouïrent ensemble ce qui ne sortira jamais de leur cœur; et le prince conclut en leur confirmant qu'ils ne seraient jamais ni grands hommes, ni grands princes, ni honnêtes gens, qu'autant qu'ils seraient gens de bien, fidèles à Dieu et au roi. C'est la dernière parole qu'il laissa gravée dans leur mémoire ; c'est, avec la dernière marque de sa tendresse, l'abrégé de leurs devoirs. Tout retentissait de cris, tout fondait en larmes; le prince seul n'était pas ému , et le trouble n'arrivait pas dans l'asile où il s'était mis^ 0 Dieu! vous étiez sa force, son inébranlable refuge , et , comme disait David ^ , ce ferme rocher où. s'appuyait sa constance. Puis-je taire

I Quel magnifique tableau Bossuet nous trace du calme que la religion répandit sur les derniers moments du prince de Condé , avec une simplicité et une sobriété d'expressions qui pouvaient seules rendre la vérité et la sublimité d'une pareille image! « Tout retentissait de cris, tout « fondait en larmes ; le prince seul n'était pas ému, et lo trouble n'arri- « vait pas dans l'asile où il s'était mis. » J'augurerais avantageusement du goût d'un jeune candidat de la chaire qui sentirait et développerait de lui-même tout ce qu'il y a d'admirable dans ce contraste d'émotion et de sérénité. (M.)

- II, Rf.g., XXII, 2, 3. '

durant ce temps ce qui se faisait à la cour et en la présence du roi ? Lorsqu'il y fit lire la dernière lettre que lui écrivit ce grand homme, et qu'on y vit, dans les trois temps que marquait le prince , ses services qu'il y passait si légèrement au commencement et à la fin de sa vie, et dans le milieu ses fautes dont il faisait une si sincère reconnaissance , il n'y eut cœur qui ne s'attendrit à l'entendre parler de lui-même avec tant de modestie ; et cette lecture , suivie des larmes du roi , fit voir ce que les héros sentent les uns pour les autres. Mais , lorsqu'on vint à l'endroit du remerciment, où le prince marquait qu'il mourait content et trop heureux d'avoir encore assez de vie pour témoigner au roi sa reconnaissance, son dévouement, et, s'il Fosaitdire, sa tendresse, tout le monde rendit témoignage à la vérité de ses sentiments ; et ceux qui l'avaient ouï parler si souvent de ce grand roi dans ses entretiens familiers pouvaient assurer que jamais ils n'avaient rien entendu ni de plus respectueux et de plus tendre pour sa personne sacrée, ni de plus fort pour célébrer ses vertus royales, sa piété, son courage, son grand génie, principalement à la guerre, que ce qu'en disait ce grand prince avec aussi peu d'exagération que de flatterie. Pendant qu'on lui rendait ce beau témoignage, ce' grand homme n'était plus. Tranquille entre les bras de soû Dieu , où il s'était une fois jeté, il attendait sa miséricorde et implorait son secours jusqu'à ce qu'il cessa enfin de respirer et de vivre. C'est ici qu'il faudrait laisser éclater ses justes douleurs à la perte d'un si grand homme : mais, pour l'amour de la vérité et à la honte de ceux qui la méconnaissent, écoutez encore ce beau témoignage qu'il lui rendit en mourant. Averti par son confesseur que, si notre cœur n'était pas encore entièrement selon Dieu, il fallait, en s'adressant à Dieu même, obtenir qu'il nous

310 OBAISON FUNÈBRE

fit un cœur comme il le voulait , et lui dire avec David ces tendres paroles : « 0 Dieu ! créez en moi un cœur « pur*, » à ces mots le prince s'arrête comme occupé de quelque grande pensée; puis, appelant le saint religieux qui lui avait inspiré ce beau sentiment : « Je n'ai «jamais douté, dit-il, des mystères de la religion, « quoi qu'on ait dit. » Chrétiens, vous l'en devez croire; et dans l'état où il est, il ne doit plus rien au monde que la vérité. « Mais, poursuit-il, j'en doute moins que « jamais. Que ces vérités, continuait-il avec une douceur « ravissante , se démêlent et s'éclaircissent dans mon (( esprit! Oui, ditril, nous verrons Dieu comme il est, « face à face. » Il répétait en latin, avec un goût merveilleux, ces grands mots : Siculi est, facie ad faciem-; et on ne se lassait point de le voir dans ce doux transport. Que se faisait- il dans cette âme? quelle nouvelle lumière lui apparaissait ? quel soudain rayon perçait la nue , et faisait comme évanouir en ce moment, avec toutes les ignorances des sens , les ténèbres mêmes , si je l'ose dire, et les saintes obscurités de la foi? Que devinrent alors ces beaux titres dont notre orgueil est flatté? Dans l'approche d'un si beau jour et dès la première atteinte d'une si vive lumière , combien promptement disparaissent tous les fantômes du monde ? Que l'éclat de la plus belle victoire parait sombre ! qu'on en méprise la gloire, et qu'on veut de mal à ces faibles yeux qui s'y sont laissé éblouir !

Venez, peuples, venez maintenant; mais venez plutôt, princes et seigneurs; et vous qui jugez la terre , et vous qui ouvrez aux hommes les portes du ciel ; et vous, plus que tous les autres , princes et princesses , nobles

* Cor nmndum créa in me, Deus. (Ps. l, 12.) - 1, JoAN., III, 2; I, Cor., xiii, 12.

rejetons de tant de rois , lumières de la France, mais aujourd'hui obscurcies et couvertes de votre douleur comme d'un nuage; venez voir le peu qui nous reste d'une si auguste naissance, de tant de grandeur, de tant de gloire. Jetez les yeux de toutes parts : voilà tout ce qu'a pu faire la magnificence et la piété pour honorer un héros; des titres, des inscriptions, vaines marques de ce qui n'est plus ; des figures qui semblent pleurer autour d'un tombeau , et des fragiles images d'une douleur que le temps emporte avec tout le reste ; des colonnes qui semblent vouloir porter jusqu'au ciel le magnifique témoignage de notre néant : et rien enfin ne manque dans tous ces honneurs qtie celui à qui on les rend. Pleurez donc sur ces faibles restes de la vie humaine; pleurez sur cette triste immortalité que nous donnons aux héros. Mais approchez en particulier, ô vous qui courez avec tant d'ardeur dans la carrière de la gloire, âmes guerrières et intrépides! Quel autre fut plus digne de vous commander ? mais dans quel autre avez-vous trouvé le commandement plus honnête ? Pleurez donc ce grand capitaine , et dites en gémissant : Voilà celui qui nous menait dans les hasards ; sous lui se sont formés tant de renommés capitaines, que ses exemples ont élevés aux premiers honneurs de la guerre : son ombre eût pu encore gagner des batailles; et voilà que , dans son silence , son nom même nous anime ; et ensemble il nous avertit que, pour trouver à la mort quelque reste de nos travaux et n'arriver pas sans ressource à notre éternelle demeure, avec le roi de la terre il faut encore servir le roi du ciel. Servez donc ce roi immortel et si plein de miséricorde, qui vous comptera un soupir et un verre d'eau donné en son nom plus que tous les autres ne feront jamais tout votre

sang répandu * ; et commencez à compter le temps de vos utiles services du jour que vous vous serez donnés à un maître si bienfaisant. Et vous , ne viendrez-vous pas à ce triste monument, vous, dis-je, qu'il a bien voulu mettre au rang de ses amis? Tous ensemble, en quelque degré de sa confiance qu'il vous ait reçus , environnez ce tombeau ; versez des larmes avec des prières ; et , admirant dans un si grand prince une amitié si commode et un commerce si doux, conservez le souvenir d'un héros dont la bonté avait égalé le courage ^ Ainsi puisse-t-il toujours vous être un cher entretien ! ainsi puissiez-vous profiter de ses vertus ! Et que sa mort, que vous déplorez, vous serve à la fois de consolation et d'exemple î Pour moi, s'il m'est permis après tous les autres de venir rendre les derniers devoirs à ce tombeau, ô prince, le digne sujet de nos louanges et de nos regrets ! vous vivrez éternellement dans ma mémoire ^ :

' Sans m'arrêter à toutes les beautés de cette sublime péroraison , je ne puis m'empêcher du moins d'en observer une qui peut-être n'est pas très- frappante par elle-même, mais qui pourtant me paraît digne de remarque par la place où elle est : c'est, je l'avouerai, ce verre d'eau donné au pauvre, mis en oppbsition avec toute la gloire du grand Gondé. Jamais , ce me semble , un homme ordinaire n'eût osé risquer, mènKî en chaire , ce contraste hasardeux ; mais Bossuet a senti que cette cita tion, toute vulgaire qu'elle pouvait être, était non-seulement autorisée par TÈvangile , mais encore ennoblie par l'humanité , à qui l'on ne pouvait rendre un plus bel hommage que de la mettre au-dessus de tout(3 la grandeur de Condé. (L. II.)

^ Dans y Éloge funèbre de saint Basile, Grégoire de Nazianze, par un mouvement dont s'est souvenu Bossuet, invoque la présence dotons ceux qui connurent le grand homme qui n'est plus , et environne sa tombe de tous les témoins de ses vertus : « Réunissez-vous ici, vous tous, compagnons de Basile, ministres des autels, serviteurs du temple, et les citoyens et les étrangers ; secourez-moi pour achever son éloge. »

( M. ViLLEMAlN.) -

' La réunion touchante et sublime que présente ce tableau pénètre

votre image y sera tracée non point avec cette audace qui promettait la victoire; non, je ne veux rien voir en vous de ce que la mort y efface \ Vous aurez dans cette image des traits immortels : je vous y verrai tel que vous étiez à ce dernier jour sous la main de Dieu, lorsque sa gloire sembla commencer à vous apparaître. C'est là que je vous verrai plus triomphant qu'à Fribourg et à Rocroi; et, ravi d'un si beau triomphe , je dirai en action de grâces ces belles paroles du bien-aimé disciple : Et hœc est Victoria quœ vincit mundum , fides nostra- : « La véritable victoire, celle qui met sous nos pieds le c( monde entier, c'est notre foi. » Jouissez, prince, de cette victoire; jouissez-en éternellement par l'immortelle vertu de ce sacrifice. Agréez ces derniers efforts d'une voix qui vous fut connue \ Vous mettrez fin à tous ces

l'âme d'une mélancolie douce et profonde , en lui faisant envisager avec douleur Téclat si vain et si fugitif des talents et de la renommée , le malheur de la condition humaine , et celui de s'attacher à une vie si triste et si courte. (d'Alembert.) — Dans cette péroraison touchante , on aime à voir l'orateur paraître et se mêler lui-même sur la scène. L'idée imposante d'un vieillard qui célèbre un grand homme; ces cheveux blancs, cette voix affaiblie , ce retour sur le passé , ce coup d'œil ferme et triste sur l'avenir, les idées de vertus et de talents , après les idées de grandeur et de gloire; enfin la mort de l'orateur, jetée par lui-même dans le lointain , et comme aperçue par tous les spectateurs ; tout cela forme dans l'âme un sentiment profond qui a quelque chose de doux , d'élevé, de mélancolique et de tendre. Il n'y a pas jusqu'à l'harmonie de ce morceau qui n'ajoute au sentiment, et n'invite l'âme à se recueillir et à se reposer sur sa douleur. (Thomas, Essai sur les éloges, chap. xxiv.)

' Qui n'a relu avec charme , dans Homère , les funérailles de Patrocle et d'Hector ; dans Virgile , celles de Pallas ; et dans Fénelon, celles d'Hippias ? Bossuet s'est emparé de ce même genre de beautés dans cette péroraison, qui représente vraiment une pompe funèbre, une marche en cérémonie vers un tombeau, les pleurs et les offrandes qu'on y verse. (V.)

Page 1