Chefs-d'oeuvre oratoires de Bourdaloue
Le Père Louis Bourdaloue naquit à Bourges d'une des familles les plus considérables de la ville, le 20 août de l'année 1632, et dès l'âge de 15 ans il entra dans la compagnie de Jésus. Il semble que Dieu, en l'appelant à cet état, eut une vue toute particulière sur lui. Etienne Bourdaloue, son père, homme lui-même très-recommandable, surtout par son exacte probité et par une grâce singulière à parler en public, avait eu dans sa jeunesse la même vocation, et ne l'avait pas suivie. Le ciel voulut que le fils remplaçât le père, et le père, adorant la conduite de la Provirience, et craignant de s'opposer une seconde fois à ses desseins, se crut obligé, après quelques dit'tjcultés, de condescendre aux instances de son fils, et d'en faire le sacrifice.
Il le fit. Le P. Bourdaloiif^ passa par tous les exercices de la Compagnie, et les dix-hait premières années qu'il y vécut, furent employées soit à ses propres études, soit à enseigner
r^ les lettres humaines et à professer la philosophie et la théo-
y^ logie. Il se distingua partout, et donna des preuves de la su-
>^ périorité et de l'étendue de son esprit.
>t Ce n'étaient là néanmoins encore que des dispositiong. Comme il n'avait pas moins d'ouverture pour les sciences que de talent pour la chaire, il fut d'abord assez incertain du choix qu'il devait faire, et de l'emploi où le ciel le destinait; mais divers sermons qu'il prêcha pendant qu'il enseignait la théologie morale furent si bien reçus et tellement applaudis,
que ses supérieurs se déteiminèrent à l'appliquer uniquement au ministère de la prédication.
Il eut l'avantage, en entrant dans cette carrière qu'il a si heureusement fournie, d'être connu de feu son Altesse Royale Mademoiselle. Cette princesse, dont la pénétration et le discernement, aussi bien que la grandeur dame, égalaient Ja grandeur de la naissance, l'entendit à la ville d'Eu, le goûta, l'honora non-seulement de sa bienveillance, mais de sa confiance, et lui en donna le plus sensible témoignage, en le faisant appeler pour la soutenir dans les derniers moments de sa vie, et pour Taider à mourir chrétiennement.
Le P. Bourdaloue continua quelques années à prêcher en province; mais on ne tarda pas à l'en retirer, dès qu'on le crut en état de paraître dans JParis. Il y vint, et ce fut là que la Providence ouvrit à son zèle le plus vaste et le plus beau champ. Quoique l'on attendît beaucoup de lui, il est vrai qu'il surpassa encore toutes les espérances qu'on en avait conçues. 11 y a des succès si extraordinaires et des mérites si universellement reconnus, qu'il est permis à quiconque d'en parler, s'en craindre ni d'aller au delà de l'idée commune, ni de blesser certaines bienséances. A peine eut-il paru dans l'église de lamaison professe des Jésuites, que de tout Paris et delà cour même une foule prodigieuse d'audteurs y accourut. Une réputation si prompte est quelquefois sujette à dégéné* rer : celle du P. Bourdaloue crût toujours d'un sermon à l'autre, et plus on l'entendit, plus on eut de goût pour l'entendre.
Aussi avait-il dans un éminent degré tout ce qui peut former un parfait prédicateur. Il reçut de la nature un fonds de raison qui, joint à une imagination vive, pénétrante, lui faisait trouver d'abord dans chaque chose le solide et le vrai. C'était là proprement son caractère, et ce fut, avec les lumières de la foi, cette raison droite qui le dirigea dans tous les sujets de la morale chrétienne et dans les mystères de la religion qu'il eut à traiter. C'est aussi ce qui donne à ses sermons une force toujours égale. Leur beauté ne consiste point précisément en quelques endroits bien amenés, où l'orateur épuise tout son art et tout son feu, mais dans un corps de discours où tout se soutient, parce que tout est lié et bien assorti. Ses divisions justes, ses raisonnements suivis et convaincants, ses mouvements pathétiques, ses réflexions ju-
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dicieuses et d'unsens exquis, coût y va à son but; et malgré l'abondance des choses que lui fournissait une admirable fécondité, et qu'il savait si bien enfermer dans un même dessein, il ne s'écarte pas un moment de sa proposition. Qu'une pensée soit commune, il ne la rejette point; c'est assez qu'elle soit vraie, et qu'elle lui serve de preuve. lU' approfondit et il la creuse, et par là même la met dans un tel jour, que de commune qu'elle était elle lui devient particulière; de sortr qu'er pensaot ce que les autres ont pensé avant lui, il pense néanmoins tout autrement que les autres. Qu'il s'oppo^se une difficulté, il y fait une réponse à laquelle il n'y a point de réplique, et quelquefois il tire de l'objection même de quoi la résoudre, et il convainc l'auditeur par ses propres sentiments. S'il cite l'Écriture ou les Pères, il les cite en maître, jusqu'à faire le précis de tout un traité, pour l'appliquer à la vérité qu'il prêche. Du reste, ce ne sont point tant les paroles des Pères qu'il rapporte, que leur doctrine et leurs raisons. Il les développe, et surtout il les place si à propos et les fait tellement entrer dans son sujet, qu'on dirait que les Pères n'ont parlé que pour lui. Des auteurs sacrés, il eut, à ce qu'il paraît, plus assidûment devant les yeuxisaïe et saint Paul ; et des Pères, TertuUien, saint Augustin et saint Jean Ghrisostome, parce qu'il y trouvait plus d'énergie et plus de grandeur.
Son expression répond parfaitement à ses pensées; elle est noble et naturelle tout ensemble; il parle bien, et ne fait point voirqu'il veut bien parler. Quand il s'élève, ce n'est point avec emphase : c'est pour user d'un terme consacré par le Saint-Esprit : Magnifice sapientiam tractabat (2 Macch. II), avec une certaine magnificence, oii, sans qu'il y ait rien d'outré, tout est majestueux et grand ; et quand il se communique, c'est toujours avec la même dignité; et dans les plus petits détails il n'a rien de petit ni de rampant. On trouvera peut-être quelques expressions moins usitées et un peu hardies ; mais l'image qu'ellesfont à l'esprit les justifie assez, et il faut dire alors que, si ce n'est pas communément ainsi qu'on s'exprime, c'est ainsi qu'il a dû et qu'on devrait, ce semble, s'exprimer.
Ce qu'il y eut encore de plus singulier dans le P. Bourdaloue, c'est la manière dont il traite la moralg; nul autre prédicateur ne lui avait en cela servi de modèle, et l'on peut dire
qu'il en a servi lui-même à tous ceux qui sont venus après lui. Persuadé que le prédicateur ne touche qu'autant qu'il intéresse et qu'il applique, et que rien n'intéresse davantage et n'attipe plus l'attention qu'une peinture sensible des mœurs où chacun se voit lui-même et se reconnaît, il tournait là tout son discours, non qu'il négligeât d'expliquer les plus hauts mystères et les plus dffîciles questions de la foi : il en parlait avec habileté, et même avec d'autant plus d'autorité qu'il possédait parfaitement ces sortes de matières, et qu'il croyait devoir prendre alors plus d'ascendant sur les esprits, pour confondre le libertinage et pour faire respecter la religion. Mais après avoir donné aux points les plus obscurs tout l'éclaircissement nécessaire, il passait à ce qu'ils ont d'instructif et de moral; et c'est là que lui servait infiniment la connaissance qu'il avait du monde et du cœur de l'homme; car il ne disait rien qu'il ne connût, ni qui portât à faux; c'est de là même que ses expositions sont si vraies, eb ses portraits si ressemblants. Pour peu qu'on ait d'usage du monde, et qu'on sache comment vivent les hommes, on les y voit peints sous les traits les plus marqués. Aussi, avec quelle attention se faisait-il écouter, et combien de fois s'est-on écrié dans l'auditoire qu'il avait raison, et que c'était là en effet l'homme et le monde? Certains sentiments, certains tours élevés, touchants et nouveaux, le feu dont il animait son action, sa rapidité en prononçant, sa voix pleine, résonnante, douce et harmonieuse, tout était orateur en lui, et tout servait à son talent.
Voilà par oii cet excellent prédicateur s'acquit une si haute réputation; il l'a conservée jusqu'à sa mort; et comme il n'y en eut peut-être jamais de plus juste, ni de plus universelle, il n'y en a point eu de plus constante. Il a prêché durant trente-quatre ans, soit à la cour ou dans Paris, et pendant ces trente-quatre années il a eu l'avantage assez peu commun d'être toujours également goûté des grands, des savants et du peuple. On n'en doit point être surpris, dès qu'on fait réflexion au caractère de son éloquence. Ce qui est naturel et fondé sur la raison plaît partout, et est de tous les goûts et de tous les temps.
Quoique le P. Bourdaloue eût abondamment de quoi s'occuper et de quoi glorifier Dieu dans le saint ministère qu'il exerçait, il n'y renferma pas tout son zèle. Tant de personnes touchées de ses prédications s'adressèrent àlui et lui confièrent
leur âme, quil ne crut pas pouvoir leur refusi-r son secours; et même il comprit que rien ne convenait mieux à un prédicateur que de cultiver, selon le langage de l'Écriture, ce qu'il avait planté, et de perfectionner dans le tribunal de la pénitence ce qu'il n'avait proprement encore qu'ébauché dans la chaire. C'est pour cela que le P. Bourdaloue se chargea d'une fonction aussi importante et aussi pénible que la direction des consciences. Plein de l'Évangile, et jugeant de tout par les grands principes de la foi, solide dans ses conseils, juste dans ses décisions, droit et désintéressé dans ses vues, il n'était ni rigoureux à l'excès, ni trop indulgent ; mais il était sage, et d'une sagesse chrétienne ; c'est-à-dire qu'il savait distinguer les conditions, et prescrire à chaque condition ses devoirs; qu'il était ferme, sans égards ni à la qualité ni au rang, quand il fallait l'être; mais quil l'était aussi comme il fallait l'être, et toujours selon les règles de la discrétion ; qu'ennemi des singularités, il voulait qu'on allât à Dieu avec simplicité et de bonne foi, par les voies communes et sans affectation; mais, du reste, avec une régularité exemplaire, et une fidélité parfaite à remplir toutes ses obUgations.
Son zèle ne fut pas moins ardent, ni moins agissant que sage. On sait quelle était son assiduité à entendre les confessions : il y passait les cinq et les six heures de suite; et quiconque l'a connu jugera aisément que la vue seule de Dieu et du salut des âmes pouvait accorder une telle patience avec sa vivacité naturelle. Soit qu'on l'appelât dans les maisons religieuses, soit qu'on le vînt consulter et prendre ses avis, soit qu'il eût des malades à visiter, il ne s'épargnait en rien, également prêt pour qui que ce fût, et se faisant tout à tous. Dans ce' grand nombre de personnes de la première distinction dont il avait la conduite, bien loin de négliger les pauvres et les petits, il les recevait avec bonté, il descendait avec eux dans le compte qu'ils lui rendaient de leur vie, jusqu'aux moindres particularités; il entrait dans leurs besoins, et plus sa réputation et son nom leur inspirait de timidité en l'approchant, plus il s'étudiait à gagner leur confiance et à leur iaciUter l'accès auprès de lui. Il ne se contentait pas de ce bon accueil : il les allait trouver, s'ils étaient hors d'état de venir eux-mêmes; il adoucissait leurs maux par sa présence, et les lais-ait remplis de consolation, et charmés tout ensemble de son humilité et de sa charité.
Mais où il redoublait sa vigilance et ses soins, c'était auprès des mourants. On avait souvent recours à lui pour leur annoncer leur dernière heure et pour les y disposer; et se croyant alors responsable de leur salut, il leur parlait en homme vraiment apostoHque. Ce n'était pas sans réflexion et sans étude; il savait trop de quelle conséquence il est de ménager des moments si précieux, et de ne les pas perdre en des discours vagues et peu utiles. Outre le long usage qui l'avait formé à ce saint exercice, outre la méthode particulière qu'il B'en était lui-même tracée, il prévoyait ce qu'il avait à dire, et, s'abandonnant ensuite à l'esprit de Dieu, il disait tout ce qui peut porter une âme à la pénitence et à la confiance. C'est ainsi qu'il s'est acquitté des derniers devoirs d'une amitié solide et chrétienne envers tant d'amis, que leur naissance, leur nom, leur mérite personnel et une liaison de plusieurs années lui rendaient également respectables 'et chers, et à qui il a été fidèle jusqu'à la mort.
Cependant le P. Bourdaloue, on pensant aux autres, ne s'oubliait pas lui-même ; au contraire, ce fut par de fréquents retours sur lui-même qu'il se mit en état de servir si utilement les autres. Cette attention lui était nécessaire parmi de continuelles occupations au dehors et de grands succès. Ses succès ne l'éblouirent point, et ses occupations ne l'empêchèrent point de veiller rigoureusement sur sa conduite. D'autant plus en garde qu'il était plus connu et dans une plus haute considération, il ne compta jamais sur le crédit où il était pour agir avec moins de réserve. Étroitement resserré dans les bornes de sa profession, il joignit aux talents de la prédication et de la direction des âmes le véritable esprit d'un religieux et les vertus que demandait de lui sa Compagnie, surtout un parfait mépris du monde et de ses grandeurs, sans manquer à rien néanmoins de ce qu'il devait aux grands; un dévouement inviolable au service de l'Église, et une soumission entière aux puissances ecclésiastiques; une estime de sa vocation, dont il se déclarait partout, et un attachement à son état, capable de l'affermir contre les offres les plus avantageuses ; un zèle sincère et vif pour le bon ordre, et un soin exact de s'y conformer lui-même et de le suivre.
Entre ses devoirs, il s'en fit un particulier de la prière. C'est en présence des autels qu'il rappelait ces grandes idées de religion dont il était rempli ; et pénétré de la majesté àe Dimi
et de la sainteté de son culte, il ne se permettait pas la moindre négligence en célébrant les sacrés mystères, ou en récitant l'office divin.
Avec cette piété qui fait l'homme chrétien et l'homme religieux, que lui manquait-il d'ailleurs de ce qui fait, même selon le monde, l'honnête homme? Il en avait toutes les qualités : la probité, la droiture, la franchise, la bonne foi ; ne disant jamais les choses autrement qu'il les pensait, ou si par sagesse il ne les pouvait dire telles qu'il les pensait, ne disant rien. Beaucoup de prudence et de pénétration dans les affaires; mais au même temps beaucoup de retenue, pour ne s'y point ingérer de son mouvement propre, n'y entrant qu'autant qu'on l'y faisait entrer; proposant ses vues comme un ami, sans entreprendre de décider en maitre, cherchant à se rendre utile et à servir, et non à se faire valoir et à dominer. Bien de l'agrément dans la conversation, un air engageant, des manières aisées, quoique respectueuses et graves, une douceur qui lui devait coûter, du tempérament dont il était; mais par-dessus tout, une modestie qui lui attirait d'autant plus d'éloges, qu'il avait plus de peine à les entendre, les fuyant, bien loin de les rechercher, élevant volontiers les autres, et ne parlant jamais de lui-même.
Ce caractère dans un homme aussi distingué que le P. Bourdaloue ne le faisait pas moins honorer et respecter que tous ses talents. Après l'avoir admiré dans la chaire, on l'admirait dans l'usage de la vie. Où n'était-il pas reçu avec plaisir? et depuis les premiers rangs jusqu'aux conditions les plus communes, qui ne se faisait pas, non-seulement un plaisir de le. recevoir, mais comme un mérite de le connaître et d'être en commerce avec lui?
Il fallait un cœur aussi détaché que le sien pour former, au milieu des applaudissements du monde, le dessein qu'il prit dans les dernières années de sa vie. Touché d'un saint désir de la retraite et voulant se préparer à la mort, il résolut de quitter Paris et de finir ses jours en quelque maison de la province oîi il put se recueillir davantage et vaquer uniquement à sa perfection. Il jugea bien qu'il aurait sur cela des obstacles à surmonter de la part de ses supérieurs en France ; et pour lever toutes les difficultés, il s'adressa au général do la Compagnie. Mais cette première tentative ne réussit pas; on le remit à une autre année, et on le pria de faire encore
de nouvelles réflexions sur le parti qu'il voulait prendre. 11 y pensa, et sans se rebuter, dès Tannée suivante, il redoubla ses instances auprès du Père général. La lettre qu'il lui écrivit est si remplie de l'esprit de Dieu, que le public sera bien aise iVen voir un extrait. La voici, traduite du latin :
<c Mon très-révérend Père, Dieu m'inspire et me presse ); même d'avoir recours à votre paternité, pour la supplier » très-humblement, mais très-instamment, de m'accorder » ce que je n'ai pu, malgré tous mes efforts, obtenir du » révérend Père provincial. Il y a cinquante-deux ans que » je vis dans la Compagnie, non pour moi, mais pour les » autres; du moins plus pour les autres que pour moi. » Mille affaires me détournent et m'empêchent de travail- » 1er autant que je le voudrais à ma perfection, qui néan-
> moins est la seule chose nécessaire. Je souhaite de me » retirer, et de mener désormais une vie plus tranquille; i) je dis plus tranquille, afin qu'elle soit plus réguhère et » plus sainte. Je sens que mon corps s'affaiblit et tend » vers sa fin. J'ai achevé ma course; et plût à Dieu que je » pusse ajouter, j'ai été fidèle! Je suis dans un âge où
> je ne me trouve plus guère en état de prêcher. Qu'il me j) soit permis, je vous en conjure, d'employer uniquement » pour Dieu et pour moi-même ce qui me reste de vie, et )) de me disposer par là à mourir en religieux. La Flèche, D ou quelque autre maison qu'il plaira au supérieur (car je » n'en demande aucune en particuher, pourvu que je sois ), éloigné de Paris) sera le lieu de mon repos. Là, oubliant j les choses du monde, je repasserai devant Dieu toutes les
> années de ma vie dans l'amertume de mon àme. Voilà 1er x sujet de tous mes vœux, etc. »
Cette lettre eut tout l'effet que désirait le P. Bourdaloue; il lui fut libre de faire ce qu'il jugerait à propos, et, dès qu'il eut reçu la réponse de Rome, il prit jour pour partir. Mais les mêmes supérieurs qui l'avaient arrêté la première fois, se crurent encore en droit de retarder son départ de quelques semaines, et de suspendre la permission jusqu'à ce qu'ils eussent pu faire à Rome de nouvelles remontrances. Elles touchèrent le Père général, et la dernière conclusion fut que ^^ P. Bourdaloue demeurerait à Paris, et continuerait à s'ac-
quitter de ses fonctions ordinaires. Dieu voulut ainsi qu'il eût tout le mérite d'un sacrifice si religieux sans en venir à l'exécution, et qu'il achevât de se sanctifier lui-même en travaillant à la sanctification du prochain. Voilà ce que le public n'a su qu'après sa mort. Gomme ses vues avaient été droites, et qu'en prenant une telle résolution il n'avait cherché que Dieu, il ne chercha point dans la suite à s'en faire honneur. Il a toujours tenu la chose secrète, il n'en a fait conCdence qu'à quelques-uns de ses amis les plus intimes.
Le P. Bourdaloue n'insista pas. Il crut obéir à l'ordre du ciel en se soumettant à la volonté de ses supérieurs; il n'en eut même encore dans son travail que plus d'activité et plus d'ardeur : mais il approchait de son terme, et son travail désormais ne fut pas long; Dieu le retira au moment qu'on s'y attendait le moins.
11 tomba malade le 11 de mai, et dès le premier jour de sa maladie, il se sentit frappé à mort. Il ne perdit rien dans un péril si pressant de la présence de son esprit, et il est difficile de marquer plus de fermeté et de constance qu'il en fît paraître. Son mal fut une lièvre interne et très-maligne, précédée d'un gros rhume qui le tenait depuis plusieurs semaines, et où son zèle l'empêcha de se ménager autant qu'il eût été nécessaire, car, tout incommodé qu'il était, il ne laissa pas de prêcher, et d'entendre, selon sa coutume, les confessions; mais il fallut enfin se rendre. Le dimanche, fête de la Peniecôte, après avoir di^. la messe avec beaucoup de peine, il fut obligé de se mettre au lit. Quoiqu'il connût assez son état, il voulut néanmoins encore s'en faire instruire, et il pria qu'on ne lui déguisât rien. On lui parla comme il le souhaitait, et sans attendre que la personne qui lui portait la parole eût achevé : C'est assez, répondit-il, je vous entends; il faut maintenant que je fasse ce que fai tant de fois prêché et conseillé aux autres.
Dès le lendemain matin il se prépara par une confession de toute sa vie à recevoir les derniers sacrements. Ce fut après cette confession qu'il épancha son cœur et qu'il s'expliqua dans les termes les plus chrétiens et les plus humbles. Il entra lui-même dans tous les sentiments qu'il avait inspirés à tant de moribonds; il se regarda comme un criminel condamné à la mort par l'arrêt du ciel. Dans cet état il se présenta à la justice divine : il accepta l'arrêt qu'elle avait pro-
nonce contre lui, et qu'elle allait exécuter. J'ai abusé de la vie, dit-il, en s'adressant à Dieu : je mérite que vous me Voliez, et c'est de tout mon cœur que je me soumets à un si juste châtiment. Il unit sa mort à celle de Jé<us-Ghrist, et prenant les mêmes intentions que ce Sauveur mourant sur la croix, il s'offrit comme une victime, pour honorer par la destruction de son corps la suprême majesté de Dieu, et pour apaiser sa colère. Non content d-^ ce sacrifice, il consentit à souffrir toutes les peines du purgatoire : Car il est bien raisonnable, reprit-il, que Dieu soit pleinement satisfait; et du moins dans le purgatoire je souffrirai avec patience et avec amour.
En de si saintes dispositions il reçut les sacrements, et s'étant tout de nouveau entretenu quelque temps avec Dieu, il mit ordre à divers papiers dont il était dépositaire; il le fit avec un sens aussi rassi que s'il eût été dans une parfaite santé; il se sentit même un peu soulagé tout le reste de la journée, et il donna quelque espérance de guérison. Mais ce ne fut qu'une lueur, et sans se flatter de cette espérance, il s'occupa toujours de la mort, voyant bien, disait-il, qu'il ne pouvait guérir sans un miracle, et se croyant très-indigne que Dieu fît un miracle pour lui.
En effet, sur le soir il lui reprit un redoublement auquel il n'eut pas la force de résister; l'accès fut si violent qu'il lui causa un délire dont il ne revint point, et le mardi 13 de mai de l'année 1704, il expira vers cinq heures du matin. Ainsi mourut, dans la soixante-douzième année de son âge, un des plus grands hommes qu'ait eus notre Compagnie, et si je l'ose dire, qu'ait eus la France. Il avait reçu du ciel beaucoup de talents ; il ne les a point assurément enfouis, mais il les a constamment employés pour la gloire de Dieu et pour l'utilité du prochain. Il eut l'avantage de mourir presque dans l'exercice actuel de son ministère, et sans autre intervalle que celui de deux jours de maladie. Tout le public ressentit cette perte, le regrek fut universel, et ce regret est encore aussi vif que jamais dans le cœur de bien des personnes qui trouvaient en lui ce qu'on ne trouve pas aisément ailleurs. Il ne les oublia po:nt en mourant, et l'on peut pareillement compter que la mémoire du P. Bourdaloue leur sera toujours précieuse ; ses ouvrages suppléeront au défaut de sa personne; on l'y retrouvera lui-même, du moins sa ^ tr2:i7eri tccr sîs sentiments et tout son esprit.