‹ Chefs-d'œuvre oratoires de BourdaloueChapitre 25 sur 35 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Pour amortir le feu de nos passions, il faut commencer par les bien connaître ; et pour les connaître parfaitement, dit saint Ghrysostome, il suffit de bien comprendre trois choses, savoir : que nos passions sont vaines, que nos passions sont insatiables, et que nos passions sont injustes ; qu'elles sont vaines, par rapport aux objets à quoi elles s'attachent; qu'elles sont insatiables et sans bornes, et par là incapables d'être jamais satisfaites et de nous satisfaire nous-mêmes; enfin, qu'elles sont injustes dans les sentiments présomptueux qu'elles nous inspirent, lorsqu'aveuglés et enflés d'orgueil nous prétendons nous distinguer en nous élevant audessus des autres. Voilà en quoi saint Ghrysostome a fait particulièrement consister le désordre des passions humaines ; il nous fallait donc, pour en réprimer les saillies et les mouvements déréglés, quelque chose qui nous en découvrît sensiblement la vanité; qui, les soumettant à la loi d'une nécessité souveraine, les bornât dans nous malgré nous, et qui, faisant cesser toute distinction, les réduisit au grand principe de la modestie, c'est-à-dire à l'égalité que Dieu a mise entre tous les hommes, et nous obligeât, qui que nous soyons, à nous rendre au moins justice, et à rendre aux autres sans peine les devoirs de la charité ; or, ce sont, mes chers auditeurs, les merveilleux effets que produit infailliblement dans les âmes touchées de Dieu le souvenir et la pensée de la mort. Écoutez-moi, et ne perdez rien d'une instruction si édifiante.

Nos passions sont vaines ; et pour nous en convaincre, il ne s'agit que de nous former une juste idée de la vanité des objets auxquels elles s'attachent : cela seul doit éteindre

dans nos cœurs ce feu de la concupiscence qu'elles y allument, et c'est l'importante leçon que nous fait le Saint- Esprit dans le livre delà Sagesse; car, avouons-le, chrétiens, quoiqu'à notre honte, tandis que les biens de la terre nous paraissent grands, et que nous les supposons grands, il nous est comme impossible de ne les pas aimer, et en les aimant, de n'en pas faire le sujet de nos plus ardentes passions. Quelque raison qui s'y oppose, quelque loi qui nous le défende, quelque vue de conscience et de religion qui nous en détourne, la cupidité l'emporte ; et, préoccupés de l'apparence spécieuse du bien qui nous flatte et qui nous séduit, nous fermons les yeux à toute autre considération, pour suivre uniquement l'attrait et le charme de notre illusion. Si nous résistons quelquefois, et si, pour obéir à Dieu, nous remportons sur nous quelque victoire, cette victoire, par la violence qu'elle nous coûte, est une victoire forcée ; la passion subsiste toujours, et l'erreur où nous commes, que ces biens, dont le monde est idolâtre, sont des biens soUdes, capables de nous rendre heureux, nous fait concevoir des désiri extrêmes de les acquérir, une joie immodérée de les posséder, des craintes mortelles de les perdre : nous nous affligeons d'en avoir peu, nous nous applaudissons d'en avoir beaucoup, nous nous alarmons, nous nous troublons, nous nous désespérons à mesure que ces biens nous échappent, et que nous nous en voyons privés. Pourquoi? Parce que notre imagination, trompée et pervertie, nous les représente comme des biens réels et essentiels dont dépend le parfait bonheur. Pour nous en détacher, dit saint Ghrysostome, le moyen sûr et immanquable est de nous en détromper ; car du moment que nous en comprenons la vanité, ce détachement nous devient facile, il nous devient même comme naturel ; ni l'ambition, ni l'avarice, si j'ose m'exprimer ainsi, n'ont plus sur nous aucune prise : bien loin que nous nous empressions pour nous procurer par des voies indirectes et illicites les avantages du monde, convaincus de leur peu de solidité, à peine pouvons-nous même gagner sur nous d'avoir une attention raisonnable à conserver les biens dont nouj*

nous trouvons légitimement pourvus; et cela fondé sur ce que les biens du monde, supposé cette conviction, ne nous paraissent presque plus valoir nos soins, beaucoup moins nos empressements et nos inquiétudes : or d'où nous vient cette conviction salutaire? du souvenir de la mort, saintement méditée et envisagée dans les principes de la foi.

Car la mort ajoute saint Ghrysostome, est à notre égard la preuve palpable et sensible du néant de toutes les choses humîdnes, pour lesquelles nous nous passionnons : c'est elle qui nous le fait connaître; tout le reste nous impose, la mort seule est le miroir fidèle qui nous montre sans déguisement l'instabilité, la fragilité, la caducité des biens de cette vie, qui nous désabuse de toutes nos erreurs, qui détruit en nous tous les enchantements de l'amour du monde, et qui des ténèbres même du tombeau nous fait une source de lumières, dont nos esprits et nos sens sont également pénétrés : In illâ die, dit l'Écriture, en parlant des enfants du siècle livrés à leurs passions, in illâ die, peribimt omnes cogitationes eorum. Toutes leurs pensées, à ce jour-là, s'évanouiront ; ce jour de la mort que nous nous figurons plein d'obscurité, les éclairera et dissipera tous les nuages dont la vérité jusqu'alors avait été pour eux enveloppée; ils cesseront de croire ce qu'ils avaient toujours cru, et ils commenceront à voir ce qu'ils n'avaient jamais vu ; ce qui faisait le sujet de leur estime deviendra le sujet de leur mépris ; ce qui leur donnait tant d'admiration les remplira de confusion, en sorte qu'il se fera dans leur esprit comme une révolution générale dont ils seront eux-mêmes surpris, saisis, effrayés; ces idées chimériques qu'ils avaient du monde et de sa prétendue félicité, s'effaceront tout à coup, et même s'anéantiront, Peribunt omnes cogitationes eorum. Et comme leurs passions n'auront point eu d'autre fondement que leurs pensées ; et que leurs pensées périront, selon l'expression du prophète, leurs passions périront de même ; c'est-à-dire qu'ils n'auront plus ni ces entêtements de se pousser ni ces désirs de s'enrichir, parce qu'ils verront dans un plein jour, In illâ die, la bagatelle, et si j'ose

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ainsi parler, l'extravagance de tout cela. Or, que faisonsnous quand nous nous occupons durant la vie du souvenir de la mort? nous anticipons ce dernier jour, ce dernier moment ; et sans attendre que la catastrophe et le dénouement des intrigues du monde nous développe malgré nous ce mystère de vanité, nous nous le développons à nousmêmes par de saintes réflexions ; car, quand je me propose devant Dieu le tableau de la mort, j'y contemple dès maintenant toutes les choses du monde dans le môme point de vue où la mort me les fera considérer ; j'en porte le même jugement que j'en porterai, je les reconnais méprisables comme je les reconnaîtrai ; je me reproche de m'y être attaché comme je me le repiocherai ; je déplore en cela mon aveuglement comme je le déplorerai, et de là ma passion se refroidit, la concupiscence n'est plus si vive, je n'ai plus que de l'indifférence pour ces biens passagers et périssables ; en un mot, je meurs à tout d'esprit et de cœur, par ce que je prévois que bientôt j'y dois mourir réellement et par nécessité.

Et voilà, mes chers auditeurs, le secret admirable que David avait trouvé pour tenir ses passions en bride et pour conserver jusque dans le centre du monde, qui est la cour, ce parfait détachement du monde où il était parvenu. Que faisait ce saint roi? il se contentait de demander à Dieu, comme une souveraine grâce, qu'il lui fit connaître sa fin, Notum fac mild, Domine, finem meum (Ps. XXXVIII), et qu'il lui fît même sentir combien il en était proche, afin qu'il sût, mais d'une science efficace et pratique, le pei? de temps qui lui restait encore à vivre ; Et numerum die. rum meorum quis est, ut sciam qiiid desit mihi (Ibid.). Il ne doutait pas que cette seule pensée, il faut mourir, ne dût suffire pour éteindre le feu de ses passions les plus ardentes. Et en effet, ajoutait-il, vous avez. Seigneur, réduit mes jours à une mesure bien courte : Ecce mensura^ biles posuisti dies meos (Ibid.) ; et par là tout ce que je suis, et tout ce que je puis désirer ou espérer d'être, n'est qu'un pur néant devant vous : Et substantia me.i tanquam rahi"' .

lum ante te (Ibid.). Devant moi ce néant est quelque chose, et même toutes choses; mais devant vous, ce que j'appelle toutes choses, se confond et se perd dans ce néant; et la mort que tout homme vivant doit regarder comme sa destinée inévitable, fait généralement et sans exception de tous les biens qu'il possède, de tous les plaisirs dont il jouit, de tous les titres dont il se glorifie, comme un abîme de vanité : Verumtamen universa vanitas omnis homo vivens (Idid.). L'homme mondain n'en convient pas, et il affecte même de l'ignorer ; mais il est pourtant vrai que sa vie n'est qu'une ombre et une figure qui passe : Verumtamen in imagine pertransit homo. Il se trouble, et comme mondain il est dans une continuelle agitation ; mais il se trouble inutilement ; parce que c'est pour des entreprises que la mort déconcertera, pour des intrigues que la mort confondra, pour des espérances que la mort renversera : Sed et frustra conturhatwr (Ibid.). H se fatigue, il s'épuise pour amasser et thésauriser ; son malheur est de ne savoir pas même pour qui il amasse, ni qui profitera de ses travaux ; si ce seront des enfants ou des étrangers, si ce seront des héritiers reconnaissants ou des ingrats, si ce seront des sages ou des dissipateurs : Thésaurisât et ignorât cui congregabit ea (Ibid.)- Ge^ sentiments dont le prophète était rempli et vivement touché, réprimaient en lui toutes les passions, et d'un roi assis sur le trône en faisaient un exemple de modération.

C'est ce que nous éprouvons nous-mêmes tous les jours ; car disons la vérité, chrétiens, si nous ne devions point mourir, ou si nous pouvions nous affranchir de cette dure nécessité qui nous rend tributaires de la mort, quelque vaines que soient nos passions, nous n'en voudrions jamais reconnaître la vanité, jamais nous ne voudrions renoncer aux objets qui les flattent, et qu'elles nous font tant rechercher. On aurait beau nous faire là-dessus de longs discours; on aurait beau nous redire tout ce qu'en ont dit les philosophes ; on aurait beau y procéder par voie de raisonnement et de démonstration, nous prendrions tout cela pour des subtilités encore plus vaines que la vanité même dont il s'agirait de nous per-

suader. La foi avec tous ces motifs n'y ferait plus rien : dégagés que nous serions de ce souvenir de la mort, qui comme un maître sévère nous retient dans l'ordre, nous nous ferions un point de sagesse de vivre au gré de nos désirs, nous compterions pour réel et pour vrai tout ce que le monde a de faux et de brillant, et notre raison, prenant parti contre nousmêmes, commencerait à s'accorder et à être d'intelligence avec la passion.

Mais quand on nous dit qu'il faut mourir, et quand nous nous le disons à nous-mêmes, ah ! chrétiens, notre amourpropre, tout ingénieux qu'il est, n'a plus de quoi se défendre; il se trouve désarmé par cette pensée; la raison prend l'empire sur lui, et il se soumet sans résistance au joug de la foi. Pourquoi cela? parce qu'il ne peut plus désavouer sa propre faiblesse, que la vue de la mort non-seulement lui découvre, mais lui fait sentir. Belle différence que saint Ghrysostome a remarquée entre les autres pensées chrétiennes et celle de la mort. Car pourquoi, demande ce saint docteur, la pensée de la mort fait-elle sur nous une impression plus forte, et nous fait-elle mieux connaître la vanité des biens créés, que toutes les autres considérations? Appliquez-vous à ceci ; parce que toutes les aulres considérations ne renferment tout au plus que des témoignages et des preuves de cette vanité, au lieu que la mort est l'essence même de cette vanité, ou que c'est la mort qui fait cette vanité. Il ne faut donc pas s'étonner que la mort ait une vertu spéciale pour nous détacher de tout, et telle était l'excellente conclusion que tirait saint Paul, pour porter les premiers fidèles à s'affranchir de la servitude de leurs passions, et à vivre dans la pratique de ce saint et bienheureux dégagement qu'il leur recommandait avec tant d'instance; car le temps est court, leur disait-il : Tempus brève est (1 Cor. YII). Et que s'ensuit-il de là? que vous devez vous réjouir comme ne vous réjouissant pas ; que vous devez posséder comme ne possédant pas; que vous devez user de ce monde comme n'en usant pas : Reliquum est ut qui gaudent tanquam non gaudentes, et qui emuni

tanquam non possidentes , et qui uiuntur hoc mundo tan» quam non utanlur (Ibid.). Quelle conséquence! elle est admirable, reprend saint Augustin; parcequ'en effet se réjouir et devoir mourir, posséder et devoir mourir, être honoré et devoir mourir, c'est comme être honoré et ne l'être pas, comme posséder et ne posséder pas, comme se réjouir et ne se réjouir pas; car ce terme, mourir, est un terme de privation et de destruction, qui uiolit tout, qui anéantit tout, qui par une propriété tout opposée à celle de Dieu, nous fait paraître les choses qui sont comme si elles n'étaient pas ; au lieu que Dieu, selon l'Écriture, appelle celles qui ne sont pas comme si elles étaient.

Non-seulement nos passions sont vaines, mais, quoique vaines, elles sont insatiables et sans bornes ; car quel ambitieux entêté de sa fortune et des honneurs du monde s'est jamais contenté de ce qu'il était? quel avare dans la poursuite et dans la recherche des biens de la terre a jamais dit, c'est assez? quel voluptueux esclave de ses sens a jamais mis de fin à ses plaisirs? La nature, dit ingénieusement Salvien, s'arrête au nécessaire, la raison veut l'utile et l'honnête, l'amour-propre l'agréable et le déhcieux, mais la passion le superflu et l'excessif : or, ce superflu est infini; mais cet infini, tout infini qu'il est, trouve, si nous voulons, ses limites et ses bornes dans le souvenir de la mort, comme il les trouvera malgré nous dans la mort même; car je n'ai qu'à me servir aujourd'hui des paroles de l'Église : Mémento, homo, quia pulvis es; souvenezvous, homme, que vous êtes poussière, et in pulverem reverteris, et que vous retournerez en poussière. Je n'ai qu'à l'adresser cet arrêt à tout ce qu'il y a dans cet auditoire d'âmes passionnées, pour les obliger à n'avoir plus ces désirs vastes et sans mesure qui les tourmentent toujours, et qu'on ne remplit jamais, je n'ai qu'à leur faire la même invitation que firent les Juifs au Sauveur du monde, quand ils le prièrent d'approcher du tombeau de Lazare, et qu'ils lui dirent : Veni et vide (Joan. XI), venez et voyez.] Venez> avares; vous brûlez d'une insatiable cupidité, dont rien ne

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peut amortir l'ardeur ; et parce que cette cupidité est insatiable, elle vous fait commettre mille iniquités, elle vous endurcit aux misères des pauvres, elle vous jette dans un profond oubli de votre salut. Considérez bien ce cadavre, Veni et vide, venez et voyez; c'était un homme de fortune comme vous, en peu d'années il s'était enrichi comme vous, il a eu comme vous la folie de vouloir laisser après lui une maison opulente et des enfants avantageusement pourvus; mais le voyez- vous maintenant? voyez-vous la nudité, la pauvreté où la mort l'a réduit? où sont ses revenus? où sont ses richesses? où sont ses meubles somptueux et magnifiques? a-t-il quelque chose de plus que le. dernier des hommes? cinq pieds de terre et un suaire qui l'enveloppe, ma s qui ne le garantira pas de la pourriture, rien davantage. Qu'est devenu tout le reste? voilà de quoi borner votre avarice.. Fe?ii et vide; venez, homme du monde, idolâtre d'une faussë~gràri3eûr ; vous êtes possédé d'une ambition qui vous dévore, et parce que cette ambition n'a point de terme, elle vous ôte tous les sentiments de la religion, elle vous occupe, elle vous enchante, elle vous enivre : considérez ce sépulcre; qu'y voyez-vous? c'était un seigneur de marque comme vous, peut-être plus que vous, distingué par sa qualité comme vous, et en passe d'être toutes choses; mais le reconnaÎL-sez-vous? voyez* vous où la mort Ta fait descendre? voyez-vous à quoi elle a boHié ses grandes idées; voyez-vous comme elle s'est jouée de ses prétentions? c'est de quoi régler les vôtres, j Veni et vide; venez, femme mondaine, venez : vous avez pour votre personne des complaisances extrêmes ; la passion qui vous domine est le soin de votre beauté; et parce que cette passion est démesurée, elle vous entretient dans une mollesse honteuse, elle produit en vous des désirs criminels de plaire ; elle vous rend complice de mille péchés et de mille scandales. Venez et voyez : c'était une jeune personne aussi bien que vous; elle était l'idole du monde comme vous, aussi spirituelle que vous, aussi recherchée et aussi adorée que vous; mais la voyez- vous à présent?

voyez-vous ces yeux éteints, ce visage hideux et qui fait horreur? c'est de quoi réprimer cet amour infini de vousmême : Veni et vide.

Enfin nos passions sont injustes, sou dans les sentiments qu'elles nous inspirent à notre propre avantage : soit dans ceux qu'elles nous font concevoir au désavantage des autrei; mais la mort, dit le philosophe, nous réduit aux termes de l'équité, et par son souvenir nous oblige à nous faire iustice à nous-mêmes, et à la faire aux autres de nous-mêmes : Mors sola jus œquum est generis humani (Senec). En effet, quand nous ne pensons point à la mort, et que nous n'avons égard qu'à certaines distinctions de la vie, elles nous élèvent, elles nous éblouissent, elles nous remplissent de nous-mêmes : on devient fier et hautain, dédaigneux et méprisant, sensible et délicat, envieux et vindicatif, entreprenant, violent, emporté; on parle avec faste ou avec aigreur, on se pique aisément, on pardonne difficilement, on attaque celui-ci, on détruit celui-là; il faut que tout nous cède, et l'on prétend que tout le monde aura des ménagements pour nous, tandis qu'on n'en veut avoir pour personne. N'est-ce pas ce qui rend quelquefois la domination des grands si pesante et si dure; mais méditons la mort, et bientôt la mort nous apprendra à nous rendre justice, et à la rendre aux autres de nos fiertés et de nos hauteurs, de nos dédains et de nos mépris, de nos sensibilités et de nos délicatesses; de nos envies, de nos vengeances, de nos chagrins, de nos violences, de nos emportements. Comme donc il ne faut, selon l'ordre et la parole du Dieu tout-puissant, qu'un grain de sable pour briser les flots de la mer. Hic confringes tumentes fluctus luos (Job, XXXVIII), il ne faut que cette cendre qu'on nous met sur la tête, et qui nous retrace l'idée de la mort, pour rabattre toutes les enflures de notre cœur, pour en arrêter toutes les fougues, pour nous contenir dans l'humilité et dans une sage modestie. Gomment cela? c'est que la mort nous remet devant les yeux la parfaite égalité qu'il y a entre tous les autres hommes et nous. Égalité que

nous oublions si volontiers, mais dont la vue nous est si nécessaire pour nous rendre plus équitables et plus traitables. Car quand nous repassons ce que disait Salomon, et que nous le disons comme lui : tout sage et tout éclairé que je puis être, je dois néanmoins mourir comme le plus insensé; Unus et stulti et meus occasus erit (Eccl. Il) : quand nous nous appliquons ces paroles du prophète royal : vous êtes les divinités du monde, vous êtes les enfants du Très- Haut; mais, fausses divinités, vous êtes mortelles, et vous mourrez en effet, comme ceux dont vous voulez recevoir Tencens, et de qui vous exigez tant d'hommages et tant d'adoration : DU estis, et fUii excelsi omnes; vos autem sicut homincs moriemini. Quand, selon l'expression de l'Écriture, nous descendons encore tout vivants et en esprit dans le tombeau, et que le savant s'y voit confondu avec l'ignorant, le noble avec l'artisan, le plus fameux conquérant avec le plus vil esclave ; même terre qui les couvre, mêmes ténèbres qui les environnent, mêmes vers qui les rongent, même corruption, même pourriture, même poussière; Parvus et magnus ibi sunt, servus Uh^-r à domino suo (Job, 11) : quand, dis-je, on vient à faire ces réflexions et à considérer que ces hommes au-dessus de qui l'on se place si haut dans sa propre estime : que ces hommes à qui l'on est si jaloux de faire sentir son pouvoir, et sur qui l'on veut prendre un empire si absolu; que ces hommes pour qui l'on n'a ni compassion ni charité, ni condescendance ni égards; que ces hommes de qui l'on ne peut rien supporter, et contre qui l'on agit avec tant d'animosité et tant de rigueur, sont néanmoins des hommes comme nous, de même nature, de même espèce que nous, ou si vous voulez, que nous ne sommes que des hommes comme eux, aussi iaibles qu'eux, aussi sujets qu'eux à la mort et à toutes les suites de la mort : ah ! mes chers auditeurs, c'est bien alors que l'on entre en d'autres dispositions. Dès là l'on n'est plus si infatué de soi-même, parce que l'on se connaît beaucoup mieux soi-même; dès là Ton n'exerce plus une autorité si dominante et si impérieuse sur ceux que la naissance ou

ffue la fortune a mis dans un rang inférieur au nôtre, parce qu'on ne trouve plus après tout que d'homme à homme il y ait tant de différence; dès là l'on n'est plus si vif sur ses droits, parce que l'on ne voit plus tant de choses que l'on se croie dues; dès là l'on ne se tient plus si grièvement offensé dans les rencontres, et l'on n'est plus si ardent ni si opiniâtre à demander des satisfactions outrées, parce qu'on ne se figure plus être si fort au-dessus de l'agresseur ou véritable ou prétendu, et qu'on n'est plus si persuadé qu'il doive nous relâcher tout et condescendre à toutes nos volontés ; on a de la douceur, de la retenue, de l'honnêteté, de la complaisance, de la patience; on sait compatir, prévenir, excuser, soulager, rendre de bons offices et obliger. Saints et salutaires effets de la pensée de la mort; c'est le remède le plus souverain pour amortir le feu de nos passions, comme c'est encore la règle la plus infaillible pour conclure sûrement dans nos délibérations : vous l'allez voir dans la seconde partie.

SECONDE PARTIE. "A /^^cAMrV*r4

Quelque pénétration que nous ayons, et de quelque force ^d'esprit que nous puissions nous piquer, c'est un oracle de la foi, que nos pensées sont timides, et nos prévoyances incertaines : Cogitationes mortalium timidx, et incertœ promdenlix noslrx (Sap. IX). Nos pensées sont timides, dit saint Augustin, expliquant ce passage, parce que souvent, dans les choses même qui regardent le salut, nous ne savons pas si nous prenons le meilleur parti, ni même si le parti que nous prenons est absolument bon; et que nous n'avons point assez d'évidence pour en faire un discernement exact, beaucoup moins un discernement sur et infaillible; d'où il s'ensuit que, malgré toutes nos lumières, nous craignons de nous y tromper, e» que nous avons sujet de le craindre, puisque la voie où nouj nous engageons, quelque droite qu'elle nous paraisse, pcui ne l'être pas en effet; et que les vues courtes et bornées d'une faible raison qui nous sert de guide, n'empê-

client pas que nous ne soyons exposés aux funestes égarements dont saint Paul voulait nous garantir, quand il nous avertissait d'opérer notre salut avec crainte et avec tremblement : Co^ gitaliones mortalium timiclœ. Comme nos pensées sont timides, l'Écriture ajoute que nos prévoyances sont incer taines, parce que l'avenir n'étant pas en notre pouvoir, et Dieu s'en étant réservé la connaissance, de quelque précaution que nous usions, nous sommes toujours dans le doute si ce que nous entreprenons, quoiqu'avec des intentions pures et en apparence chrétiennes, est bien entrepris; si nous n'aurons point lieu un jour de nous en repentir, si notre conscience ne nous le reprochera jamais, et si ce que nous avons cru innocent pendant la vie, ne sera point à la mort la matière de nos regrets et de nos (^ésespoirs. Et incerise providentisd noslrx. État malh^iffeux, que le plus éclairé des hommes déplorait, et qu'if regardait comme la suite fatale du péché. Il serait donc important de trouver un moyen qui nous délivrât de ces incertitudes affligeantes, et de ces craintes si opposées à la paix intérieure de nos âmes ; qui, dans les occasions où il s'agit de nos devoirs, nous mît en état de conclure toujours sûrement, et qui, dans mille conjonctures oii le salut et la conscience se trouvent mêlés, nous préservât également et de l'erreur et du repentir; or je soutiens que le moyen pour cela le plus efficace est le souvenir de la mort. Pourquoi? le voici : parce que le souvenir de la mort est une application vive et touchante que nous nous faisons à nous-mêmes de la fin dernière, qui doit être le solide fondement de toutes nos délibérations, et qu'il est certain qu'en pratiquant ce saint exercice du souvenir fréquent de la mort, nous prévenons ainsi tous les remords et tous les troubles dont pourraient être, sans cela, suivies nos résolutions. Dans l'engagement indispensable où nous sommes de régler selon Dieu notre conduite, est-il rien de plus instructif, rien de plus édifiant, et même de plus consolant pour nous que ces vérités ? Suivez-moi.

Pour bien délibérer et pour bien résoudre, il faut toujour3 avoir devant les yeux cette Gn dernière, qui est la règle do

tout, et à laquelle par conséquent tout ce que nous nous proposons dans le inonde doit aboutir comme autant de lignes au centre. J'entends par la fin dernière ce souverain bien, cet unique nécessaire, ce salut que nous ne devons jamais perdre de vue, et dont toutes nos aciions doivent avoir une dépendance essentielle et immédiate. C'est un axiome indubitable dans la morale chrétienne, et un principe universellement reconnu. Mais le moyen d'avoir toujours ce regard fixe sur un objet aussi élevé que celui-là, et de pouvoir être assez attentifs sur nous-mêmes, pour observer dans chaque action de la vie le rapport qu'elle a, je ne dis pas à 1a fin particulière et prochaine qui nous a fait agir, mais à la fin commune et plus éloignée où nous devons tous aspirer ? c'est, mes chers auditeurs, d'envisager et de prévoir la mort; la mort malgré nous-mêmes nous rappelle toute l'éternité qui la suit; elle la rapproche de nos y eux, comme un rayon de lumière, mais un rayon vif et perçant qui se répand dans nos esprits, et par là elle nous découvre tout ce qu'il y a dans nos entreprises et dans nos desseins de bon ou de mauvais, de sûr ou de dangereux, d'avantageux ou de nuisible. En effet, pénétré que je suis de cette pensée, il faut mourir, je commence à juger bien plus sainement de toutes choses; dégagé de mille illusions que la mort et l'éternité dissipent, quelque occasion qui se présente, je vois bien plus clairement et bien plus vite ce qui m'éloigne de ma fin ou qui peut m'aider à y parvenir; et dès que je le vois, je ne balance point sur la résolution que j'ai à former touchant ce qui m'est ou salutaire ou préjudiciable dans la voie de Dieu. Je dis sans hésiter : ceci m'est pernicieux, ceci m'est utile, ceci m'exposera, ceci me perdra. Et puisqu'il m'est pernicieux, je le dois donc rejeter; et, puisqu'il m'est utile, je le dois donc prendre : et, puisqu'il m'exposera, je le dois doE3 craindre; et puisqu'il me perdra, je le dois donc éviter. Sans la vue de la mort cette considération de ma dernière fin ne ferait tout au plus sur moi qu'une impression superficielle, qui ne m'empêcherait pas de donner dans mille écueils, et de faire mille tausses démarches : c'est ce que l'expérience

nous apprend tous les jours. Mais quand je médite la mort et l'éternité qui en est inséparable, elle frappe mon esprit et toutes les puissances de mon âme; en sorte même que je ne puis plus me distraire ni me détourner de cette fin bienheureuse à laquelle je suis appelé, et pour laquelle j'ai été créé; je me trouve comme déterminé à la faire encore dans tous les projets que je trace, dans tous les intérêts que je recherche, dans tous les droits que je poursuis; et parce que cette fin ainsi appliquée est la règle infaiUible du mal qu'il faut fuir, et du bien qu'il faut embrasser, la méditation de la mort devient pour moi, selon l'Écriture, un fonds de prudence et d'intelligence : Utinam sapèrent et intelligerent^ et novissima providerent (Deut. XXXII).

Aussi, pourquoi les païens mêmes rendaient-ils une espèce de culte aux tombeaux de leurs ancêt'^es ? pourquoi y avaient-ils recours comme à leurs oracles ? pourquoi, dans les traités et dans les négociations importantes, y tenaientils leurs conseils et leurs assemblées? C'était une superstition; mais cette superstition, remarque Clément Alexandrin, ne laissait pas d'être fondée sur un instinct secret de raison et de religion; car ils semblaient ainsi reconnaître que leurs conseils ne pouvaient être ni régulièrement ni constamment sages, sans le souvenir et la vue de la mort. C'est pour cela qu'ils ne s'assemblaient pas dans des lieux de réjouissance, mais dans le séjour de l'affliction et des larmes; puisque c'est là, comme dit Salomon, que l'on est authentiquement averti de la fin de tous les hommes, et par conséquent que Ton est plus capable de consulter et de décider; fllic enim fi?iis cunctonim admonelur hominum (EcGL. VII). Or ce que faisaient les païens peut nous servir de modèle en le rectifiant et le sanctifiant parla foi.

En effet, il n'y a point de jour, mes chers auditeurs, où vous ne deviez, pour ainsi dire, tenir conseil avec Dieu et avec vous-mêmes; tantôt pour le choix de votre état, tantôt pour le gouvernement de vos familles, tantôt pour l'usage de vos biens, tantôt pour la disposition de vos emplois, tantôt pour la mesure de vos divertissements, tantôt pour

l'ordre de vos dévotions, tantôt pour votre propre conduite, tantôt pour la conduite de ceux dont vous devez répondre; car malheur à nous si nous abandonnons tout cela au hasard, et si nous agissons sans règle et sans principe. En vain dirons-nous que nous n'avons pas eu assez de lumières pour trouver là-dessus, parmi les embarras du siècle, le point fixe et immobile de la vraie sagesse. Abus, chrétiens, puisque nous en avons le moyen le plus efûcace. En voulez-vous une preuve sensible ? faites-en l'essai, et jugez-en par vousmêmes. Il s'agit de choisir un état de vie, choisissez-le comme devant un jour mourir, et vous verrez si la tentation et le désir de vous élever vous y fera prendre un vol trop haut. Il est question de régler l'usage de vos biens; réglez-le comme les devant bientôt perdre, parce qu'il faudra bientôt mourir, et vous verrez si l'attachement aux richesses tiendra votre cœur étroitement resserré dans les bornes d'une avare convoitise. On vous propose un intérêt, un gain, un profit; examinez-le comme étant sûrs d'en rendre compte à Dieu et de mourir, et vous verre2 si les maximes du monde vous y feront rien hasarder contre les lois de la conscience.* Vous êtes embarqués dans une affaire, vous avez un différend à tern'iner; videz l'un et l'autre comme vous voudriez l'avoir fait s'il fallait maintenant mourir, et vous verrez si l'entêtement ou l'orgueil vous fera oublier les lois de la justice et manquer aux devoirs de la charité. Non, chrétiens, il n'y aura plus rien à craindre pour vous. La seule pensée que vous devez mourir, corrigera vos erreurs, détruira vos préjugés, arrêtera vos précipitations, servira de frein à vos empressements et de contre-poids à vos légèretés. Et n'est-ce pas ce qui, de tout temps, a conduitles saints dans les voiesdroites qu'ils ont tenues, sans s'égarer et sans tomber ? n'est-ce pas ce qui leur a fait prendre si souvent des résolutions que le monde condamnait de folie, mais que leur inspirait la plus haute sagesse de l'Évangile? n'est-ce pas ce qui les a portés à embrasser des vocations pénibles, humiliantes, contraires à toutes les inclinations de la nature, et où la seule grâce d« Dieu les pouvait soutenir? Les routes qu'ils 'devaient sui-

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vre pour ne se pas perdre, étaient autant de secrets de prédestination; mais ces secrets, autrement impénétrables, se développaient sensiblement à leurs yeux dès qu'ils regardaient la mort. Il y avait des dangers et des pièges dans le chemin oii ils marchaient, puisqu'il y en a partout ; mais la vue de la mort les préservait de tous les pièges et de tous les dangers; et Une tient qu'à vous et à moi d'en tirer le même avantage.

Si donc nous n'avons pas assez de discernement pour nous bien conduire, et si, manque de connaissance, nous faisons des fautes irréparables ; si nous nous engageons témérairement, si nous choisissons des états où Dieu ne nous a point appelés, et où il nous prive de mille grâces qu'il voulait nous donner ailleurs ; si nous prenons des emplois à quoi nous ne sommes pas propres et où notre incapacité nous fait commettre des péchés sans nombre; si nous contractons des alliances qui ne produisent que des chagrins, que des amertumes, que des guerres intestines, que des divorces scandaleux ; si nous nous jetons dans des intrigues qui nous attirent de tristes revers, et dont le succès ne tourne qu'à notre confusion et à notre ruine; si nous entrons en des sociétés, en des parties, en des négoces qui intéressent la conscience et où le salut nous devient comme impossible (car vous savez combien ce que je dis est ordinaire, et Dieu sait combien d'âmes seront éternellement malheureuses pour s'être livrées de la sorte elles-mêmes sans reflexions et sans discrétion) ; si, dls-je, tout cela nous arrive, ne l'imputons point ù Dieu, chrétiens, ne l'imputons pas même à notre misère; Dieu y avait pourvu, et malgré notre misère le souvenir de la mort pouvait et devait nous mettre à couvert. Mais n'en accusons que notre inûdèlité, qui nous fait éloigner de nous ce souvenir si nécessaire, comme un objet fâcheux et désagréable, et qui, par une suite inévitable, nous expose à tous les égarements où nous nous laissons entraîner.

De là vient un autre avantage, qui est comme une conséquence du premier; car, pour délibérer sagement, il faut prévenir les inquiétudes, beaucoup plus les repentirs et fes

désespoirs dont nos résolutions pourraient être suivies, puisque, comme dit saint Bernard, ce qui doit être le sujet d'un repentir, ne peut être le conseil d'un homme sensé. Or, d'où peut venir un effet aussi avantageux que celui-là? qui peut nous mettre en état de dire, si nous voulons, à chaque moment: je prends un parti dont je ne me repentirai jamais ; ce que je fais, je me saurai éternellement bon gré de l'avoir fait : qui le peut, chrétiens ? l'usage fréquent de ce que j'appelle la science pratique de la mort : pourquoi? excellente raison de saint Augustin; parce que la mort, dit ce saint docteur, étant le terme où aboutissent tous les desseins des hommes, c'est là même que naissent leurs repentirs les plus douloureux. Mais le secret de les prévenir, c'est de prévenir, autant qu'il est possible, le moment de la mort. Et comment? en se demandant à soi-même : quel sentiment aurai-je à la mort de ce que j'entreprends aujourd'hui? ce que je vais faire me troublera-t-il alors? me consolera-t-il? me donnera-t-il de la confiance? me causera-t-il des regrets? Fapprouverai-je? le condamnerai-je? Car pour chacune de ces questions nous avons dans nous-mêmes une réponse générale, mais décisive, sur laquelle nous pouvons faire fonds; et cette réponse, pour appliquer ici la parole du grand apôtre, c'est la réponse de la mort: Et ipsi in nobis responsum mortis habemus (2 Cor. 1). Tandis que nous raisonnons selon les principes de la vie, les réponses que nous nous rendons à nous-mêmes, nous entretiennent dans un dérèglement de conduite, qui fait que nous nous repentons maintenant de ce qui devrait nous consoler, et que nous nous applaudissons de ce qui devrait nous affliger : mais la pensée de la mort par une vertu toute contraire, et que l'expérience nous fait sentir, redresse, si je puis ainsi parler, tous ces sentiments; elle ne nous donne de joie que pour ce qui doit être le vrai sujet de notre joie, et ce qui le fera toujours; elle ne nous donne de douleur et de repentir que pour ce qui doit être le vrai sujet de notre repentir et de notre douleur, et ce qui ne le sera plus à la mort après l'avoir été dans la vie. En nous aitachant à la "vie, nous ne concevons que des re-

pentirs passagers et variables, qui nous font aujourd'hui condamner ce que demain nous approuverons; d'où vient que nos repentirs mêmes ne peuvent former en nous cette conduite uniforme, qui est le caractère de la prudence chrétienne. Mais quand nous méditons la mort, nous la pi'évoyons, et, en la prévoyant, nous prévenons des repentirs éternels, dont l'horreur, toujours laméme, non-seulement est suffisante, mais toute puissante pour arrêter les saillies de notre esprit, et pour empêcher que la cupidité ne l'aveugle, et qu'elle ne l'emporte. Or, c'est bien ici que la prudence des justes triomphe de la témérité des impies. Car enfin, mon frère dirais-je avec saint Jérôme à un libertin du siècle, quelque endurci, que vous soyez dans votre péché, quelque tranquille que vous affectiez de paraître en le commettant, quelque force d'esprit que vous marquiez lorsqu'il faut vous y résoudre, votre malheur est de ne pouvoir faire un retour sur vous-même, sans porter déjà contre vous-même ce triste arrêt : je vais faire un pas qui me jettera dans le plus cruel désespoir, du moins à la mort, et que je voudrais alors réparer par le sacrifice de mille vies.

Je sais, qu'autant qu'il est en vous, vous étouffez ce sentiment; mais je sais aussi qu'il n'est pas toujours en votre pouvoir de vous en défaire ; je sais que cette réflexion se présente à vous malgré vous lors même que vous faites plus d'efforts pour l'éloigner de vous; je sais qu'elle vient jusqu'au milieu de vos plaisirs, parmi les divertissements et les joies du monde, dans les moments les plus heureux en apparence, vous saisir, vous troubler; et qu'au fond de l'ame elle vous fait bien payer avec usu/e cette fausse tranquillité qui ne consiste que dans des dehors trompeurs; mais moi qui veux me garantir de ces alarmes et de ces agitations secrètes, que fais-jc ? j'aime à m'occuper du souvenir de la mort, afin qu'un remords piquant et importun ne l'excite pas dans moi contre moi. Je préviens par la pensée tous les repentirs delà mort, et, au lieu de les réserver à cette dernière heure, je me les rends utiles pour l'heure présente; j'en veux être touché maintenant, afin qu'ils ne me déses-

pèrent pas à la mort; c'est-à-dire, je veux maintenant me remplir de cette idée, que je me repentirais, afin de ne me repentir jamais, je dis comme le propiiète royal : Circumdederunt me dolores mortis (Ps. XVII) : les douleurs de la mort, ses regrets, ses désespoirs m'ont investi, m'ont aS" siégé de toutes parts, et, bien loin de m'en défendre, j'en fais mon bonheur et ma sùrelé; car qu'y a-t-il de plus désirable pour moi, que d'avoir en moi ce qui me répond de moimême, ce qui me sert à régler toutes mes démarches, à mesurer tous mes pas, à en découvrir les suites fâcheuses, et à les éviter? Avec cela que puis-je craindre? ou avec cela que ne puis-je pas entreprendre ? Pensée de la mort, remède le plus souverain pour amortir le feu de nos passions, règle la plus infaillible pour conclure sûrement dans nos délibérations ; enfin, motif le plus efficace pour nous inspirer uno sainte ferveur dans nos actions : c'est la troisième partie.

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