PREMIÈRE PARTIE
C'est de tout temps que ces hommes se sont laissé dominer par le respect humain, et c'est de tout temps que les partisans du monde se sont fait du respect humain une malheureuse politique aux dépens de leur religion. Mais de quelque prétexte, ou de nécessité, ou de raison, dont ils aient tâché de se couvrir, en soumettant ainsi leur religion aux lois du monde, je dis que ce respect humain a toujours été une servitude honteuse; je dis que cette politique a toujours passé ou a toujours dû passer pour une lâcheté méprisable. Caractère de servitude, caractère de lâcheté; l'un et l'autre indigne de tout homme qui connaît Dieu, mais encore bien plus d'un chrétien élevé par le baptême à l'adoption des enfants de Dieu. Appliquez-vous, mes chers auditeurs, et ne perdez rien de ces importantes vérités.
C'est une servitude honteuse, et je l'appelle la servitude du respect humain ; car qu'y a-t-il déplus servile que d'être
réduit, ou plutôt que de se réduire soi-même à la nécessité de régler sa religion par le caprice d'autrui ? de la pratiquer, non pas selon ses vues et ses lumières, ni même selon les mouvements de sa conscience, mais au gré d'autrui ? de n'en donner des marques et de n'en accomplir les devoirs, que dépendammenl des discours et des jugements d'autrui? en un mot, de n'être chrétien, ou du moins de ne le paraître qu'autant qu'il plaît ou qu'il déplaît à autrui? Est-il un esclavage comparable à celui-là ? Vous savez néanmoins, et peut-être le savez-vous à votre confusion, combien cet esclavage, tout honteux qu'il est, est devenu commun dans le monde, et le devient encore tous les jours.
Quand saint Augustin parle de ces anciens philosophes, de ces sages du paganisme, qui par la seule lumière naturelle connaissaient, quoique païens, le vrai Dieu, il trouve leur condition bien déplorable : pourquoi? parce qu'étant convaincus, comme ils l'étaient, qu'il n'y a qu'un Dieu, ils ne laissaient pas, pour s'accommoder au temps, d'être forcés à en adorer plusieurs. Prenez garde, chrétiens. Ceux-là par respect humain faisaient violence à leur raison et servaient des Dieux qu'ils ne croyaient pas, et nous, par un autre respect humain, nous faisons violence à notre foi et nous ne servons pas le Dieu que nous croyons. Ceux-là malgré eux, mais pour plaire au monde, étaient superstitieux et idolâtres, et nous, par un effet tout contraire, mais par le même principe, nous devenons souvent malgré nousmêmes libertins et impies. Ceux-là, pour ne pas s'attirer la haine des peuples, pratiquaient ce qu'ils condamnaient, adoraient ce qu'ils méprisaient, professaient ce qu'ils détestaient; ce sont les termes de saint Augustin : Colebant quod reprehendehant, agehant quod arguebant, quod culpahant adorabant (AuausT.); et nous, pour éviter la censure des hommes, et par un vil assujettissement aux usages du siècle corrompu et à ses maximes, nous déshonorons ce que nous professons, nous profanons ce que nous révérons, nous blasphémons, au moins par nos œuvres, non pas, comme disait un apôtre, ce que nous ignorons, mais ce que nous
SUR LE RESPECT HUMAIN. 4o9
savons et c? que nous reconnaissons. Au lieu que ces esprits forts de la gentiiité, avec leur prétendue force, se captivaient par une espèce d'hypocrisie, nous nous captivons par une autre : au lieu qu'ils jouaient la comédie dans les temples de Rome en contrefaisant les dévots, nous la jouons au milieu du christianisme en contrefaisant les athées : avec cette différence remarquée par saint Augustin, que l'hypocrisie de ceux-là était une pure fiction, qui n'intéressait tout au plus que de fausses divinités ; au lieu que la nôtre est une abomination réelle, une abomination telle que l'a prédite le prophète, placée dans le lieu saint, une abomination qui outrage tout à la fois, et la vérité, et la majesté, et la sainteté du vrai Dieu.
Or, en user de la sorte, n'est-ce pas se rendre esclave, mais esclave dans la chose même où il est moins supportable de l'être, et où tout homme sensé doit plus se piquer de ne l'être pas ? Car il y a des choses, poursuit ce saint docteur, où la servitude est intolérable, d'autres où elle est raisonnable, quelques-unes même où elle peut être honorable; mais de s'y soumettre jusque dans les choses les plus essentiellement libres, jusque dans la profession de sa foi, jusque dans l'exercice de sa religion, jusque dans ses devoirs les plus indispensables, dans ce qui regarde notre éternité, notre salut, c'est à quoi répugne un certain fonds de grandeur qui est en nous et avec lequel nous sommes nés, c'est ce que la dignité de notre être, non plus que la conscience, ne peut comporter.
Laissez-nous aller dans le désert, disaient les Hébreux aux Égyptiens; car, tandis que nous sommes parmi vous, nous ne pouvons pas librement sacrifier au Dieu d'Israël ; or il faut que nous soyons libres dans les sacrifices que nous lui offrons, en tout le reste vous nous trouverez souples et dépendants, et, quelque rigoureuses que soient vos lois, nous y obéirons sans peine : mais dans le culte du souverain Maître que nous adorons et que nous devons seul adorer, la liberté nous est nécessaire, et quand nous vous la demandons, ce n'est qu'en vertu du droit que nous y avons, et en
vertu même du commandement exprès que notre Dieu nous a fait de ne nous la laisser jamais enlever. C'est ainsi, mes frères, reprend saint Jérôme, expliquant ce passage de l'Exode, c*est ainsi que doit parler un chrétien engagé par la Providence à vivre dans le monde, et par conséquent à y soutenir sa religion. Sur toute autre chose, doit-il dire, je me conformerai aux lois du monde, j'observerai les coutumes du monde, je garderai les bienséances du monde, je me contraindrai même, s'il le faut, pour ne rien faire qui choque lu monde; mais quand il s'agira de ce que je dois à mon Dieu, je me mettrai au-dessus du monde, et le monde n'aura nul empire sur moi : dans l'accomplissement de ce devoir capital, qui est le premier devoir du chrétien, je ne serai ni bizarre ni indiscret, mais je serai libre, et la prudence dont j'userai pour me conduire, n'aura rien qui dégénère de cette bienheureuse indépendance que saint Paul veut que je conserve comme le privilège inaliénable de l'état de grâce où Dieu m'a élevé. Telle est, dis-je, selon saint Jérôme, la disposition où doit être un homme fidèle. Et si la tyrannie des lois du monde allait jusque-là, qu'il y eût en effet des états où il fût impossible de maintenir cette sainte et glorieuse liberté avec laquelle Dieu veut être servi, ou plutôt si l'homme se sentait faible jusqu'à ce point, qu'il dé-espérât d'y pouvoir librement servir Dieu, il devrait, à l'exemple des Israélites, prendre le parti d'une généreuse retraite, et chercher ailleurs un séjour où, affranchi du joug du monde, il pût sans gêne et sans contrainte rendre à Dieu les hommages de sa piété, faisant divorce pour cela, non pas avec le monde en général, mais avec ces conditions particulières du monde où l'expérience lui aurait appris que sa religion lui serait devenue comme impraticable : pourquoi? parce qu'au moins est-il juste qu'étant né libre, il le soit inviolablement pour celui à qui il doit tout, comme au principe et à l'auteur de son être, et qu'il n'abandonne jamais la possession où Dieu l'a mis d'être à cet égard dans la main de son conseil et de sa raison.
Servitude du respect humaÏB. d'autant plus honteuse, que
c'est l'elTet tout ensemble et d'une petitesse d'esprit et d'une bassesse de cœur que nous nous cachons à nous-mêmes, mais que nous nous cachons en vain^ et dont nous ne pouvons étouffer le secret reproche. Car si nous avions ce saint orgueil, selon l'expression d'un Père, cette noblesse de sentiments qu'inspire le christianisme, nous dirions hautement comme saint Paul : Non enibesco Evangelium (Rom. I), je ne rougis point de l'Évangile : nous imiterions ces héros de l'Ancien Testament, qui se faisaient un mérite de pratiquer leur rehgion à la face même de l'irréligion : pendant que tous les autres couraient en foule aux idoles de Jéroboam, le jeune Tobie, sans craindre de paraître singuher, et se gloriliant même de l'être dans une si belle cause, allait lui seul au temple de Jérusalem, et se rendait par là digne de l'éloge que l'Écriture a fait de sa fermeté et de sa constance : Deniqiiè cùm irent omnes ad vitulos aureos quos fecerat Jéroboam rex Israël, hic solus 'pergebat in Jeru' salem ad templum Domini (Tob. I). Ainsi, quand tout ce qui nous environne vivrait dans l'oubli de Dieu et dans le mépris de sa loi, nous nous glorifierions, comme chrétiens, d'être les sincères observateurs de cette divine loi, et par une singularité que le monde même malgré lui respecterait, nous nous distinguerions, et, s'il le fallait, nous nous séparerions de ces mondains qui en sont les prévaricateurs ; ni le nombre ni la qualité de leurs personnes ne nous ébranleraient pas; fussions-nous les seuls sur la terre, nous persisterions dans cette résolution, et la consolation intérieure que nous aurions d'être de ceux que Dieu se serait réservés, et qui n'auraient point fléchi le genou devant Baal, c'està-dire le témoignage que nous rendrait notre conscience d'avoir résisté au torrent de l'idolâtrie du siècle, serait déjà pour nous le précieux fruit de la victoire que notre foi aurait remportée sur le respect humain. Voilà les heureuses dispositions où nous mettrait une liberté évangélique.
D'où vient donc que nous n'y sommes pas? et qu'est-ce que ce respect humain qui nous arrête? timidité et pusillanimité. Nous craignons la censure du monde, et par là nous
avouons au monde que nous n'avons pas assez de force pour le mépriser dans les conjonctures même où nous le jugeons le plus méprisable; aveu qui devrait seul nous confondre : nous craignons de passer pour des esprits faibles, et nous ne pensons pas que cette crainte est elle-même une faiblesse, et la plus pitoyable faiblesse : nous avons honte de nous déclarer, et nous ne voyons pas que cette honte, pour m'exprimer de la sorte, est elle-même bien plus honteuse que la déclaration qu'il faudrait faire. Car qu'y a-t-il de plus honr teux que la honte de paraître ce que l'on est et ce que l'on doit être ? Une parole, une raillerie nous trouble, et nous ne considérons pas ni de quoi ni par qui nous nous laissons troubler. De quoi : puisqu'il n'est rien de plus frivole que la raillerie quand elle s'attaque à la véritable vertu : par qui : puisque c'est par des hommes vains, dont il nous doit peu importer d'être ou blâmés ou approuvés ; des hommes dont souvent nous ne faisons nulle sstime ; des hommes dont la légèreté nous est connue, aussi bien que l'impiété; des hommes dont nous ne voudrions pas suivre les conseils, beaucoup moins recewir la loi dans une seule affaire; des hommes pour qui nous ne voudrions pas nous contraindre dans un seul de nos divertissements; ce sont là néanmoins ceux pour qui nous nous faisons violence, ceux que nous ménageons, ceux à qui, par le plus déplorable aveuglement, nous nous assujettissons en ce qui touche le plus essentiel de nos intérêts, savoir, le salut et la rehgion. Après cela, piquons-nous, je ne dis pas de grandeur d'âme, mais de sagesse et de solidité d'esprit; après cela, flattons-nous d'avoir trouvé la liberté en suivant le parti du monde. Non, non, mes frères, reprend saint Chrysostome, ce n'est point là qu'on la trouve ; bien loin d'y parvenir par là, c'est par là que nous tombons dans la plus basse servitude, et l'un des plus visibles châtiments que Dieu exerce déjà sur nous quand nous voulons vivre en mondains, c'est qu'au même temps que nous pensons à secouer son joug, qu'il appelle et qu'il a bien sujet d'appeler un joug doux et aimable, il nous laisse prendre un autre joug mille fois plus humiliant et plus
pesant, qui est le joug du monde et des lois du monde. Caractère de servitude dans le respect humain et caractère de lâcheté.
Je dis lâcheté, et lâcheté odieuse. J'appartiens à Dieu par tous les titres les plus légitimes, et comme homme formé de sa main, enrichi de ses dons, racheté de son sang, héri ier de sa gloire; et comme chrétien, lié à lui par le nœud le plus inviolable, et engagé par une profession solennelle à le servir; mais au lieu de m'armer d'une sainte audace et de prendre sa cause en main, je l'abandonne, je le trahis! Lâcheté impardonnable ; on ne peut pas même la supporter dans ces âmes mercenaires que leur condition et le besoin attachent au service des grands : et ce qui doit bien nous conCondre, c'est le zèle qu'ils font paraître et où ils cherchent tant à se signaler, dès qu'il s'agit de ces maîtres mortels dont ils attendent une récompense humaine et une fortune périssable. Lâcheté frappée de tant d'anathèmes dans l'Évangile, et qui doit être si hautement réprouvée au jugement de Dieu, puisque c'est là que le Fils de l'Homme rougira de quiconque aura rougi de lui, désavouera quiconque l'aura désavoué, renoncera quiconque l'aura renoncé : Qui erubuerit me, erubescam et ego illum (Luc. IX). Lâcheté que les païens mêmes ont condamnée dans les chrétiens, et sur quoi ils leur ont fait de si belles et de si solides leçons.
N'est-ce pas le sentiment qu'en eut autrefois ce sage empereur, père du grand Constantin? Eusèbe nous l'apprend, et vous le savez : quoique infidèle, quoique païen, il avait et des officiers dans sa cour, et des soldats chrétiens dans son armée. Il voulut éprouver leur foi; il les assembla tous devant lui, il leur parla en des termes propres à les tenter* enfin, il les obligea à se faire connaître et à s'expliquer. Comme il y en a toujours eu de tous les caractères, je ne suis pas surpris que les uns, fermes pour Jésus-Christ, aimassent mieux risquer leur fortune que de démentir leur religion ; et que d'autres, dominés par le respect humain, choisissent plutôt de dissimuler leur religion que de hasàr-
der leur fortune. Ainsi, dans le monde, et dans le christianisme même, les choses de tout temps ont-elles été partagées. Mais ce qu'Eusèbe remarque, et ce qui doit être une instruction vive et touchante pour ceux qui m'écoutent ici (elle convient admirablement au lieu où je parle, et je suis certain qu'elle sera de votre goût), c'est le discernement judicieux qae fit le prince, de ces deux sortes de chrétiens, lorsque, par un traitement aussi contraire à leur attente qu'il fut conforme à leur mérite, il retint auprès de sa personne ceux qui, méprisant les vues du monde, avaient témoigné un attachement inviolable pour leur religion, et renvoya les autres. Car il jugea, ajoute l'historien, qu il ne devait rien se promettre de ceux-ci, qu'ils pourraient bien lui être infidèles, puisqu'ils l'avaient été à leur Dieu, et qu'il fallait tout craindre d'un homme dont la conscience et le devoir n'étaient pas à l'épreuve d'un vain intérêt et d'une considération humaine.
Ah! mes chers auditeurs, profitons de cette maxime, et n'ayons pas la confusion d'être en ceia moins religieux qu'un païen que le seul bon sens faisait raisonner. Sans être impies ni hypocrites, soyons généreux et sincères : entre l'hypocrisie et l'impiété, il y a un parti honorable, c'est d'être chrétiens. Soyons-le sans ostentation, mais soyons-le aussi de bonne foi, et faisons-nous honneur de l'être et de le paraître.
Souvenons-nous de tant de martyrs, nos frères en Jésus- Christ et les membres de la même Église : craignaient-ils la présence des hommes ? s'étonnaient-ils d'un regard, d'une parole? Quelle image, mes chers auditeurs! quel reproche de notre lâcheté ! Ils se présentaient devant les tyrans, et à la face des tyrans ils confessaient leur foi; ils montaient sur les échafauds, et sur les échafauds ils célébraient les grandeurs de leur Dieu; ils versaient leur sang, et de leur sang ils signaient la vérité. Avaient-ils d'autres engagements que nous? Faisaient-ils profession d'une autre loi que nous? Le Dieu qu'ils servaient, qu'ils glorifiaient, pour qui ils se sacrifiaient, était- il plus leur Dieu que le. nôtre ?
N'allons pas si loin, et jugez- vous vous-mêmes, instruisezvous vous-mêmes par vous-mêmes. Je parle dans une cour composée d'hommes fameux par leur bravoure et par leurs exploits militaires. Avoir une fois reculé dans le péril, avoir une fois hésité, c'est ce qu'ils regarderaient comme une tache ineffaçable : à Dieu ne plaise que je leur refuse le juste éloge qui leur est dû : en combattant, en exposant leur vie pour le grand et le glorieux monarque dont ils exécutent les ordres, et que le ciel a placé sur nos têtes pour nous commander, ils s'acquittent d'un devoir naturel. Mais, du reste, par quelle contradiction marquons-nous tant de constance d'une part, et de l'autre tant de faiblesse ? Pourquoi, dans les choses de Dieu, devenons-nous comme le roseau que le vent agite, selon la figure de notre Évangile? Pourquoi en avons-nous toute l'instabilité, c'est-à-dire, pourquoi nous laissons-nous si aisément fléchir par la complaisance, abattre par la crainte, entraîner par la coutume, ébranler par l'intérêt? Et pour m'en tenir à l'exemple que nous propose aujourd'hui le Sauveur du monde, que n'imitons-nous Jean-Baptiste? que n'apprenons-nous de lui quelle fermeté demande le service de notre Dieu et l'observation de sa loi? Jusque dans les fers ce fidèle ministre confessa Jésus-Christ, jusque dans la cour il lui rendit témoignage. Voilà votre modèle : conserver au milieu de la cour cette généreuse liberté des enfants de Dieu à laquelle vous êtes appelés, et qui semble, à entendre parler saint Paul, être déjà un don de la gloire plutôt qu'un effet de la grâce : In liber tatem glorix filiorum Dei (Rom. VIII). Au milieu de la cour, se déclarer pour Jésus-Christ par une pratique constante, solide, édifiante, de tout ce que vous prescrit la religion, voilà ce que vous prêche le divin Précurseur. Et qui peut vous déposséder de cette liberté chrétienne? qui le doit? S'il faut être esclave, ce n'est point l'esclave du monde, mais le vôtre, ô mon Dieu; il n'y a que vous, et que vous seul, dont nous puissions l'être justement, et quand nous le sommes de tout autre, nous dégénérons de cette bienheureuse adoption qui nous met au nombre de vos enfants, et qui nous donne
flroit de vous appeler notre Père. Si donc nous savons avec humilité et avec prudence, mais avec force et avec constance, nous maintenir dans la liberté que Jésus-Christ nous a acquise par son sang, le monde, tout perverti qu'il est, nous respectera. Si le respect humain nous la fait perdre, le monde lui-même nous méprisera, car sa corruption et sa malignité ne va pas encore jusqu'à ne ne pas rendre justice à la piété lorsqu'elle marche par des voies droites. Mais quand le monde s'élèverait contre moi, je m'élèverais contre lui et au-dessus de lui ; le Dieu que je sers est un assez grand maître pour mériter que je lui fasse un sacrifice du monde, c'est un maître assez puissant pour que je le serve, non pas au gré du monde, mais à son gré : or, son gré est d'être servi par des âmes libres et indépendantes des faux jugements et de 'îi vaine estime des hommes. Vous avez vu l'indignité diî v<2spect humain, voyons-en le désordre : c'est la eeconde partie.
SECONDE PARTIE
Vous ne l'avez apparemment jamais bien compris, chrétiens, ce désordre dont je parle ; vous n'en avez jamais bien connu ni l'étendue ni les conséquences, mais je m'assure que vous serez touchés de la simple exposition que j'en vais faire, et qu'elle suffira pour vous en donner une éternelle horreur. Car je prétends que dans l'ordre du salut il n'est rien de plus pernicieux, rien de plus damnable, rien de plus opposé à la loi de Dieu, ni de plus digne des vengeances de Dieu, que le respect humain. Pourquoi cela ? redoublez, s'il vous plaît, votre attention : c'est que le respect humain détruit dans le cœur de l'homme le fondement essentiel de toute la religion, qui est l'amour de préférence que nous devons à Dieu : c'est que le respect humain fait tomber l'homme dans des apostasies peut-être plus condamnables que celles de ces apostats des premiers siècles, contre qui l'Église exerçait avec tant de zèle la sévérité de sa discipline : c'est que le respect humain est une tenta-
tion qui arrête dans l'homme l'effet des grâces les plus puissantes que Dieu emploie communément pour le porter au bien et pour le détourner du mal : enfin c'est que le respect humain est l'obstacle le plus fatal à la conversion de l'homme mondain, celui qu'il surmonte le moins, et auquel l'expérience nous fait voir que notre faiblesse est plus sujette à succomber. Ai-je eu raison de vous proposer ces quatre articles comme les plus propres à faire impression sur vos esprits ? Quand je n'en apporterais point d'autre preuve que le seul usage du monde, ne suffirait-il pas pour vous en convaincre ? Écoutez-moi, et n'oubliez jamais de si salutaires instructions.
Préférer Dieu à la créature ; et quand il s'agit, non pas dans la spéculation, mais dans la pratique, de faire comparaison de l'un et de l'autre, quand ils se trouvent l'un et l'autre en compromis, fouler aux pieds la créature pour rendre à Dieu l'honneur qui lui est dû, c'est sur quoi roule toute la religion, et c'est d'abord ce que renverse le respect humain. Car pourquoi l'appelons-nous respect humain ? sinon, dit l'Ange de l'école, saint Thomas, parce qu'en mille rencontres il nous fait respecter la créature plus que Dieu. Dieu me fait connaître ses volontés, il me fait intimer ses ordres ; mais l'homme à qui je veux plaire, ou à qui je crains de déplaire, ne les approuve pas ; et moi qui dois alors décider, dans la seule vue de plaire ou de ne pas déplaire à l'homme, je deviens rebelle à Dieu ; j'ai donc en effet plus de respect pour l'homme que pour Dieu, et quoique je sois convaincu de l'excellence et de la souveraineté de l'être de Dieu, c'est une conviction en idée, gui n'empêche pas que réellement et actuellement je ne préfère l'homme à Dieu. Or, dès là je n'ai plus de religion, ou je n'en ai plus que l'ombre et que l'apparence. Et voilà ce que Tertullien reprochait aux païens de Rome, par ces paroles si énergiques et si dignes de lui, quand il leur disait : Majori formidine Cxsarem observatis, quam ipsiim de cœlo Jo' vem ; et citiùs apud vos per omnes deos, quàm per unum Cassaris genium, pejeratur (Tertl'll.). Jupiter est le Dieu
que vous servez ; mais votre désordre, et de quoi vous n'oseriez pas vous-mêmes disconvenir, c'est que vous considérez bien moins ce Jupiter régnant dans le ciel, que les puissances dont vous dépendez sur la terre, et que parmi vous on craint bien plus de s'attirer la disgrâce de César, que d'offenser toutes les divinités du Capitole. Reproche mille fois plus capable de confondre un chrétien quand il se l'applique à lui-même, et dont il devrait être effrayé et consterné. Cependant, à combien de chrétiens ce reproche pris à la lettre ne convient-il pas ? et quel droit n'aur.iis-je pas aujourd'hui de dire encore dans cet auditoire : Majori formi' dine Csesarem observatis.
Grâces au Seigneur qui, par une providence particulière, nous a donné un roi fidèle et déclaré contre le libertinage et l'impiété ; un roi qui sait honorer sa religion, et qui veut qu'elle soit honorée ; un roi dont le premier zèle, en se faisant obéir et servir lui-même, est que Dieu soit servi et obéi ! Mais si, par un de ces châtiments terribles dont Dieu punit quelquefois les peuples, le ciel nous avait fait naître sous la domination d'un prince moins religieux, combien verrions-nous de courtisans tels que les concevait Tertullien, qui ne balanceraient pas sur le parti qu'ils auraient à prendre, et qui, sans hésiter et aux dépens de Dieu, rechercheraient la faveur de César ? Majori formidine Cœsa' rem observatis.
Sans faire nulle supposition, combien en voyons-nous dès maintenant disposés de la sorte ? c'est-à-dire, non pas impies scélérats, mais prêts à l'être s'il le fallait être, et si l'être en effet était une marque qu'on exigeât de leur complaisance et de leur attachement ? Auraient-ils là-dessus quelque scrupule, ou écouteraient-ils leurs remords et leurs scrupules ? La concurrence de la créature et de Dieu les arrêterait-elles ? et emportés par l'habitude où ils sont é[evés, de se conformer en tout aux inclinations du maître de qui ils dépendent, ne se feraient-ils pas un principe, s'ils était libertin, de l'être avec lui ? et s'il méprisait Dieu, de le mépriser comme lui ?
Ne remontons pas même jusqu'à celui qui entre tous les autres maîtres tient après Dieu le premier rang. A combien de puissances du monde inférieures et subalternes, si j'ose ainsi m'exprimer, ce malheureux respect humain n'est-il pas en possession de rendre, surtout à la cour, une espèce de culte ? Et ce culte, qu'est-ce dans le fond qu'une idolâtrie raffinée, d'autant plus dangereuse qu'elle est plus proportionnée à nos mœurs ? Puissances, quoique subalternes, à qui, sans l'apercevoir, on est dévoué beaucoup plus qu'à Dieu, dont on redoute l'indignation beaucoup plus que celle de Dieu, par conséquent à qui Ton donne cette continuelle, mais criminelle préférence, qui dans le cœur de l'homme élève la créature au-dessus de Dieu. Or, il n'en faut pas davantage pour détruire toute la religion, et selon la parole du prophète royal, pour l'anéantir jusque dans ses fondements : Exmanite, exinaniie usque ad fundamentum in ea (PsAL. GXXXVI).
Le désordre va encore plus loin, et sans demeurer dans le cœur il se déclare plus ouvertement. Car je dis que le respect humain fait tomber l'homme dans des apotasies, non plu& seulement intérieures et secrètes, mais qui tous les jours, à la honte du nom chrétien, ne sont que trop éclatantes et que trop publiques. Qu'il me soit permis de m'expliquer. Souvenez- vous des irrévérences que vous a fait commettre tant de fois, en présence de cet autel, la crainte d'y passer ou pour hypocrites ou pour chrétiens ; c'est l'autel du Dieu vivant, mais qui bien mieux que celui dont parla saint Paul dans l'Aréopage, pourrait porter pour inscription, l'autel du Dieu inconnu, Igjiolo Deo (Agt. XVII); ou, ce qui est encore plus affreux, l'autel du Dieu déshonoré, du Dieu renoncé. Le voilà cet autel, qui demandera vengeance contre vous. Celui que trouva saint Paul dans Athènes, il eut la consolation de ne le trouver que parmi des idolâtres ; et celui que je trouve ici, j'ai la douleur de le trouver dans le sein du christianisme. Saint Paul leur dit : Vous adorez le vrai Dieu, mais vous ne le connaissez pas : Ignorantes colitis (Ibid.) ; et L-oi je vous dis vous connaissez le vrai Dieu mais vous
ne l'adorez pas : que dis-je ? le vrai Dieu que vous connaissez, vous l'outragez, vous l'insultez. Ne pas connaître le vrai Dieu que l'on adore, c'est une ignorance en quelque sorte pardonnable, ou du moins plus excusable ; mais n'adorer pas le vrai Dieu que l'on connaît ; non-seulement ne l'adorer pas, mais le connaître et l'outrager, mais le connaître et l'insulter, c'est un sacrilège, une profanation digne de tous les anathèmes. Or, n'est-ce pas là que vous a portés tunt de fois le respect humain ? n'est-ce pas ainsi, pour parler avec l'apôtre, qu'il a retenu votre religion dans l'injustice ? n'est-ce pas ainsi qu'il vous a fait renoncer à Dieu et à son culte ?
Car j'appelle renoncer à Dieu et à son culte, assister à l'auguste sacrifice de nos autels en courtisan et en mondain ; y assister avec des immodesties dont les plus infidèles mahométans ne seraient pas capables dans leurs mosquées ; y assister comme si l'on n'y croyait pas ; en faire un terme d'assignation et de rendez- vous ; en interrompre les sacrés mystères par des entretiens scandaleux. En tout cela je soutiens, avec saint Gyprien, qu'il y a au moins une apostasie d'action : In his omnibus quœdam apostasia fidei est. Voilà toutefois à quoi vous engage la vue du monde, je dis d'un certain monde impie, dont le dérèglement et la licence vous tiennent lieu de règle. Peut-être en gémissez-vous, car il y en a parmi vous qui ont de la religion ; peut-être au moment que vous vous laissez aller à ces impiétés, êtesvous les premiers à les condamner, à les détester, à vous dire intérieurement à vous-mêmes, et malgré vous-mêmes, que par là vous vous rendez indignes du nom et de la qualité de chrétiens. Mais parceque le monde vous entraîne, et que vous voulez vous conformer aux usages du monde, vous profanez avec le monde ce qu'il y a dans la religion de olus adorable et de plus divin. Apostasies, je l'ai dit et je le répète, qui, comparées à celles des premiers siècles, sont dans un sens plus criminelles et moins excusables. Appliquez-vous, et vous en allez être convaincus.
Quand on noui parle de ces malheureux qui dans les
persécutions oubliaient le serment de leur baptême et renonçaient extérieurement à Jésus-Christ, nous en avons horreur ; et quand on nous dit que l'Église, pour punir leur prévarication, les excommuniait, nous ne trouvons pas qu'elle usât contre eux d'une discipline trop rigoureuse. Pourquoi ? parce que leur infidélité, répondent les l'ères, était un opprobre pour Jésus-Christ même, dont il le fallait venger. Ah ! mes chers auditeurs, faisons-nous justice. Il est vrai, ces faibles et lâches chrétiens qui se pervertissaient à la vue des tourments, et qui feignaient de renoncer Jésus- Christ, tombaient dans l'apostasie, mais leur apostasie méritait quelque compassion ; et quand, touchés de repentir, ils venaient publiquement reconnaître leur crime, et dire chacun ces paroles que saint Gyprien leur mettait dans la bouche : Caro me in coU^ctatione deserult (Cvra.; ; je suis un perfide, et je le confesse ; mais c'est la chair, et non pas l'esprit, qui a succombé dans moi : Infinnitas viscerum cessit ; la délicatesse de mon ccDur n'a pu seconder l'ardeur de mon courage, et c'est ce qui m'a perdu ; quand ils s'ac« cusaient de la sorte, les larmes aux yeux et le regret dans l'ame, je ne m'étonne pas que l'Église, par ime condes^ cendance maternelle, après les avoir éprouvés, leur accor* dât leur grâce, malgré les maximes sévères des shismatiques de ces premiers temps. Mais aujourd'hui, quand nous renonçons notre Dieu par notre libertinage et nos scandales, qu'avons-nous à dire pour notre défense ? Et quoi que nous disions, ne peut-on pas nous répondre ce qu'ajoutait saint Cyprien, en parlant aux apostats volontaires : Nec prostratus est persecutioîiis impetu; sed voluntario lapsu se ipse prostravit (Gypr.). Car enfin il ne s'agit plus d'éviter les tourments ni la mort, ce n'est plus qu'un resect humain qui nous gouverne ; mais à quoi nous voulons bien nous livrer, et qui, par l'ascendant que nous lui donnons sur nous, nous fait paraître devant les hommes, et par conséquent être devant Dier , des déserteurs de notre religion : In his omnibus quœdam apostasia fidei est.
De là même qu'arrive-t-il ? C'est que le respect humain
nous rend inutiles les grâces de Dieu les plus puissantes, et les moyens de salut les plus efficaces. Voici ma pensée. On se sent des dispositions à une vie plus réglée et plus chrétienne, mais on n'a pas le courage de se déclarer, et par là ces dispositions demeurent sans effet : on forme des désirs et des projets de conveision, mais on craint les discours des hommes, et par là ces désirs avortent : on conçoit la nécessité de la pénitence, et on se résout à la faire, mais on ne veut pas que le monde s'en aperçoive, et parcequ'il faudrait, pour la bien faire, qu'il s'en aperçût, on ne la fait jamais : on sort d'une prédication bien persuadé, mais on ne le veut pas paraître, et ne le vouloir pas paraître, c'est dans la pratique ne l'être point du tout : on fait dans une maladie de sages réflexions, on prend même pour l'avenir de saintes mesures ; mais dans l'exécution on croit devoir se ménag>"r à l'égard du public, et par là on n'exécute rien. Cette n.aladie, cette prédication, ces résolutions, ces désirs, ce sont des grâces, soit intérieures, soit extérieures, à quoi, dans le cours ordinaire de la Providence, le salut est attaché ; mais une fausse crainte du monde en arrête toute la vertu.
N'est-ce pas là ce qui suspend dans les âmes les opérations divines, et dans les âmes les plus criminelles ; n'est-ce pas là l'obstacle le plus ordinaire à mille conversions, qui seraient, par exemple, les fruits salutaires de la parole de Dieu ? Un homme dit : Si je m'engage un fois, que n'aurais-je point à essuyer de la part de telles et telles personnes ? Une femme dit: Si je romps certains commerces dangereux pour moi et peu édifiants pour le prochain, quels raisonnements ne ferat-on pas ? On se donne à soi-même de vaines alarmes : si je change de conduite, que pensera-t-on et que dira-t-on? Or, avec cela, il n'y a point de si saintes entreprises qui n'échouent, point de ferveur qui ne se démente, point de contrition, de confession, qui ne soient infructueuses. On voudrait bien que le monde fût plus équitable, et qu'il y eût même selon le monde de l'avantage à paraître converti et à l'être, car on sait que c'est le parti le plus sûr, et l'on se tiendrait heureux de l'embrasser ; mais la loi tyrannique et
impérieuse du respect humain s'y oppose, c'est assez; on aime mieux, en perdant son âme, suivre cette loi que de s'en affranchir en se sauvant.
Jusqu'à la mort même ne voyons-nous pas des hommes combattus de cette tentation du respect humain, y succomber et s'en faire un dernier prétexte contre tout ce que leur prescrit alors la religion ? des hommes prêts à quitter la vie, et sur le point d'aller subir le jugement de Dieu, encore esclaves du monde ? des hommes assiégés, comme parle l'Écriture, des périls de l'enfer, et tout occupés encore des jugements du monde, négligeant, rejetant même les derniers secours que l'Eglise leur présente, différant au moins à s'en servir, parcequ'ils ne veulent pas qu'on les croie si mal, parce qu'ils comptent pour quelque chose de ne passer pas pour désespérés, et résistant ainsi aux dernières grâces du Saint-Esprit, parcequ'ils ne peuvent gagner sur eux-mêmes, en se séparant du monde, de mépriser et d'oubher le monde? N'en a-t-on pas vu, qui le croirait ? après avoir vécu sans foi et sans loi, être assez insensés pour couronner l'œuvre par une persévérance diabolique dans leur impiété ? vouloir mourir dans l'impénitence pour ne pas paraître faibles, et pour soutenir jusqu'au bout une prétendue force d'esprit dont ils s'étaient follement et peut-être faussement piqués : à la vue d'une affreuse éternité, agités des mouvements d'une conscience chargée de crimes, ne pouvoir se défaire de cette malheureuse prévention? quelle idée aura-t-on de moi, si la crainte de la mort me fait changer ? penser à ce que penseraient d'eux des libertins confidents autrefois et complices de leur libertinage, et pour n'en pas perdre l'estime, s'endurcir aux remontrances les plus salutaires des ministres de Jésus- Christ, qui les conjuraient de ne pas désespérer des bontés d'un Dieu, lequel, quoique offensé, quoique irrité, était encore le Dieu de leur salut? N'en a-t-on pas vu, dis-je, mourir de la sorte ? et si, par la miséricorde du Seigneur, les exemples en sontrares, en sont-ils moins touchants, et nous font-ils moins connaître àquelles extrémités conduit le respect humain ?
Ah ! chrétiens, je connais maintenant toute la force et tout le sens de cette parole de TertuUien, quand il disait par un excès de conQance, qu'il tenait son salut assuré s'il pouvait se promettre de ne pas rougir de son Dieu? Salvus sum, si non confunOor de Domino meo (Tertull.). Il semble d'abord qu'il réduisait le salut à bien peu de chose, puisque par là il se croyait quitte de tout. Car qu'y a-t-il en apparence de plus facile que de ne pas avoir honte de son Dieu ? faut-il pour cela une grande perfection ? et est-ce là qu'aboutit toute la religion d'un chrétien ? Oui, répond TertuUien, je le soutiens, mon salut est en assurance si je ne rougis pas de mon Dieu : Salvus sum. Cela seul me met à couvert des tentations du monde les plus violentes, parce que cela seul me rend victorieux du monde et de tout ce qu'il y a dans le monde de plus dangereux pour moi. Car, si je ne rougis pas de mon Dieu, je ne rougis pas de tants de devoirs humiliants selon le monde, mais nécessaires au salut, selon la loi de Dieu; je ne rougis pas de souffrir un affront sans me venger ; je ne rougis pas de pardonner une injure, jusqu'à rendre le bien pour le mal, je ne rougis pas de prévenir même l'ennemi qui m'a outragé : Salvus sum, si non confundor de Domino meo. Si je ne rougis pas de mon Dieu, je ne rougis pas de le craindre, de l'honorer, de le prier ; je ne rougis pas d'être respectueux et humble devant lui, patient pour lui, méprisé comme lui. Si je ne rougis pas de mon Dieu, je ne rougis pas de la pénitence et de tout ce qu'elle exige de moipour mo convertira lui : Salvus sum, si non confundor de Domino meo.
C'est ce qui sauva Madeleine. Si elle eut écouté le monde, elle était perdue; si elle eût consulté la prudence humaine, il n'y avait point de salut pour elle ; son bonheur et le coup de sa prédestination fut de ne point rougir de son Dieu. Elle l'alla trouver dans la maison du Pharisien, et au milieu d'une nombreuse compagnie, prosternée aux pieds de Jésus-Christ, elle les arrosa de ses larmes, elle les essuya de ses cheveux, elle méprisa tous les mépris des hommes, et peu en peine de ce qu'on dirait, elle ne pensa qu'à trouver grâce auprès de son Sauveur, et devant le seul maître à qui désormais elle
SUR LE RESPECT HUMAIN. 47o
voulait plaire. Sans cela, le moment de sa conversion lui échappait ; sans cela, le sein de la miséricorde divine lui était fermé : pour y entrer, il fallait triompher de ce respect humain, dont je viens de vous représenter l'indignité et le désordre, et dont il me reste à vous faire voir le scandale. C'est la troisième partie.