‹ Chefs-d'œuvre oratoires de Fléchier, Bourdaloue: Petit carême de MassillonChapitre 108 sur 121 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Peu de gens se sauvent, parce qu'on ne peut comprendre dans ce nombre que deux sortes de personnes, ou celles qui ont été assez heureuses pour conserver leur innocence pure et entière, ou celles qui, après Tavoir perdue, l'ont retrouvée dans les travaux de la pénitence : première cause. Il n'y a que ces deux voies de salut; et le ciel n'est ouvert, ou qu'aux innocents ou qu'aux pénitents. Or, de quel côté êtes-vous? êtes-vous innocent? êtes-vous pénitent? Rien de souillé n'entrera dans le royaume de Dieu : il faut donc y porter ou une innocence conservée ou une innocence recouvrçe. Or, mourir innocent est un privilège où peu d'âmes peuvent aspirer; vivre pénitent est une gr&ce que les adoucissements de la discipline et le relâchement de nos mœurs rendent presque encore plus rare.

En effet, qui peut prétendre aujourd'hui au salut par un titre d'innocence? Où sont ces âmes pures en qui le péché n'ait jamais habité , et qui aient conservé jusqu'à/la fin le trésor sacré de la première grâce que l'Église leur avait confié dans le bap-^ tème, et que Jésus-Christ leur redemandera au jour terrible des vengeances?

Dans ces temps heureux où toute l'Ëglise n'était encore qu'une assemblée de saints, il était rare de trouver des fidèles qui, après avoir reçu les dons de l'Esprit saint, et confessé Jésus- Christ dans le sacrement qui nous régénère, retombassent dans le dérèglement de leurs premières mœurs. Ananie et Saphire furent les seuls prévaricateurs de l'Ëglise de Jérusalem; celle de Corinthe ne vit qu'un incestueux; la pénitence canonique était ators un remède rare; et à peine parmi ces vrais Israélites se trouvait-il un seul lépreux qu'on fût obligé d'éloigner de l'autel saint, et de séparer de la communion de ses frères.

i36 SUR LE PETIT NOMBRE

Maifi depuis, la foi s'affaiblissant en commençant à s'étendre, le nombre des justes diminuant à mesure que celui des fidèles augmentait, le progrès de l'Évangile a, ce semble, arrêté celui de la piété ; et le monde entier devenu chrétien a porté enfin avec lui dans TÉglise sa corruption et ses maximes. Hélas ! nous nous égarons presque tous dès le sein de nos mères : te premier usage que nous faisons de notre cœur est un crime; nos premiers penchants sont des passions, et notre raison ne se développe et ne croit que sur les débris de notre innocence. La terre, dit un prophète, est infectée par la corruption de ceux qui Thabitent; tous ont violé les lois, changé les ordonnances, rompu l'alliance qui devait durer éternellement; tous opèrent l'iniquité, et à peine s'en trouve-t-il un seul qui fasse le bien ; l'injustice, la calomnie, le mensonge, la perfidie, l'adultère, les crimes les plus noirs, ont inondé la terre : Mendaeium, etfurtumy et adulterttim, inundaverunt^ . Le frère dresse des embûches au frère; le père est séparé de ses enfants, l'époux de son épouse; il n'est point de lien qu'un vil intérôt ne divise ; la bonne foi n'est plus que la vertu des simples ; les haines sont éternelles; les réconciliations sont des feintes, et jamais on ne regarde un ennemi comme un frère : on se déchire, on se dévore les uns les autres, les assemblées ne sont plus que des censures publiques; la vertu la plus entière n'est plus à couvert de la contradiction des langues; les jeux sont devenus ou des trafics, ou des fraudes, ou des fureurs; les repas, ces liens innocents de la société, des .excès dont on n'oserait parler; les plaisirs publics, des écoles de lubricité : notre siècle voit des horreurs que nos pères ne connaissaient même pas; la ville est une Ninive pécheresse; la cour est le centre de toutes les passions humaines ; et la vertu, autorisée par l'exemple du souverain, honorée de sa bienveillance, animée par ses bienfaits, y rend le crime plus chrconspect, mais ne l'y rend pas peut-être plus rare : tous les états, toutes les conditions ont corrompu leurs voies; les pauvres murmurent contre la main qui les frappe ; les riches oublient l'auteur de leur abondance; les grands ne semblent être nés que pour eux-mêmes, et la licence parait le seul privilège

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