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qui en est si digne elle-même? Ne suffitîl pas que lew* dépendance soit une peine? faut-il encore les en faire rougir comme d'un crime? et si quelqu'un devait être honteux de son état, serait-ce le pauvre qui le souffre, ou le grand qui en abuse?
D est vrai que souvent c'est Thumeur toute seule, plutAt que Forgueil, qui efface du front des grands celte sérénité qui les rend accessibles et aflables : c'est une inégalité de caprice plus que de fierté. Occujpés de leurs plaisirs, et lassés des hommages, ils ne les reçoivent plus qu'avec dégoût : il semble que l'affabilité leur devienne un devoir importun, et qui leur est à charge. A force d'être honorés, ils sont fatigués des honneurs qu'on leur rend, et ils se dérobent souvent aux hommages publics, pour se dérober à la fatigue d'y paraître sensibles, liais qu'il faut être né dur, pour se faire même une peine de paraître humain? Ifest-ce pas une barbarie, non-seulement de n'être pas touchés, mais de recevoir même avec ennui les marques d'amour et de respect que nous donnent ceux qui nous sont soumis? n'est-ce pas déclarer tout haut qu'on ne mérite pas l'affection des peuples, quand on en rebute les plus tendres témoignages ? Peut-on alléguer là-dessus les moments d'humeur et de chagrin que les soins de la grandeur et de l'autorité traînent après soi ? L'humeur est-elle donc le privilège des grands, pour être l'excuse de leurs vices?
Hélas! s'il pouvait être quelquefois permis d'être sombre, bizarre, chagrin, à charge aux autres et à soi-même, ce devrait être à ces infortunés que la faim, la misère, les calamités, les nécessités domestiques, et tous les plus noirs soucis, environnent : ils seraient bien plus dignes d'excuse, si portant déjà le deuil, l'amertume, le désespoir souvent dans le cœur, ils en laissaient échapper quelques traits au dehors. Mais que les grands, que les heureux du monde, à qui tout rit, et que les joies et les plaisirs accompagnent partout, prétendent tirer de leur félicité même un privilège qui excuse leurs chagrins bizarres et leurs caprices, qu'il leur soit plus permis d'être fâcheux, inquiets, inabordables, parce qu'ils sont plus heureux; qu'ils regardent comme un droit acquis à la prospérité d'accabler encore du poids de leur humeur des malheureux qui gémissent déjà sous le joug de leur autorité et de leur puis
sance; grand Dieu ! serait-ce donc là le privilège des grands, ou la punition du mauvais usage qu'ils font de la grandeur? Car il est yrai que les caprices et les noirs chagrins semblent être le partage des grands; et l'innocence de la joie et de la sérénité n'est que pour le peuple.-
Hais l'affabilité, qui prend sa source dans l'humanité, n'est pas une de ces vertus superficielles qui ne résident que sur le visage ; c'est un sentiment qui naît de la tendresse et de la bonté du cœur. L'affabilité ne serait plus qu'une insulte et une dérision pour les malheureux, si, en leur montrant un visage doux et ouvert, elle leur fermait nos entrailles, et ne nous rendait plus accessibles à leurs plaintes que pour nous rendre plus insensibles à leurs peines.
Les malheureux et les opprimés n'ont droit de les approcher que pour trouver auprès d'eux la protection qui leur manque. Oui, mes frères, les lois qui ont pourvu à la défense des faibles ne suffisent pas pour les mettre à couvert de l'injustice et de l'oppression : la misère ose rarement réclamer les lois établies pour la protéger, et le crédit souvent leur impose silence.
C'est donc aux grands h remettre le peuple sous la protection des lois : la veuve , l'orphelin , tous ceux qu'on foule et qu'on opprime, ont un droit acquis à leur crédit et à leur puissance; elle ne leur est donnée que pour eux ; c'est à eux à porter au pied du trône les plaintes et les gémissements de l'opprimé : ils sont comme le canal de communication, et le lien des peuples avec le souverain , puisque le souverain n'est lui-même que le père et le pasteur des peuples. Ainsi ce sont les peuples tout seuls qui donnent aux grands le droit qu'ils ont d'approcher du trône, et c'est pour les peuples tout seuls que le trône lui-même est élevé. En un mot, et les grands et le prince ne sont, pour ainsi dire, que les hommes du peuple.
Mais si, loin d'être les protecteurs de sa faiblesse, les grands et les ministres des rois en sont eux-mêmes les oppresseurs ; s'ils ne sont plus que comme ces tuteurs barbares qui dépouillent eux-mêmes leurs pupilles ; grand Dieu ! les clameurs du pauvre et de l'opprimé monteront devant vous; vous maudirez ces races cruelles ; vous lancerez vos foudres sur les géants : vous
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renverserez tout cet édifice d'orgueil, d'injustice, et de prospérité, qui s'était élevé sur les débris de tant de malheureux; et leur prospérité sera ensevelie sous ses ruines.
Aussi la prospérité des grands et des ministres des souverains qui ont été les oppresseurs des peuples , n'a jamais porté que la honte, l'ignominie, et la malédiction à leurs descendants. On a vu sortir de cette tige d'iniquité des rejetons honteux, qui ont été l'opprobre de leur nom et de leur siècle. Le Seigneur a soufflé sur l'amas de leurs richesses injustes, et Ta dissipé comme de la poussière , et s'il laisse encore traîner sur la terre des restes infortunés de leur race , c'est pour les faire servir de monument éternel à ses vengeances, et perpétuer la peine d'un crime qui perpétue presque toujours avec lui l'afQiction et la misère publique dans les empires.
La protection des faibles est donc le seul usage légitime du crédit et de l'autorité ; mais les secours et les largesses qu'ils doivent trouver dans notre abondance forment le dernier caractère de l'humanité.
Oui, mes frères, si c'est Dieu seul qui vo js a fait naître ce que vous êtes , quel a pu être son dessein en répandant avec tant de profusion sur vous les biens de la terre? A-t-il voulu vous faciliter le luxe, les passions, et les plaisirs qu'il condamne? sont-<;e des présents qu'il vous ait faits dans sa colère? Si cela est, si c'est pour vous seuls qu'il vous a fait naître dans la prospérité et dans l'opulence, jouissez-en, à la bonne heure; faites-vous, si vous le pouvez, une injuste félicité sur la terre; vivez comme si tout était fait pour vous; multipliez vos plaisirs. Hâtez-vous de jouir, le temps est court. N'attendez plus rien au delà que la mort et le jugement; vous avez reçu ici -bas votre récompense.
Hais si , dans les desseins de Dieu, vos biens doivent être les ressources et les facilités de votre salut, il ne laisse donc des pauvres et des malheureux sur la terre que pour vous; vous leur tenez donc ici-bas la place de Dieu même ; vous êtes , pour ainsi dire, leur Providence visible : ils ont droit de vous réclamer, et de vous exposer leurs besoins; vos biens sont leurs biens, et vos largesses le seul patrimoine que Dieu leur ait issigné sur la teire.
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SECONDE PARTIE
Et qu'y a-t-il dans votre état de plus digne d'envie que le pouvoir de faire des heureux? Si Thumanité envers les peuples est le premier devoir des grands, n'est-elle pas aussi l'usage le plus délicieux de la grandeur? i
Quand toute la religion ne serait pas elle-même un motif universel de charité envers nos frères, et que notre humanité à leur égard ne serait payée que par le plaisir de faire des heureux et de soulager ceux qui souffrent, en faudrait-il davantage pour un bon cœur? Quiconque n'est pas sensible à un plaisir si vrai, si touchant, si digne du cœur, il n'est pas né grand, il ne mérite pas même d'être homme. Qu'on est digne de mépris, dit saint Ambroise, quand on peut faire des heureux, et qu'on ne le veut pas! Infelix cujus in potestate est tantorum animas a morte defendere, et non est voluntas*.
Il semble même que c'est une malédiction attachée à la grandeur. Les personnes nées dans une fortune obscure et privée , n'envient dans les grands que le pouvoir de faire des grâces et de contribuer à la félicité d'autrui : on sent qu'à leur place on serait trop heureux de répandre la joie et l'allégresse dans les cœurs*en y répandant des bienfaits, et de s'assurer pour toujours leur amour et leur reconnaissance. Si, dans une condition médiocre , on forme quelquefois de ces désirs chimériques de parvenir à de grandes places, le premier usage qu'on se propose de cette nouvelle élévation, c'est d'être bienfaisant, et d'en faire part à tous ceux qui nous environnent : c'est la première leçon de la nature^ et le premier sentiment que les hommes du commun trouvent en eux. Ce n'est que dans les grands seuls qu'il est éteint : il semble que la grandeur leur donne un autre cœur, plus dur et plus insensible que celui du reste des hommes ; que plus on est à portée de soulager des malheureux, moins on est touché de leurs misères; que plus on est le maître de s'attirer l'amour et la bienveillance des hommes, moins on en fait cas; et qu'il suffit de pouvoir tout, pour n'être touché dé rien.
i. s. Am., in TiU Nab. 13.
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Mais quel usage plus doux et plus flatteur, mes frères, pourriez-YOUs faire de votre éléyation et de votre opulence? Vous attirer des hommages? mais Torgueil lui-même s'en lasse. Commander aux hommes et leur donner des lois? mais ce sont là les soins de l'autorité, ce n'en est pas le plaisir. Voir autour de vous multiplier à l'infini vos serviteurs et vos esclaves? mais ce sont des témoins qui vous embarrassent et vous gênent, plutôt qu'une pompe qui vous décore. Habiter des palais somptueux? mais vous vous édifiez, dit Job, des solitudes où les soucis et les noirs chagrins viennent bientôt habiter avec vous. T rassembler tous les plaisirs? ils peuvent remplir ces vastes édifices, mais ils laisseront toujours votre cœur vide. Trouver tous les jours dans votre opulence de nouvelles ressources à vos caprices? la variété des ressources tarit bientôt, tout est bientôt épuisé ; 11 faut revenir sur ses pas, et recommencer sans cesse ce que l'ennui rend insipide, et ce que l'oîsiveté a rendu nécessaire. Employez tant qu'il vous plaira vos biens et votre autorité à tous les usages que l'orgueil et les plaisirs peuvent inventer : vous serez rassasiés, mais vous ne serez pas satisfaits; ils vous montrenmt la joie, mais ils ne la laisseront pas dans votre cœur*.
Employez-les à (aire des heureux, à rendre la vie plus douce et plus supportable à des infortunés que l'excès de la misère a peut-être réduits mille fois à souhaiter, comme Job, que le jour qui les vit naître eût été lui-même la nuit étemelle de leur tombeau : vous sentirez alors le plaisir. d'être nés grands, vous goûterez la véritable douceur de votre état; c'est le seul privilège qui le rend digne d'envie. Toute cette vaine montre qui vous environne est pour les autres; ce plaisir est pour vous seuls. Tout le reste a ses amertumes; ce plaisir seul les adoucit toutes. La joie de faire du bien est tout autrement douce et touchante que la joie de le recevoir. Revenez-y encore, c'est un plaisir qui ne s'use point; plus on le goûte, plus on se rend digne de le goûter : on s'accoutume à sa prospérité propre, et on y devient insensible; mais on sent toujours la joie d'être l'auteur de la prospérité d'autrui : chaque bienfait porte avec
I. Cknnmfl toutes ces expressions coalent d*Qii âme qai s'épanebel Est-il possible de donne pins de charme à la Yérité et à la Yerta ? ( Là Haapb. )
lui ce tribut doux et secret dans notre âme : le long usage, qui endurcit le cœur à tous les plaisirs , le rend ici tous les joui^ plus sensible.
Et qu'a la majesté du trône elle-même, Sire , de plus délicieux que le pouvoir de faire des grâces? Que serait la puissance des rois 9 s'ils se condamnaient à en jouir tout seuls? une triste solitude, l'horreur des sujets et le supplice du souverain. C'est Fusage de l'autorité qui en fait le plus doux plaisir; et le plus doux usage de l'autorité; c'est la clémence et la libéralité qui la rendent aimable.
Nouvelle raison. Outre le plaisir de faire du bien , qui nous paie comptant de notre bienfait, montrez de la douceur et de l'humanité dans l'usage de votre puissance, dit l'esprit de Dieu, et c'est la gloire la plus sûre et la plus durable où les grands puissent atteindre : in mansuetudine opéra tua perfiee , et super hotninum gloriam diligeris*.
Non, Sire, ce n'est pas le rang, les titres, la puissance, qui rendent les souverains aimables;. ce n'est pas même les talents glorieux que le monde admire, la valeur, la supériorité du génie, l'art de manier les esprits et de gouverner les peuples ; ces grands talents ne les rendent aimables à leurs sujets qu'autant qu'ils les rendent humains et bienfaisants. Vous ne serez grand qu'autant que vous leur serez cher : l'amour des peuples a toujours été la gloire la plus réelle et la moins équivoque des souverains , et les peuples n'aiment guère dans les souverains que les vertus qui rendent leur règne heureux.
Et, en effet, est- il pour les princes une gloire plus pure et plus touchante que celle de régner sur les cœurs ? la gloire des conquêtes est toujours souillée de sang; c'est le carnage et la mort qui nous y conduit; et il faut faire des malheureux pour se l'assurer. L'appareil qui l'environne est funeste et lugubre; et souvent le conquérant lui-même, s'il est humain, est forcé de verser des larmes sur ses propres victoires.
Mais la gloire, Sire, d'être cher à son peuple et de le rendre heureux, n'est environnée que de la joie et de l'abondance : il ne faut point élever de statues et de colonnes superbes pour
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rimmortaliser; elle s'élève dans le cœur de chaque sujet un monument plus durable que Tairain et le bronze, parce que rameur dont il est l'ouvrage est plus fort que la mort. Le titre de conquérant n'est écrit que sur le marbre ; le titre de père du peuple est gravé dans les cœurs.
Et quelle félicité pour le souverain, de regarder son royaume comme sa famille , ses sujets comme ses enfwts; de compter que leurs cœurs sont encore plus à lui que leurs biens et leurs personnes, et de voir, pour ainsi dire, ratifier chaque jour le premier choix de la nation qui éleva ses ancêtres sur le trône 1 La gloire des conquêtes et des triomphes a-t-dle rien qui égale ce plaisir? Mais de plus , Sire , si la gloire des conquérants vous touche, commencez par gagner les cœurs de vos sujets; cette conquête vous répond de celle de l'univers. Un roi cher à une nation valeureuse comme la vôtre n'a plus rien à craindre que l'excès de ses prospérités et de ses victoires. ^
Écoutez cette multitude que Jésus-Christ rassasie aujourd'hui dans le désert ; ils veulent l'établir roi sur eux : ut râpèrent eum, etfacerent eum regem *. Ils lui dressent déjà un trône dans leur cœur, ne pouvant le foire remonter encore sur celui de David et des rois de Juda ses ancêtres : ils ne reconnaissent son droit à la royauté que par son humanité. Âh! si les hommes se donnaient des maîtres, ce ne serait ni les plus nobles ni les plus vaillants qu'ils choisiraient; ce serait les plus tendres, les plus humains, des msdtres qui fussent en même temps leurs pères.
Heureuse la nation, grand Dieu, à qui vous destinez dans votre miséricorde un souverain de ce caractère! D'heureux présages semblent nous le promettre : la clémence et la majesté, peintes sur le front de cet auguste enfant, nous annoncent déjà la félicité de nos peuples ; ses inclinations douces et bienfaisantes rassurent et font croître tous les jours nos espérances. Cultivez donc, ô mon Dieu, ces premiers gages de notre bonheur! rendez-le aussi tendre pour ses peuples que le prince pieux auquel il doit la naissance, et que vous n'avez foit que montrer à la terre. Il ne voulait régner, vous le savez, que pour nous rendre heureux; nos misères étaient ses misères, nos afflictions étaient