‹ Chefs-d'œuvre oratoires de Fléchier, Bourdaloue: Petit carême de MassillonChapitre 73 sur 121 · I. S.Jo4N.,ep.I, ia,l · texte numérisé non relu

I. S.Jo4N.,ep.I, ia,l

affables, plus humains, plus grands que le reste des hommes ; si le monde exige tant des enfants de la terre , qu'est-ce que Dieu ne doit pas demander des enfants du ciel ! quelle innocence, quelle pureté de désirs, quelle élévation de sentiments, quelle supériorité au-dessus des sens et des passions , quel mépris pour tout ce qui u*est pas éternel ! qu'il faut être grand pour soutenir réminence d'une si haute origine ! Premier caractère de la grandeur de Jésus-Christ, une grandeur de sainteté : hie erit magnusj etfiliw AUissimi vocabitur.

SECONDE PARTIE

Mais, en second lieu, il sera grand , parce qu'il sauvera son peuple, ipse enim salvumfaciet populum suum; second caractère de sa grandeur, une grandeur de miséricorde.

Il ne* descend sur la terre que pour combler les hommes de ses bienfaits. Nous étions sous la servitude et sous la malédiction ; et il vient rompre nos chaînes et nous mettre en liberté. Nous étions ennemis de Dieu et étrangers à ses promesses; et il vient nous réconcilier avec lui , et nous rendre concitoyens des saints et enfants d'une nouvelle alliance. Nous vivions sans loi, sans joug, sans Dieu dans ce monde; et il vient être notre loi, notre vérité , notre justice , et répandre l'abondance de ses dons et de ses grâces sur tout l'univers. En un mot, il vient renouveler toute la nature , sanctifier ce qui était souillé , fortifier ce qui était faible, sauver ce qui était perdu, réunir ce qui était divisé. Quelle grandeur ! car il n'y a rien de si grand que de pouvoir être utile à tous les hommes.

Et telle est la grandeur où les princes et les souverains, et tout ce qui porte le nom de grand sur la terre, doit aspirer; ils ne peuvent être grands qu'en se rendant utiles aux peuples, et leur portant , comme Jésus-Christ, la liberté, la paix , et l'abondance.

Je dis la liberté, non celle qui favorise les passions et la licence , c'est un nouveau joug et une servitude honteuse que ce funeste libertinage ; et la règle des mœurs est le premier principe de la félicité et de rafiermissement des empires. Ce n'est pas celle encore, ou qui s'élève contre l'autorité légitime, ou qui veut partager avec le souverain celle qui réside en lui seul, et, sous

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prétexte de la modérer, Tanéantir et Féleindre. Il n*y a de bonheur pour les peuples que dans Tordre et dans la soumission. Pour peu qu'ils s*écartent du point fixe de Tobéissance, le goavemement n'a plus de règle; chacun veut être à lui-même sa loi; la confusion, les troubles, les dissensions, les attentats, r impunité , naissent bientôt de Tindépendance ; et les souyerains ne sauraient rendre leurs sujets heureux qu'en les tenant soumis à l'autorité , et leur rendant en même temps l'assujettissement doux et aimable.

La liberté. Sire, que les princes doivent à leurs peuples, c'est la liberté des lois. Vous êtes le maître de la vie et de la fortune de vos sujets; mais vous ne pouvez en disposer que selon les lois. Vous ne connaissez que Dieu seul au-dessus de vous, il est vrai ; mais les lois doivent avoir plus d'autorité que vous-même. Vous ne commandez pas à des esclaves, vous commandez à une nation libre et belliqueuse , aussi jalouse de sa liberté que de sa fidélité, et dont la soumission est d'autant plus sûre, qu'elle est fondée sur l'amour qu'elle a pour ses maîtres. Ses rois peuvent tout sur elle, parce que sa tendresse et sa fidélité ne mettent point de bornes à son obéissance; mais il faut que ses rois en mettent eux-mêmes à leur autorité , et que plus son amour ne connaît point d'autre loi qu'une soumission aveugle, plus ses rois n'exigent de sa soumission que ce que les lois leur permettent d'en exiger : autrement ils ne sont pius les pères et les protecteurs de leurs peuples, ils en sont les ennemis et les oppresseurs; ils ne régnent pas sur leurs sujets. Us les subjuguent.

La puissance de votre auguste bisaïeul sur la nation a passé celle de tous les rois vos ancêtres : un règne long et glorieux l'avait affermie ; sa haute sagesse la soutenait , et l'amour de ses sujets n'y mettait presque plus de bornes. Cependant il a su plus d'une fois la faire céder aux lois, les prendre pour arbitres entre lui et ses sujets, et soumettre noblement ses intérêts à leurs décisions.

Ce n'est donc pas le souverain, c'est la loi. Sire, qui doit régner sur les peuples. Vous n'en êtes que le ministre et le premier dépositaire. C'est elle qui doit régler l'usage de l'autorité; et c'est par elle que l'autorité n'est plus un joug pour le^

sujets, mais une règle qui les conduit, un secours qui les protège, une Tigilance paternelle qui ne s'assure leur soumission que parce qu'elle s'assure leur tendresse. Les hommes croient être libres quand ils ne sont gouvernés que par les lois : leur soumission fiiit alors tout leur bonheur, parce qu'elle fait toute leur tranquillité et toute leur confiance : les passions, les volontés injustes, les désirs excessifs et ambitieux que les princes mêlent à l'usage de l'autorité , loin de l'étendre, l'affaiblissent : ils deviennent moins puissants dès qu'ils veulent l'être plus que les lois; Us perdent en croyant gagner. Tout ce qui rend l'auto rite injuste et odieuse l'énervé et la diminue : la source de leur puissance est dans le cœur de leurs sujets; et quelque absolus qu'ils paraissent, on peut dire qu'ils perdent leur véritable pouvoir dès qu'ils perdent l'amour de ceux qui les servent.

J'ai dit encore la paix et l'abondance, qui sont toujours les fruits heureux de la liberté dont nous venons de parler; et voilà les biens que Jésu&-Ghrist vient apporter sur la terre : il n'est grand que parce qu'il est le bienfaiteur de tous les hommes.

Oui, Sire, il faut être utile aux hommes, pour être grand dans l'opinion des hommes. C'est la reconnaissance qui les porta autrefois à se faire des dieux mêmes de leurs bienfaiteurs; ils adorèrent la terre qui les nourrissait, le soleil qui les éclairait, des princes bienfaisants, un Jupiter roi de Crète, un Osiris roi d'Egypte, qui avaient donné des lois sages à leurs sujets, qui avaient été les pères de leurs peuples, et les avaient rendus heureux pendant leur règne. L'amour et le respect qu'inspire la reconnaissance fut si vif, qu'il dégénéra même en culte.

n faut mettre les hommes dans les intérêts de notre gloire , si nous voulons qu'elle soit immortelle; et nous ne pouvons les y mettre que par nos bienfaits. Les grands talents et les titres qui nous élèvent au-dessus d'eux, et qui ne font rien à leur bonheur, les éblouissent sans les toucher, et deviennent plutôt l'objet de l'envie que de l'affection et de l'estime publique. Les louanges que nous donnons aux autres se rapportent toujours par quelque endroit à nous-mêmes; c'est l'intérêt ou la vanité qui en sont les sources secrètes ; car tous les hommes sont vains, et n'agissent presque que pour eux; et d'ordinaire

ils n aiment pas à donner en pure perte des louanges qui les humilient^ et qui sont comme des aveux publics de la supériorité qu'on a sur eux : mais la reconnaissance l'emporte sur la vanité» et l'orgueil souffre sans peine que nos bienfaiteurs soient en même temps nos supérieurs et nos maîtres.

Non, Sire, un prince qui n'a eu que des vertus militaires n'est pas assuré d'être grand dans la postérité. Il n'a travaillé que pour lui; il n'a rien fait pour ses peuples; et ce sont les peuples qui assurent toujours la gloire et la grandeur du souverain. Il pourra passer pour un grand conquérant; mais on ne le regardera jamais comme un grand roi : il aura gagné des batailles ; mais il n'aura pas gagné le cœur de ses sujets : il aura conquis des provinces étrangères; mais il aura épuisé les siennes : en un mot, il aura conduit habilement des armées; mais il aura mal gouverné ses sujets.

Mais, Sire 9 un prince qui n'a cherché sa gloire que dans le bonheur dé ses sujets, qui a préféré la paix et la tranquillité, qui seule peut les rendre heureux, à des victoires qui n'eussent été que pour lui seul, et qui n'auraient abouti qu'à flatter sa vanité; un prince qui ne s'est regardé que comme l'honmie de ses peuples, qui a cru que ses trésors les plus précieux étaient les cœurs de ses sujets; un prince qui, par la sagesse de ses lois et de ses exemples, a banni les désordres de son État, corrigé les abus, conservé la bienséance des mœurs publiques, maintenu chacun à sa place, réprimé le luxe et la licence, toujours plus funestes aux empires que les guerres et les calamités les plus tristes ; rendu au culte et à la religion de ses pères l'autorité , l'éclat, la majesté, l'uniformité qui en perpétuent le respect parmi les peuples; maintenu le sacré dépôt de la foi contre toutes les entreprises des esprits indociles et inquiets; qui a regardé ses sujets comme ses enfants, son royaume comme sa famille; et qui n'a usé de sa puissance que pour la félicité de ceux qui la lui avaient confiée : un prince de ce caractère sera toujours grand, parce qu'il l'est dans le cœur des peuples. Les pères raconteront à leurs enfants le bonheur qu'ils eurent de vivre sous un si bon maître; ceux-ci le rediront à leurs neveux; et dans chaque famille ce souvenir, conservé d'âge en âge, deviendra comme un monument domestique élevé dans l'en

ceinte des murs paternels, qui perpétuera la mémoire d*uu si bon roi dans tous les siècles.

Non, Sire, ce ne sont pas les statues et les inscriptions qui immortalisent les princes : elles deyiennent tôt ou tard le triste jouet des temps et de la yicissitude des clioses humaines. En vain Rome et la Grèce avaient autrefois multiplié à l'infini les images de leurs rois et de leurs Césars, et épuisé toute la science de l'art pour les rendre plus précieuses aux siècles suivants : de tous ces monuments superbes, à peine un seul est venu jusqu'à nous. Ce qui n'est écrit que sur le marbre et sur l'airain est bientôt effacé; ce qui est écrit dans les cœurs demeure tou* jours.

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