ACTE I, SCÈNE II
Je ne sais point prévoir les malheurs de si loin.
Je songe quelle était autrefois cette ville Si superbe en remparts, en héros si fertile,
Maîtresse de l’Asie ; et je regarde enfin Quel fut le sort de Troie, et quel est son destin.
Je ne vois que des tours que la cendre a couvertes,
Un fleuve teint de sang, des campagnes désertes,
Un enfant dans les fers; et je ne puis songer Que Troie en cet état aspire à se venger.
Ah! si du fils d’Hector la perte était jurée.
Pourquoi d’un an entier l’avons-nous différée ?
Dans le sein de Priarn n’a-t-on pu l’immoler?
Sous tant de morts, sous Troie, il fallait l’accabler.
Tout était juste alors : la vieillesse et l’enfance En vain sur leur faiblesse appuyaient leur défense ;
La victoire et la nuit, plus cruelles que nous,
Nous excitaient au meurtre et confondaient nos coups.
Mon courroux aux vaincus ne fut que trop sévère ;
Mais que ma cruauté survive à ma colère !
Que, malgré la pitié dont je me sens saisir,
Dans le sang d’un enfant je me baigne à loisir !
Non, seigneur. Que les Grecs cherchent quelque autre proie, Qu’ils poursuivent ailleurs ce qui reste de Troie ;
De mes inimitiés le cours est achevé ;
L’Epire sauvera ce que Troie a sauvé.
ORESTE
Seigneur, vous savez trop avec quel artifice Un faux Astyanax fut offert au supplice Où le seul fils d’Hector devait être conduit.
Ce n’est pas les Troyens, c’est Hector qu’on poursuit.
ANDROMAQUE
Oui, les Grecs sur le fils persécutent le père;
Il a par trop de sang acheté leur colère;
Ce n’est que dansle sien qu’elle peut expirer.
Et jusque dans l’Épire il les peut attirer. Prévenez-les.
PYRRHUS
Non, non. J’y consens avec joie.
Qu’ils cherchent dans l’Epire une seconde Troie ; Qu’ils confondent leur haine, et ne distinguent plus Le sang qui les fit vaincre et celui des vaincus. Aussi bien ce n’est pas la première injustice Dont la Grèce d’Achille a payé le service.
Hector en profita, seigneur ; et quelque jour Son fils en pourrait bien profiter à son tour.
ORBSTE.
Ainsi la Grèce en vous trouve un enfant rebelle?
PYRRHUS
Et je n’ai donc vaincu que pour dépendre d’elle?
ORESTE
Hermione, seigneur, arrêtera vos coups ;
Ses yeux s’opposeront entre son père et vous.
PYRRHUS
Hermione, seigneur, peut m’être toujours chère;
Je puis l’aimer sans être esclave de son père ;
Et je saurai peut-être accorder quelque jour Les soins de ma grandeur et ceux de mon amour, Vous pouvez cependant voir la fille d’Hélène :