‹ Chefs-d'œuvre poétiques des dames françaisesChapitre 3 sur 186 · PREFACE. VII · texte numérisé non relu

PREFACE. VII

fondamental de notre langue reprend le dessus : c'est l'époque des Valois, des récits de Froissart et de Monsfrelet; ce je ne sais quoi qui sera un jour le théâtre comique va naitie, Villon est bien près; l'élément rieur et gausseur étoutTe l'autre. La seule femme d'alors que l'on puisse citer, avec Charles d'Orléans, qu'elle a précédé *, c'est Christine de Pisan, et elle se recommande beaucoup mieux par ses chroniques que par ses vers. Quant à Clotilde de Surville , c'est une de ces existences littéraires pour le moins douteuses, et sur lesquelles il est permis de se taire. L'éclipsé se prolonge jusqu'à la fin du règne de Louis XU. Les seuls vers que l'on fasse sont ceux des soties et des pamphlets. La littérature, comme tout le reste, semble replongée dans le chaos. Avec François I*''", Marot, et bientôt après Ronsard, nous abordons la grande crise de la poésie et aussi de la langue.

Ici nous allons trouver, et il en sera à peu près de même jusqu'à la fin, des talents féminins remarquables, mais secondaires. L'esprit de secte qui était tout à l'heure, qui est encore dans la politique , va poindre et se développer rapidement dans l'art ; il y produira les écoles. Jusqu'à l'hôtel Rambouillet, les femmes s'y mêleront peu ou pomt; mais si leur inspiration n'y perd rien, elle ne senil)le pas y avoir gagné non plus. Cette influence des écoles qui, depuis Marot jusqu'à Malherbe et au delà, vont se disputer la suprématie et la vogue, les femmes la subiront indirectement et de loin, sans l'avoir cherchée et comme à leur insu. En lisant ces pauvres muses un peu incertaines et effarouchées ainsi qu'il arrive toujours aux époques de fermentation, on reconnaît sans peine que ce qui leur manque principalement c'est la confiance en ellesmêmes, cette cause suprême de? infériorités et des chutes; la plupart cherchent un appui, j'ai presque dit une inspirationhomme, et elles la trouvent vite. Que ce soit dans le rimeur contemporain en vogue, le prince du Parnasse, comme on disait alors, ou dans un poète étranger et déjà ancien, ou bien enfin dans quelque auteur oublié, même de son vivant, peu importe ; la matière ou le prétexte à vers, on le tient, on s'en servira. Ne soyons pas injustes d'ailleurs envers des talents qui n'ont plus besoin d'indulgence; à côté de cet esprit, de

* Ce petit-fils du roi Charles V était à la tête d'une pléiade de poètes, tous de race royale , qui tentèrent de réhabiliter la poésie provençale , dont le goût avait passé. La tentative faite par Ronsard un siècle plus tard n'est qu'une imitation et, pour ainsi dire, la contrefaçon de celle de Charles d'Orléans. Ronsard lui prit l'idée de ses procédés, sinon les procédés mêmes, car la réforme du poète royal était réfléchie et savante; Ronsard lui prit aussi l'idée de sa pléiade , première ébauche de l'Académie. Enfin je ne suis pas bien sûr qu'il ne lui ait pas pris certaines de ses inspirations, car il y a énormément du provençal en lui.

viu PREFACE.

cette nécessité ])eiit-ètre d'imitation, il arrive parfois qu'une certaine pointe d'oriiiinalité perce et se fait jour; l'émotion intime et vraie, la fleur de poésie sort, se dégage des embranchements du langage et s'épanouit. C'est le cas plus que jamais de dire que chacune d'elles a son heure ou son jour de gloire, chacune (sauf l'exception inévitable en tout) met son clou d'or au monument et y scelle son nom, impérissable désormais, à commencer par Marguerite de Valois et pour flnir à madame Deshouliéres , dernier nom de cette seconde série que j'imagine assez arbitrairement, puisqu'elle comprend une génération de femmes-poètes qui sont loin d'appartenir à la même famille et au même groupe littéraire, mais qui offre cette commodité de pouvoir présenter de front et sans interruption notable les imitatrices el disciples de tous les réformateurs successifs : Clément Marot, Ronsard, Malherbe et Boileau.

Marguerite, la première, la galante reine de Navarre, et l'auteur présumé et probable en partie de ÏHeptaméron qui porte son nom , figure ici pour quatre pièces qui la peignent parfaitement : des couplets à Jésus-Christ, et un portrait, au moins flatté, de son frère François V; un cantique , la perfection du chrétien, et un billet, presque un billet doux, à Clément Marot, son maître, jusqu'au jour où Bonaventure Desperriers lui fut substitué. Suit sa fille .Jeanne d'Albret, la mère de Henri IV, la savante et forte femme, qui n'a laissé en fait de vers qu'un quatrain et l'impromptu na'i'f qu'on lira, à Joachim du Bellay, ce qui ne veut pas dire qu'il ait été son maître en rien. Puis, pour en finir tout de suite avec les reines et princesses, les stances connues de Marie Stuart, que la chronique attribue à Chatelart; et seize vers de Diane de Poitiers, vers confidentiels et charmants, qui ne sentent nullement l'école.

Avec les dames Desroches mère et fille nous entrons en pleine roture et en plein Ronsard. Savantes comme lui, mais plus retenues et moins oseuses, elles reproduisent son tour, sa manière, ses épithètes accoutumées, et par conséquent ses rimes. On sait que deux des grands chevaux de bataille de Ronsard , ceux qui ont contribué à lui faire gagner et peutêtre perdre sa couronne, ce furent Anacréon et Claudien. Le thème journalier des dames Desroches, c'est l'ode anacréontique; leur auteur de prédilection, c'est Claudien, qu'elles ont traduit en entier. Si l'entrain littéraire , la bonne foi et l'ingénuité dans le travail, si l'érudition et la patience pouvaient tenir lieu de génie, nulle autre muse ne serait placée plus haut qu'elles. Malheureusement, et voilà un exemple éclatant des victimes que fait toujours tout réformateur dont le talent

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