‹ Chefs-d'œuvre poétiques des dames françaisesChapitre 45 sur 186 · MADEMOISELLE DE ROMIEU · texte numérisé non relu

MADEMOISELLE DE ROMIEU

Mademoiselle Marie de Romieu vivait dans le xvi^ siècle et était originaire du Vivarais. Ses poésies , imprimées en '1 581 , se composent d'un long discours tendant à prouver la prééminence de la femme sur l'homme , et d'un assez grand nombre de morceaux de différents genres , mais généralement médiocres sous tous les rapports. Comme il faut de la variété dans un recueil , et que tels ouvrages , quoique mauvais , peuvent avoir un côté plaisant, nous donnerons un extrait de l'Apologie des femmes, un sonnet qui nous a paru passable et une élégie précieuse pour le temps, à cause de la peinture de mœurs qu'elle renferme et du tour facile des vers qui, malgré leur négligence, ont de la grâce et de la naïveté.

DE LA PRÉÉMINENCE DE LA FEMME SUR L'hOMME. lîRIEF DISCOURS EN VERS.

FRAGMENTS

Il me plaît d'admirer des liommes la grandeur; Mais puis si nous venons à priser la valeur, Le courage, l'esprit et la magnificence, L'honneur et la veitu , et toute l'excellence Qu'on voit luiie toujours au sexe teniinin , A bon droit nous dirons que c'est le plus divin

Quant à moi je sçais bien qu'entre nous femmelettes ,

On peut humainement trouver des fautelettes;

Mais qu'on ne vante plus des hommes les combats ,

Qu'on ne me chante phis la force de leurs bras.

Eh ! quel homme osera , fùt-il grand capitaine ,

Comparer sa valeur k la Camilienne?

Valasque, Zénobie, enfin Sémiramis,

En qui Pallas avoit sa plus grand'force mis;

Le ciel voûté n'a point tant de luisans brandons ,

Comme l'on contera de féminins mantons

I yiii ont fait de firandes rlinsesl

Mademoiselle de Romieii s'étend ensuite lon<!;uement. sur la manière dont les hommes viennent à bout de séduire les ijoures femmes. Elle ajoute :

Oncques je n'ai trouvé d;ins toutes les histoires , Ni dans les vieux écrits d'anciennes mémoires, Qu'une femme se soit donnée volontiers A nul homme vivant.

Après cette vérité incontestable , elle fait l'énumération des femmes immortalisées par leurs vers, telles que Sapho, Corinne, de Gambara, Armil, Angosiole, etc. Elle passe ensuite aux Françaises célèbres qui vivaient encore. Les voici :

Viens donc , sœur des Neuf Soeurs , ô nouvelle Charité ,

Ma comtesse de Retz , viens , que tu sois écrite

La première en mes vers -. le grec t'est familier,

De ta bouche ressort un parler singulier,

Qui contente les rois et leur cour magnifique ;

Le latin t'est connu et la langue italique;

60 CHEFS-D'œUVRE POÉTlOrES

Mais par surtout encor le françois te connoît , Pour son enfant t'avoue, t'honore et te reçoit. S'il faut feindre un soupir d'un amant honorable, S'il faut chanter encor une liymne vénérable, Tu ravis les esprits des hommes mieux disans, Tant en prose qu'en vers tu sais charmer nos sens. Venez après Mortel, Charamon, Elisenes, Des roches de Poitiers , grâces Piériennes , Vous aussi qui tenez le sceptre navarois, Et vous, ma générale, honneur des Piémontois, De qui l'illustre sang l'Italie environne , Ayant régné longtemps sur Vicense et Véronne. Mes dames, qui voudroit dignement vous chanter. D'une Valeria il faudroit emprunter Le sçavoir et la voix , ou d'une Cornelie. Finis , muse ; finis , mes plus chères amours ; Mignone, c'est assez; finis-moi ce discours.

Elle ne le finit pas cependant ; mais c'est un avis au lecteur dont il est bien de profiter. Nous ajouterons, seulement que mademoiselle de Roniieu se permet une réflexion très-sensée contre les ennemis du beau sexe :

On doit bien se garder de toute humaine race , Qui ne veut approcher la féminine grâce.

SONNET

L'un chantera de Mars la force et le courage , L'autre loùra les rois , les princes , les seigneurs , Et l'autre entonnera de Vénus les honneurs. Son œil, son ris, ses traits et son gentil corsage.

L'un voudra s'esgayer, orné d'un beau ramage ; Sus , un hymne mondain qui , de sa voix , les cœurs Des iiommes va charmant; l'autre dira des mœurs. L'un à niespris aura la loi de mariage ;

L'autre, d'un vers doré des célestes flambeaux, Qui de Mars , qui des rois , qui des humides eaux , Qui d'Amour, qui des cieux, qui dira de sagesse :

Quant à moy, je ne veux désormais que mes vers Chantent, sinon le los de Dieu par l'univers, Luy offrent tout le fruict de ma tendre jeunesse

ELEGIE

En faveur et personne du seigneur Gralien Messonier, mon cousin, passionné pour l'amour chaste et bonnêle de Lucrèce.

Trois ans étoient coulés en la fleur de mon âge , Avant que j'eus jamais assuré témoignage, Du réciproque amour de celle en qui les dieux Prenoient plaisir à mettre et mon cœur et mes yeux. J'avois la face triste et le visage pâle. Perdant le souvenir de mon courage mâle. L'un me disoit : Ami , il faut laisser l'amour Et jouir en vivant de la clarté du jour. Prendre ses passe-tems à la pêche, à la chasse; Voir courir un levrot qu'un lévrier pourchasse. Avoir un chien couchant, chasser à la perdrix. Et non point s'adonner aux ennuis de Cyprix.

Si tu m'en crois, ami, laisse cette déesse

Et ne t'amuse plus au giron de Lucrèce.

Tantôt l'un, tantôt l'autre, en plaignant ma douleur,

Ailoit ainsi disant le mal de mon erreur.

Je voulois être hermite et faire pénitence ;

Mais quelquefois ma dame étoit mon espérance.

Déjà je m'étois fait un grand religieux ,

.l'assistois saintement à l'office des dieux.

J'étois déjà tout fait aux lieures canoniques ,

Je sçavois leurs versets , leurs hymnes , leurs cantiques ,

Et l'on s'émerveilloit à voir mon long manteau ,

A voir ma grand' soutenue et mon large chapeau.

Un jour, d'un saint martyr on céléhroit la fête.

Attentif d'achever ma très-humble requête ,

Que j'adressois à Dieu , dans l'église égaré ,

De la presse et du bruit assez bien séparé ,

J'avise à moi venir cette douce ennemie;

Alors une rougeur d'une couleur blémie

Me monte sur la face, et, d'aise tout épris.

Je me rassure enfin, ayant courage pris.

Son aller est céleste et son port plein de grâce , Sa modeste beauté toute autre belle efface. Elle portoit en main une grand' coupe d'or ; Et moi je la crus être une déesse encor, Qui descendoit des cieux en habit de mortelle , Tant la divinité sembloit empreinte en elle. Elle entre dans l'église et s'approche de moi , De moi qui suis tout proche et qui reste tout cd Me fit la révérence en tirant de son cœuv Un soupir qui sembloit démentir sa rigueur. Enfin , j'entends ces mots de sa bouche sucrinc , D'où jamais ne sortit que parole divine ;

" Monsieur, n'oubliez pas les pauvres à ce jour,

» N'oubliez pas non plus mon cœur navré d'arnour. >

J'étois debout craintif d'une chose si rare,

Et l'écoutant mon sens éperdûment s'égare.

A mon tour je soupire et lui dis ces propos,

Qui comprenoient en soi tels ou semblables mots :

« Donc , madame , acceptez mes amoureux services ,

1) Vous jugerez mes feux, comptant mes sacrifices. »

» Oui , dit-elle tout bas , aimez parfaitement

» Et bientôt jouirez d'un grand contentement. »

Si être potentat de la puissante Asie,

Si boire du nectar, manger de l'ambroisie,

Sont un extrême bien pour les rois et les dieux ,

Ce oui, que j'entendis, me fit plus heureux qu'eux

GEORGETTE DE MONTENAY.

Mademoiselle Georgette de Montenay était encore jeune lorsque son père , sa mère et six domestiques de leur maison moururent de la peste. Elle eut le bonheur d'en réchapper. Jeanne d'Albret, reine de Navarre, la prit à son service en qualité de fille d'honneur. La lecture des emblèmes d'Alciat donna à cette demoiselle l'idée de composer cent emblèmes ou devises sur des sujets chrétiens ou moraux, expliqués par huitains, qu'elle dédia à Jeanne d'Albret et qui furent imprimés à Paris en 1 571 . Une autre édition, portant le titre û'Emblemata christiana.i a été imprimée à Francfort-

sur-le-Mein en 1 61 9 ; celle-ci contient en outre la traduction des cent emblèmes en latin, en espagnol, en italien, en allemand, en anglais et en flamand. Les deux éditions sont d'ailleurs ornées de gravures ou vignettes représentant le sujet allégorique de chaque emblème.

Pour mettre nos lecteurs à portée de juger du style de mademoiselle Georgette de Montenay, nous rapportons un de ses emblèmes, pris au hasard •

Les grands larrons du monde méprisés, Ont tant sappé cette grand'foiteresse De Babilon et ses appuis brisés, Qu'elle va choir pour un peu que la presse Le vent d'en haut qui commence à souffler. Sortez, enfans, voici qu'elle succombe.

Le feu s'étend; Babilon à bas tombe, Sans que jamais puisse se redresser.

Après les emblèmes viennent six sonnets, dont deux sont adressés à la reine et les autres au gouverneur du prince de Navarre, depuis Henri IV. Ces sonnets sont suivis d'une allégorie en forme d'épître, et dont voici le passage le plus saillant.

.J'ai vu sous le soleil combattre deux montagnes.

I Ces monlat;iies combiiltent pour conserver son livre, i

L'une, la plus superbe, a nom iniquité. L'autre est ardent amour

D'après ce petit échantillon, nous pensons qu'on nous tiendra volontiers quitte du reste.

Ce combat nous rappelle d'ailleurs la montagne en grand travail pour enfanter une souris.

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