TROISIÈME PARTIE
C'est une belle réflexion que fait saint Ambroise, lorsque dans Texplication du Psaume XXXII* il observe que David n'a presque jamais parlé des jugements , soit de Dieu à l'é- ^rd des hommes, soit des hommes même les uns à l'égard des autres, sans y ajouter la justice, comme une condition «SRentielle et inséparable. Du reste , si vous voulez savoir quelle différence nous devons mettre entre la justice et le jugement, la voici, répond saint Ambroise , c'est que le jugement selon le langage commun, est proprement l'acte de juger; au lieu que la justice est l'habitude même, ou infuse ou acquise, qui nous porte à bien juger, c'est-à-dire cette f»inte disposition du cœur qui nous fait rendre à chacun ce qui lui appartient, et qui nous dégage dans nos jugements de toulie affection et de toute passion. Or, David ne voulait pas que jamais ces deux choses fussent séparées, et voilà la règle de conduite qu'il se proposait : Seigneur , disait-il^ j'ai prononcé des jugements, mais ces jugements ont été accompagnés d'une justice exacte; ne m'abandonnez donc pas, à mon Dieu , à la malignité de mes calomniateurs : Feci judicium et juititiam , non (rodas me calumniantibus me (Ps. CXVIII). Cependant, chrétiens, un des désordres où tombent encore ceux qui jugent du prochain, c'est le défaut d'équilé et d'intégrité ; ils jugent selon les désirs de leur cœur, et non pas selon les lumières de leur esprit; ils ju«r gènt par prévention , ils jugent par aversion, ils jugent par
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chagrin, ils jugent par intérêt. Us jugent par mille autres motifs qui corrompent la raison la plus saine et la piu$ droite : Arrêtons-nous à Fintérêt qui les comprend tous. Les Pharisiens refusèrent de ireconnaitre Jésus-Christ, pourquoi? parceque c'^étaient des hommes intéressés, ambitieux, jaloux de la domination qu'ils s'étaient acquise , ou plutôt qu'ils s'étaient usurpée parmi le peuple. Dès que le Fils de Dieu parut, ils le regardèrent comme un obstacle à leurs desseins , comme l'ennemi de leur hypocrisie , comme le destructeur de leur secte, et pour cela ils se firent un intérêt de le décrier et de le perdre : tel fut le principe de tous les jugements qu'ils formèrent contre sa personne et contre ses miracles. Le crédit de cet Homme-Dieu leur était incommode; il n'en fallut pas davantage pour le ruiner dans leur estime, et pour leur faire croire de lui tout ce que la haine la plus envenimée est capable de suggérer.
En eiïet, le Sauveur du monde passait dans la Judée pour un prophète rempU de l'Esprit de Dieu, et les Pharisiens se persuadèrent que c'était un pécheur : Nos scimus quia hic Iwmo peccalor est (Joànn. IX) ; nous le savons, disaient-ils, et nous n'en pouvons douter. Mais cet homme, leur répondail-on, est exaucé de Dieu, mais il fait des miracles, mais il est irrépréhensible dans ses mœurs; il n'importe, c'est un pécheur, et nous le savons : Nos scimus quia hic homo pecro/or est. Pourquoi le savaient-ils? parcequ'ils voulaient, et qu'il était de leur intérêt que cela fût ; car leur intérêt sur ce point était la règle de leur jugement. Si le Sauveur du monde s'était déclaré pour eux, ils se seraient déclarés pour lui, et sans être ni plus juste, ni plus saint, il n'en aurait reçu que des éloges ; mais parcequ'iî condamnait leurs erreurs et qu'il désabusait le peuple séduit par leur fausse piété , quoi qu'il fît, c'était un pécheur : Nos scimus quia hic homo peccator est. Idée bien naturelle des jugemeùts du inonde; nous jugeons des liommes'uon point par le mérite
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qui les distingue, mais par l'intérêt qui nous domine ; non point par ce qu'ils sont , mais par ce qu'ils nous sont ; non point par les qualités bonnes ou mauvaises qu'ils ont, mais par le bien ou le mal qui nous en revient ; car de là naissent les injustices énormes que nous commettons à leur égard, de là les entêtements aveugles en faveur des uns, et les déchaînements bizarres contre lv>s autres ; de là les censures malignes des plus dignes sujets, et les louanges outrées des sujets médiocres ; de là les préférences ixlieuses de ceux-ci , et les exclusions iniques de ceux-là.
Rien de plus ordinaire, mes chers auditeurs : et n'est-ce pas ce que vous avez peut-être mille fois éprouvé vousmêmes? qu'uu homme soit dans nos intérêts, ou que nous ayons intérêt à le faire valoir, dès là nous nous persuadons qu'i^ vaut beaucoup ; sans autre titre que celni-4à , il est dans notre estime, propre à tout et capable de tout : au contraire, que l'intérêt nous aliène de lui , si nous nous en croyons, nous n'y voyons plus rien que de méprisable; cette passion d'intérêt nons le représente tel que nous le voulons, nous le contrefait, nous le déguise, nous cache les perfections qu'il a, et nous fait voir des défauts qu'il n'a pas, nous le figure sous autant de caractères différents qu'il y a de faces différentes dans l'intérêt qui nous fait agir. Comment surtout jugeons-nous d'un ennemi ? il s'est attiré notre disgrâce, c'est assez; avec cela, en vain il ferait des prodiges, ses prodiges mêmes ne serviraient qu'à ;ious lé rendre et à nous le faire paraître plus odieux? en vain il posséderait toutes les vertus , ses vertus les plus éclatantes prennent dans notre imagination la teinture et la couleur des vices «: s'il est dévot, nous l'accusons d'hypocrisie ; s'il ne l'est pas, nous le soupçonnons d'impiété; s'il est humble, nous regardons son humilité comme une faiblesse ; s'il est généreux, nous appelons son courage orgueil et fierté; s'il est discret et réservé , c'est dans notre opinion un homme artificieux
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et fourbe; s'il est ouvert et sincère, nous le traitons d'imprudent et d'évaporé : les autres -ont beau le combler d'éio* ges, cet intérêt qui nous préoccupe , nous fait croire que ces éloges sont autant de flatteries et de mensonges : au même temps qu'on lui applaudit comme les femmes d'Israël applau^ dissaient à David, cet intérêt nous empoisonne contre lui, comme il empoisonnait Saîil ; et voilà encore une fois le caractère de tous les esprits intéressés, et de eeux en particulier qui, selon rexjM^ssion de saint Âmbroise,.se sentent piqué» de Taiguillon de Tenvie. Comme Tenvie a souvent pour objet le plus délicat de tous les intérêts qui est la gloire, aussi iit«eUe une malignité plus subtile pour nous aveugler : de là vient que par une fiitalité malbeureuse, ou plutôt par une indignité qui devrait nous couvrir de confusion, il n'est presque pas^en notre pouvoir de conserver des sentimehts a vain tageux pour ceux qui prétendent aux mêmes rangs que nous,, pour ceux qui sont en état de nous les disputer, beaucoup moins pour ceux-qui les obtiennent et qu'on nous préfère : l'intérêt est comme un nuage entre eux et nous , que notre raison n'a pas la force de dissiper. Nous jugeons équitablement de tout ce qui est au-dessus ou au-dessous de nous ^ c'est-à-dire, de ceux qui par leur élévation ou par leur bassesse ne peuvent nuire à iios entreprises ; mais de cewc que la concurrence nous suscite pour adversaires, nous en jugeons , si Je l'ose dire^ d'une manière à faire pitié.
Plus donc d'.équité, chrétiens, quand une fois le ressort de l'intérêt joue ; et cela est si vrai quo les hommes qui sont nés pour la société , et dont tout- le commerce roul& sur une bonne foi réciproque, ne la reconnaissent plus cette bonne foi , dès qu'ils aperçoivent dans les affaires qui sa traitent entre eux le moindre mélange d'intérêt. Quelque probité qu'ait un juge, s'il est intéressé dans une cause , on se croit bien fondé à le récuser , et Ton ne pense point lui faire injure d'en appeler à un autre jugement que le sien :
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quelque ùréprooluJiie d'aiUsuurs que soit u» tëinoin , si son ÎBlérêt se trouve joint à son témoigiiage, son témoignage passe pour nul ; oomme si les hommes é'u» commun aceopd rendaieut à eus-nième» cette justice de eenfcsser que qaaad leur intérêt est de la partie, ils ne senVplus eapabiei^ de bien juger les ras des autros.
Aiasi ne nous étonBOos peint que les pharisiens jugeassent si injustement de lësua-Clirist, ,et qu'ils fussent si aveugles sur le si^et de ce Dieu^Homme ; e'élait une conséquence naturelle de leur animosité; et il y aurait eu une espèce de miracle que cet aveuglement n'eût pas été Tefiet de leur intérêt ; mais étonnons-nous que Jésus*€brist étant le Saint des saints, ils se fissent un intérêt de le butter en tout et de le contredire ; car voilà, mes chers auditeurs, ce qui les perdit,- et ce qui nous perd tous les jours : nous noos faisons des intérêts qui vont premièrement à nous aveu- ^er, et de là, par une suite infaillible, à nous aigrir, à nous irriter, à nous emporter souvent contre les sujets les plus dignes de notre estime, et toujours contre ceux avec qui la charité chrétienne nous doit unir. O intérêt; combien de jugements as-tu corrompus an préjudice de cette divine vertu, et quelles plaies ne lui fais-tu pas tous les jours par les sinistres impressions que tu répands dans les esprits ! il faudrait donc, conclut admirablement saint Chrysostoine,. pour bien juger du prochain , fttre défait de tou|e préoccupation, libre de toute affection, dégagé de toute passiou^ exempt de toute aversion, de toute attache , de tout ressentiment, de tout désir, de toute crainte , en un mot, de tout intérêt. Mais qui peut se promettre d'être disposé de la sorte? Qui peut sur cela s'assurer de soi^nème? Qui peut répondre de son cœur? Ne vaut-il pas mieux , puisqu'on arrive si peu à cette perfection, s'en tenir à cette loi de l'Evangile : NolUe judicart (Mattk. VU) ; ne jugez point, car que dirons^nousà DieUi^ quand il nous demandera compte de tant
de jugements que noos aurons faite de notre prochain ? nos préventions nous serviront*^Ues d'excuse , et Dieu n'aurat-ii pas droit de nous dire : ii est vrai , vous étiez prévenu ; mais c'est pour cela même que vous deviez vous abstenir de juger; car vous n'avez jugé témérairement de votre frère que quand l'intérêt vous a séparé de lui. Or, prétendez-vous justifier un péché par un autre péché? Ah ! mon Dieu, j'aurai bien plutôt fait de me réduire à me juger sévèrement moi-même sans juger les autres; par là, Seigneur, je mériterai que vous usiez envers moi de miséricorde, par là je trouverai grâce devant vous , par là je me préserverai non-seulement du désordre attaché au jugement téméraire , mais des suites funestes qu'il traîne après lui. Car c'est bien ici que je puis dire avec votre prophète qu'un abîme attire un autre abîme , puisque c'est le jugement téméraire qui donne lieu à la médisance, que la médisance entretient les rapports , que les rapports suscitent les querelles, que les querelles engendrent les inimitiés, et que les inimitiés produisent des vengeances. Il est vrai que i'apôtre, parlant de l'homme spirituel, semble en avoir renfermé le caractère dans ces deux qualités, l'une de juger de tout, et l'autre de n'être jugé de personne : Spiritualis auiemjudieat omnia , et ip$€ ànemine judicaiur {\ Cor. II). Mais on a abusé de ces paroles, et les spirituels ou les dévots, je dis les dévots trompés et les prétendus spirituels du siècle , séduits par leur propre sens , ont interprété saint Paul contre l'intention même de saint Paul ; car ils se sont :attribué, commode plein droit, une liberté présomptueuse de juger impunément tout le monde; et à cette liberté présomptueuse ils ont joint une délicatesse infinie à ne pouvoir souffrir qu'on les jugeât eux-mêmes ; or, ce n'est point ainsi que l'a entendu l'apôtre. Quoi qu'il en soit, voulons-nous être solidement spirituels, opposons à ces deux défauts les deux maximes de l'humilité chrétienne : si Ton nous juge, laissons
juger de noas sans nous plaindre; mais nous , ne jugeons point, ou jugeons toujours faTorabiement, afin qu'au dernier jour nous recevions un jugement de faveur qui nous mette en possession de la gloire, etc.
Tune voeavit illum Dominus suus, et aitiUi: serve nequam^ omne debiiumdimisi tibi^ quoniam rogasti me : nonnè ergo oportuU et te nUtereri conservi tut, sicut et ego tut misertus $um? Et iraius Dominus ejus. tradiiUt eum torto^ rtbtff.
Alon son maître le fil appeler, et lui dit : Méchant serrileur, jo TOUS at remis tout ce que voua me deviez, parceque tous m*en «Tes prié : ne fallaU'il donc pas SToir pitié de TOtre compagnon, cntume j*ai eu pilié de tous? Sur cela, le maître indigné le liTra aux exécuteurs de la justice.
Xatth. XVIll.
Jamais reproche ne fut plus convaincant, ni jamais aussi châtiment ne fut plus juste. Pour peu que nous ayons de lumière et de droiture naturelle, il n y a personne qui ne
sente toute la force de Tun, et qui n'approuve toute la ri«- ^ueur de Tautre : car que pouvait répoadre ce serviteur impitoyable, et si dur à se faire payer sans délai une soimne (le cent deniers, lors même que sob nuUre, louché pour \m de compassion et ayant égard à sa misère, venait de lui remettre jusque dix mille talents? Si donc, irrité d'une teUe conduite,, le maître ne diffère pas à punir ce misérable ; s'il le traite comme ce malheureux a traité son débiteur, et s'il le fait enfermer dans son obscure prison, c'est un arrêt dont l'équité se présente d'abord à l'esprit et dont la raison est évidente. Voilà, mes diers jinditears, la figure, et dès que nous en demeurons là, nous n'y voyons rien qui nous surprenne, ni rien qui ne soit conforme aux lois d'une étroite justice'. Mais laissons la igure, etfaisfuis«en l'application : Jésus-Christ l'a faite lui-même dans notre Evangile, et il y a sans doute de quoi nous étonner : car c'est ainsi, dit le Fils de Dieu, que votre Père céleste se comportera envers vous : Sic et Palervesler cœlestis faeiet vobis { Màtth. XVIII ). Quelle menace, et à qui parle le Sauveur du monde ? à vous, chrétiens, et à moi, si nous ne pratiquons pas à l'égard du prochain la même charité que ce Dieu* de miséricorde a tant de fois exercée en notre faveur, et qu'il exerce encore tous les jours; si dans les offenses que nous recevons du prochain, nous nous livrons à nos ressentiments et à nos vengeances: si nous ne pardonnons pas, si nous ne remettons ims libéralement toute la dette, ou si nous ne la remettons pas sincèrement et de bonne foi : Sic H Pater vnter c<Bie9tit faciel vobiSf si non remiseritis unusquisque proximo suo de cordikus wtHris, De là, mes frères, vous jugez de quelle importance il est de vqus exhorter fortement au pardon des injures. Or, c*«6t ce que j'entreprends aujourd'hui. Matière d'une con-.équènce'^ifiiinie ; matière où je n'aurais pas la confiance de m'engager, st-jë ne cofnptais, Seigneur, sur l'onction divine et refiicac0 tonte^isnnta de votre parole.
Sotttenez-nwi, «mmi Dieu/ dans un sujet «où votre grâce m'est plus nécessaire que juaiitifi Je la deflaandepar la médiation dp Marie. Âve,
Si je parlais à des païens et en philosophe , je pourrais trouver, dans les principes même de la prudence <du siècle, de quoi réprimer les saillies de la vengeance , et de quoi condamner les excès d'une passion aussi aveugle -qu'elle est viotente et emportée. Mais du reste, mes cbers auditeurs, convenons qu'4rvec toutes les preuves de la pl^losophie humaine, je discourrais beaucoup et avancerais peu, et que les plus spécieux raisonnements n'aboutiraient tout au plus qu'à satisfaire* votre curiosité, et non pomt à convaincre vos esprits, ni à toucher vos cœurs. Il faut donc prendre la diose de bien plus haut» et c'est à la religion que je dois avoir recours ; il faut vous parler, non en sage du monde, mais eia prédicateur de Jésus-Ghiist; il faut, pour vous soumettre, employer l'autorité de Dieu même, et .pour vous engager, vous .proposer un intérêt étemel : appliquez-vous, s'il vous plaît, à mon dessein, que j'explique en deux mots. Je viens vous entretenir d'un des plus grands commandements de la loi ; et afin de vous en persuader solidement la pratique, je viens établir deux propositions, qui partageront ce discours. Dieu a droit de nous ordonner, en faveur du prochain , le pardon des injures que nous en avons reçues : c'est la première proposition et la première partie. Si nous refusons au prochain ce pardon, nous donnons à Dieu un droit particulier de ne nous pardonner jamais à nous-mêmes : c'est la seconde proposition et la seconde partie. Prenez garde, mon cher auditeur : voulez-vous dii^uter à Dieu son droit ? je vais le justifier : prétendez-vous que Dieu vous pardonnant, après que vous n'aurez pas pardonné, se relâclie ainsi de son droit? c'est de quoi je vais vous détromper. Il n'est point ici question de belles paroles, ni des agrém^ts de l'élo-
quence chrétienne ; mais il s-âgit de wus fMre Tivement comprendre deux des plus grandes yérités. Commençons.