‹ Chefs-d'œuvres oratoires de BourdaloueChapitre 21 sur 33 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

Quelque liberté que Dieu ait donnée à l'homme en le laissant; comme parle l'Ecriture, entre les mains de son conseil, c'est une maxime générale fondée sur tous les principes de la religion, qu'il n'y a point d'état dans la vie où il soit permis à l'homme chrétien d'entrer sans vocation ''de Dieu; point de condition dont la première et l'essentielle règle ne soit d'y être appelé de Dieu ; point de rang ni . d'emploi qui ne deviennent dangereux quand on s'est en-

gagé sans avoir consulté Dieu. En cela, dit saint Chrysos^ tome, consiste le droit de souveraineté que Dieu s'est réservé sur la créature raisonnable et intelligente : et mot je dis, en cela consiste le bienheureux engagement qu'a la créature raisonnable et intelligente, à n'user de sa liberté et de ses droits que dépendamment de Dieu son Seigneur et son souverain, puisqu'il n'y a rien qui se trouve si étroitement lié avec le salut que ce que nous appelons vocation.

En eiïet , mes chers auditeurs, toute notre prédestination roule presque sur ce point , je veux dire sur le choix des états que nous embrassons. De lu dépend presque uniquement le bonheur ou le malheur de notre éternité; et en voici la raison : parceque la prédestination , disent les théologiens , n'est rien autre chose de la part de Dieu , qu'un certain enchaînement de grâces qui nous sont préparées, et de notre part qu'une suite d'actions sur quoi est appuyé le jugement décisif que Dieu fait de nous ; or, la plupart des grâces que nous recevons sont des grâces déterminées •à notre état, et presque tous les péchés que nous commettons viennent des tentations et des dangers où nous expose notre état. Combien de réprouvés dans l'enfer auraient vécu sur la terre comme des saints , s'ils avaient suivi la voix de Dieu, en embrassant l'état où Dieu les appelait? et combien de saints dans le ciel auraient été sur la terre des impies et des libertins , s'ils avaient choisi telle condition où Dieu ne les appelait pas?

C'est le raisonnement que tout chrétien doit faire en prenant les choses dans leur source primitive, qui est l'adorable Providence : or, quoique ce principe soit universel , et qu'il convienne également à tout ce qui peut être dans la vie un sujet de délibération et d'élection, il faut néanmoins recon-r naître qu'il doit être surtout appliqué à ce qui regarde les honneurs du siècle et notre agrandissement dans le monde : je veux dire , que pour parvenir sûrement et irréprochable-

ment aux honneurs du siècle , ii faut une vocation plus expresse , plus certaine , plus infaillible. Car c'est ainsi que l'apôtre l'a hautement déclaré, en publiant cette loi si solennelle , que l'ambition des hommes a toujours affecté de contredire , mais que la parole de Dieu lui opposera éternellement, savoir que nul ne doit s'attribuer l'honneur à lui-même, mais qu'il est uniquement pour celui à qui Dieu le destine ; Nec qui$quam sumit $i(n henùrem $ed qui vocatur à Deo (Hebr. V). Règle également fondée et sur l'intérêt de Dieu et sur l'intérêt de l'homme : hitérêt de Dieu , puisque c'est à lui que l'honneur appartient , et par conséquent à lui seul qu'il appartient aussi de le donner comme il lui plaît , quand il lui plaît , et à qui il lui plaît ; car s'il est de son droit et de sa grandeur d'ordoimer de tout dans le monde , n'est-il pas à plus forte raison de cette même grandeur et de ce même droit de régler à son gré et selon ses vues ce qu'il y a dans le monde de plus distingué? Intérêt de l'homme, puisqu'on peut dire en général qu'il n'y a rien de plus dangereux pour le salut de Thomme que l'élévation : mais si toute élévation est dangereuse, combien l'est celle où l'on s'est porté de soi-même et selon les désirs de son cœur.

Quoi qu'il en soit, chrétiens, voilà la règle que nous devons suivre; mais est-ce la règle que nous suivons? Ah! c'est ici que votre attention m'est nécessaire, et je n'aurais qu'à consulter l'expérience pour vous convaincre de ce que j'ai! maintenant à vous reprocher ou à déplorer avec vous. Les honneurs du monde sont dans les principes de la prédestination étemelle autant de vocations de Dieu ; mais le scandale du christianisme est de les voir aujourd'hui traités comme les choses les plus profanes : car, au mépris de ^aint Paul et de sa règle, on y entre sans vocation ; on les obtient par brigue et par artifice, de quelque nature qu'ils soient; on les regarde comme dus à sa naissance , on les poursuit comme des récompenses de ses services, on en foit des éta*

324 SmiMON

blisscments de foroiUe et de maison ; on les mesure par le plus ou le moins d'intérêt, le plus ou le moins de profit qui en revient; on en fait des commerces sordides et honteux; et t^ut cela sans remords , sans inquiétude , parcequ'on s'autorise d'une prescription imaginaire et d'un faux usage; comme si le dérèglement de notre conduite pouvait jamais devenir un titre contre les droits de Dieu. Sur quoi gémironsnous , si ce n'est pas sur de semblables abus ?

Venons au détail, et quelque confusion qu'il nous en coûte, ne craignons point de découvrir nos plaies, dans la nécessité pressante et extrême où nous sommes de les guérir. On se pousse aux honneurs du siècle sans vocation ; et je n'en suis pas surpris, puisque l'erreur va jusqu'à supposer qu'il ne faut point pour ces sortes d'états de vocation. Il faut une grâce de vocation pour embrasser une vie humble dans le cloître ; on en convient : mais pour s'élever aux premiers rangs, mais pour être assis sur les tribunaux, mais pour se charger des affaires publiques, mais pour exercer des emplois où l'on a entre les mains les intérêts de toute une ville, de toute une province, de tout un royaume; mais pour occuper les places qui demanderaient , s'il était possible, la sainteté des anges, l'ambition d'un homme et sa cupidité suflit , c'est à lui-^même d'être Fauteur de sa destinée , et il n'a qu'à s'en rapporter à son propre témoignage ou plutôt à sa présomption. Le Fils de Dieu a beau dire dans notre Evangile , que ces places ne sont que pour ceux à qui son Père les a destinées : Sed quibus paralum e$l à Paire meo (Matth. XX) ; cette destination du Père céleste est un mystère inconnu à l'ambitieux. En vain saint Clirysostome lui rcmontre-t-il que ces emplois ont des engagements nécessaires avec la conscience , et par conséquent qu'ils doivent être, si j'ose ainsi parler, du domaine de la grâce; ce domaine de la grâce qui l'incommode et qui bornerait ses projets , lui parait chimérique. En vain saint Bernard lui fait*il

entendre que plus ces honneurs sont relevés et distingués , plus ils demandent une vocation qui les sanctifie : Thabitude qu'il s'est faite de n'y procéder que par les vues d'une prudence chamelle le rend insensible à tout. Pour les dignités même de l'Eglise , quel égard a-t-on aujourd'hui à la vocation divine? y engager ses enfants encore incapables d'être appelés , les y faire entrer avant qu'ils soient en état de les connaître ; et quand cette connaissance leur est enfin venue , les forcer, au hazard de leur damnation , à s'en tenir là , estce agir dans la pensée que ces dignités ecclésiastiques sont d'un ordre spirituel , et qu'il n'appartient qu'à Dieu même d'en disposer?

Ce n'est rien encore : car si le mérite et la vertu suppléaient en quelque manière au défaut de la Tocation et de la grnce , quoiqu'il y eût toujours, selon saint Grégoire, pape, de l'indécence à s'attirer par ces voies-là mêmes les honneurs du siècle, encore pourrait-on dire qu'ils ne seraient pas absolument profanés. Mais quand, à l'exclusion du mérite, on voit , comme il n'arrive que trop , remuer tous les ressorts de rintrigue, de la cabale, de l'intercession , de la faveur; quand le crédit et l'amitié s'en mêlent et qu'ils y ont la meilleure part , quand on y emploie la ruse et la fraude , qu'on y joint rimportunité , et qu'à l'exemple de la mère des deux disciples, on joue toute sorte de personnages, de suppliant, de négociant, d'offrant, d'adorateur et de client,' Ad&rans et pe(ens (Matth. XX) : quand on ne se cache pas même d'user de tels moyens, mais qu'on s'en déclare, qu'on s'explique ouvertement de ses prétentions, qu'on se fait une politique d'en venir à bout , et qu'après n'y avoir épargné ]]i souplesse , ni bassesse , on se glorifie encore du succès , comme d'un trait d'habileté; le dirai-je? quand on s'introduit aux honneurs par la porte de l'infamie , et que pour s'en ouvrir le chemin , on corrompt celui-ci par promesses, celle-là par présents, cet auti'e par menaces; enfin, quand

pour y réussir plus sûrement , on s'appuie du vice même et de riniquité dont on recherche la protection : quaml tout cela , dis-je, à force d'être commun passe même pour inno> cent , pour légitime , pour honnête , que peut-on conclure ? sinon que toutes les idées de Thonneur, j'entends celles que Dieu nous avait imprimées , s'eiïacent tous les jours de ' nos esprits, puisque nous n'envisageons plus ces honneurs du monde comme des rangs marqués par la Providence, mais comme des objets de nos passions , ou comme des dons de la fortune , exposés aux entreprises des plus hardis.

Ecoutez-moi toujours, chrétiens, et ne perdez rien d'une morale si étendue. On poursuit les honneurs même les plus saints , commes dus à sa naissance, autre prévarication; et sans nul fondement que celui-là, on se croit bien établi, et même en droit de prétendre à tout. C'est assez d'avoir de la qualité, pour aspirer à ce qu'il y a de plus éminent dans le sacerdoce. C'est assez d'être né d'un père opulent, pour se pousser aux plus grandes charges. C'est assez , selon le langage ordinaire , qu'un tel soit iils d'un tel, pour que le fils ait l'assurance de vouloir être tout ce qu'a été le père. Avec cela, quelle que soit son indignité et son incapacité personnelle, il n'y aura rien qu'il n'entreprenne : il jugera, il condamnera,. il gouvernera, il décidera du sort et de la vie des hommes, il sera, comme dit l'Evangile, sur le chandelier, lorsqu'il devrait être caché sous le boisseau. Moïse, remarque Philon le juif , se voyant sur le point de mourir, . n'osa jamais nommer un de ses proches pour lui succéder dans l'honorable commission qu'il avait reçue de conduire le peuple : pourquoi? parcequ'il ne crut pas, ajoute le même auteur, qu'un choix de cette conséquence lui appartînt, ni qu'il lui fût permis d'appeler les siens à un ministère où lui-même n'était parvenu que par une vocation expresse de Dieu : Àut quia non pulavil rem laniam ad suum perlinerejudicium, aul quia ipse non polueral nisi Dto

vocanie principalum Muscipere ( Philon. ). Ainsi raisonna ce saint législateur. Mais Tambitieux bien plus éclairé, ou bien moins scrupuleux que Moïse , se destine, sans hésiter, pour successeur à qui il lui plaît, et fait valoir, aussi bien que les enfants de Zébedée, la proximité du sang, pour 'venir à bout de tous les desseins qife lui suggère son ambition. Il n'est pas jusqu'aux dignités les plus sacrées, dont certains esprits du monde , esprits intéressés et avares , ne continuent à dire aujourd'hui , mais avec bien plus de scandale, ce que disaient déjà du temps de David, les premiers du peuple d'Israël : allons , possédons le sanctuaire de Dieu comme notre héritage : Omnes principeM eorum , qui dixerunt : hœreditale possideamus sancluarium Dei ( Ps. LXXXII) '.-c'est un bénéfice qui depuis tant d'années ^st dans notre maison , et qu'il y faut conserver. Mais moi je réponds avec le même prophète : Deus meus y pone illos ni rolam, et sicul stipulam anle faciem venli (Ibid.). Faitesles, mon Dieu, tourner comme une roue, dissipez-les comme le vent dissipe la paille ; c'est-à-dire , humiliez-les, détruisez-lez , anéantissez-les , et puisque dans ce qui concerne même votre culte ils ont si peu d'égard à vous, n'ayez que des malédictions pour eux. Et en effet, rien de plus fatal ni de plus sujet à des suites malheureuses, que ces possessions héréditaires du sanctuaire de Dieu.

Mais j'ai rendu, dites-vous, des services considérables, et cette pjace qui vient de vaquer et que je poursuis , est une récompense qui me regarde naturellement? Hé bien, reprend saint Bernard , que concluez-vous de ces services tant vantés par vous-même ? Pour avoir rendu des services, qui n'ont communément ni rapport ni proportion avec la place que vous ambitionnez , en êtes-vous plus capable de la remplir ? Cette place est-elle faite pour reconnaître des services, tels que ceux dont vous voulez vous prévaloir? Est-il juste, par exemple, que le sacerdoce et ce qui lui est

annexé , soit la récompense d'un service temporel et mondain ? y aiirait-41 simonie plus visible et plus condamnable que celle-là? faut-il, parceque vous avez servi, qu'un pouvoir de mal faire et de vous perdre vous soit mis en main ? Ayez servi avec tout le zèle , avec toute la fidélité qu'on pouvait attendre de vous , cette fidélité doit-elle être récom-' pensée dans votre personne, souffrez que je m'ex[)rime ainsi, parla prostitution de Tautorité? n'y a-t-il point pour des prétendus services que vous mettez à un si haut prix , d'autre justice à vous rendra, que de vous faire monter à un degré où Dieu ne veut pas?

Cependant, mes cliers auditeurs, tel est l'aveuglement de notre cupidité : contre toutes les vues de Dieu, dès honneurs où Ton doit être appelé par la vocation du ciel, on se fait, par une indigne profanation, des établissements pour la terre. Combien de pères et même de pères chrétiens, ou plutôt oubliant qu'ils sont chrétiens, tiennent le* langage de cette mère de notre Evangile : Die ut sedeanl hi duo fitii mei (Matth. XX) , placez mes deux enfants auprès de vous, et qu'ils aient, l'un à votre droite, l'autre à votre gauche, les plus hauts ministères de voire royaume. S'il y en a quelques-uns assez retenus pour ne s'en pas déclarer si grossièrement, où sont ceux qui dans le cœur ne se le disent pas à eux-mêmes? Car c'est là un des articles sur quoi je soutiens que la morale de Jésus-Christ, dont nous nous glorifions tant quelquefois, ne nous a point encore réformés. Tant de dévotion, tant de régularité qu'on le voudra sur tout autre point, on y consent, on s'en pique ; mais on veut voir sa famille honorablement établie, je dis honorablement selon les maximes du monde. On veut voir ses enfants pourvus, et pourvus avantageusement selon les idées du monde; c'est-à-dire, les uns dans l'Eglise avec tout le faste du monde, les autres dans le monde avec tout le luxe du paganisme ; les uns riches des dépouilles des peuples.

les autres du patrimoine de Fautel ; les uns sur le pinacle du temple, où souvent la tête leur tourne, les autres dans les magistratures, où le poids de leurs obligations les accable, et parceque la corruption des mœurs suit presque infailliblement de là, les uns et les autres déréglés et scandaleux dans leur état : Die ut sedeant hi duo filii mei ( Matth. XX ). Malédiction qui par un juste, mais terrible jugement de Dieu, semble être de nos jours attachée ù toutes les familles des grands. Vous diriez même que cet abus ait désormais passé en loi, et que Dieu avec toute la supériorité de sa sagesse et de sa grâce soit obligé de s'y assujettir. Il suHit que ce jeune homme soit le cadet de su maison, pour ne pas douter qu'il ne soit dès là appelé aux fonctions redoutables de pasteur des âmes; si les choses changeaient de face , sa vocation changerait de même : tandis qu'il aura un aîné, elle subsistera, et cela, dit-on, parceque pour l'intérêt delà famille il faut que l'un des deux s'avance par là. Disons mieux et plus simplement ; et cela, parceque la fin qu'on se propose, et que se proposent même bien des pères dévots, est de faire des familles puissantes, et non de faire des familles chrétiennes.

Je ne parle point d'un autre désordre, qui se trouve joint k celui-ci, et qui faisait autrefois gémir Salvien, ce saint prêtre de Marseillp ; savoir que dans ce département de con- «litions, fait par des parents aveugles.et prévenus de l'esprit du monde, si de plusieurs enfants qui composent la même famille, il y en a un plus méprisable, c'est toujours celui à qui les honneurs de l'Eglise sont réservés. S'il est disgracié, mal fait, ou s'il n'a plus l'inclination du père et de la mère, dès là il en faut faire un bénéficier. 0 impiété, s'écriait ce grand homme ! comme si de n'avoir pas les qualités nécessaires pour tout le reste, c'était une vocation pour la maison de Dieu; et que les autels dussent être pourvus des rébus du monde : At verô nunc nuUi Deo magis vovenlur, quàm

330 SEftMON

quos parerUumpietM minus respieil ; el qui indigni cementur hœredilale^ dignijudicarUur c<msecratione'{SALy, ). Pouvait^l s'énoncer en des termes plus forts et plus propres pour nous? mais maintenant, dit-il, on ne donne point d'enfants plus volontiers à Dieu que ceux qui ont moins de part -à la bienveillance paternelle; et quand on les juge indignes de soutenir Thooneur de' leur naissance, on les estime capables d'être les ministres de Jésus-Christ et les dispensateurs de ses mystères.

Faut-il s'étonner après cela, chiétiens, si Dieu, juste vengeur de sa providence et de ses droits, s'élève contre nous? De quel œil peut-il voir une telle profanation ? serait-il ce qu'il est,, c'est-à-dire, serait-il un Dieu sage, un Dieu saint, un Dieu parfait, s'il souffrait tranquillement de pareils abus ! Mais surtout, faut-il s'étonner si toutes les conditions du monde sont si avilies, si elles se trouvent remplies de tant d'indignes sujets, si l'on voit tant d'ecclésiastiques scandaleux, tant de juges corrompus, tant de .grands sans conscience et même sans religion ? ne serait-ce pas une espèce de miracle, si cela n'était pas ainsi? Comment vouiez-vous que des gens qui n'ont ni grâce ni vocation pour un état y soient fidèles à leurs devoirs, et qu'ils ne s'y perdent pas? que la même cupidité, la même ambition qui les y a fait ontrer, ne les porte pas à mille autres désordres ? Ah ! Seii^neur, je prêche une-morale toute raisonnable, toute solide, toute chrétienne : mais où est-ce que je la prêche? au milieu de la cour, et devant des auditeurs appliqués à m'écouter, mais peu disposés à me croire. Ce sont des mondains, et qui, parmi ces mondains, comprendra ce langage ou le voudra comprendre? Domine, quis credidit auditui nostro ( ISAÏ. LUI ) ? Mais au moins. Seigneur, si le monde n'est pas touché de ces maximes, s'il ne les reçoit pas, elles lui auront été annoncées, il en aura été instruit, il ne se prévaudra pas contre votre loi de son ignorance, et vos mi-

nistres par leur silence ne laisseront pas Fambition prescrire contre votre Evangile. Car ce que je dis, je le redirai toujours, et toujours je rendrai contre le monde ce témoignage à la vérité, que les honneurs du siècle doivent être de voire part autant de vocations, et que ce sont encore par rapport au prochain de vrais assujettissements et des engagements à le servir, comme nous Talions voir, dans la "seconde partie. •

SECONDE PARTIE

11 n*y a que Dieu, chrétiens, qui soit grand absolument et par lui-même : tout ce qui est grand hors de Dieu et parmi les hommes, ne Test qu'avec dépendance, et que par rapport au prochain, je veux dire, pour le bien et pour Futilité du prochain ; et il n'est rien dans le monde de plus odieux ni de plus injuste qu'une fortune qui devient fière à mesure qu'elle s'élève, et qui se prévaut de ce qu'elle est, puisque ce qu'elle est, bien loin de lui inspirer un esprit de hauteur et d'orgueil, doit être pour elle-même un fond de modestie, de condescendance, de charité et d'humanité. En effet, dit excellemment saint Ambroise, dominer pour dominer, c'est le privilège de l'être de Dieu ; mais le propre de la créature est de dominer pour servir, et autant de fois qu'il arrive à l'homme de séparer ces deux choses, en s'attribuant ce qu'il n'a pas, il détruit même ce^qu'il a : pourquoi? parceque la domination de l'homme, prise dans les desseins de Dieu, n'étant qu'un véritable ministère, du moment qu'il en ôte l'esprit de zèle et de charité pour le. prochain, il en ôte la partie la plus essentielle, et par conséquent il l'anéantit.

De savoir si ce point de morale a été connu dans le pa-

• ganisroe, ou si c'est une obligation nouvelle que l'Evangile

nous ait imposée, c'est ce que je n'entreprends point d'exa-

miner ; cependant il semble que ce soit une différence que TËvangile de ce jour mette entre les païens et nous. Car les grands parmi les païens, dit le Fils de Dieu, traitent le^ petfts avec empire ; au lieu que parmi vous les petits doivent être traités des grands avec amour, et même, selon les règles *de la foi, avec un' sentiment de respect : Sdlis quia principe geniium dominantur eorum (Matth. XX). Ainsi pariait ce divin maître : mais saint Jérôme remarque fort bien que le Sauveur du monde en parlant ainsi, supposait Tusage des nations infidèles comme un désordre, et non pas comme une légitime possession ; et qu'en nous apprenant à bâtir sur un fondement tout contraire, c'est-à-dire, à nous faire un engagement de charité de ce qui nous élève audessus des autres , et particulièrement de ce qui nous met en pouvoir de leur commander, il ne nous a point donné d'autre loi que celle même qui nous était déjà prescrite à tous par la raison, mais que les ténèbres du péché avaient obscurcie, et qui avait besoin des lumières de sa sainte doctrine pour être mise dans un plein jour.

Non, mes chers auditeurs, il n'est point nécessaire de recourir à l'Evangile pour être convaincu de cette vérité. Le [»rince des philosophes n'avait aucun principe du christianisme , et il la comprenait néanmoins, quand il disait que les rois dans ce haut degré d'élévation qui nous les fait regarder comme les divinités de la terre , ne sont après tout que des hommes faits pour les autres hommes , et que i;e n'^st pas pour eux-mêmes qu'ils sont rois , mais pour les peuples. Or, si cela est vrai de la royauté , nul de vous ne m'accusera de porter à son égard trop loin la chose , si j'avance qu'on ne peut rien être dans le monde , ni s'élever, quoique par des voies droites et légitimes, aux honneurs du monde que dans la vue de s'employer , de s'intéresser , de se consacrer, et même de se dévouer au bien de ceux que la Providence fait dépendre de. nous; qu'un homme, par

exemple, reyétu d'une digfiité, n'est qu'un sujet destiné de Dieu et choisi pour le service d'un certain nombre de personnes à qui il doit ses soins; qu'un particulier qui prend une charge, dès là n'est plus à soi , mais au puMic ; qu'mi supérieur, qu'un maître n'a ^'autorité en main que parcequ'il doit être utile à toute une maison, et que sans autorité il ne le peut être. PrtBes, disait saint Bernard, écrivant à un grand du monde, et lui mettant devant les yeux l'idée qu'il devait avoir de sa condition : Prœes , non ut 'éê subdiiiê creicas, sed ut ipside te (Bernar.) : vous êtes en place de commander, et il est juste qu'on vous obéisse : mais souvenez-vous que cette obéissance ne vous est due qu'à titre onéreux, et que vous êtes pcévaricateur, si vous ne la faites servir tout entière au proût de ceux qui vous la doivent.

De là je conclus que s'il se trouve un chrétien ( or combien ne s'en trouve~t-il pas?) qui par le rang que lui donne ou sa fortune ou sa naissance, ayant sous soi des vassaux et des sujets, ne les considère que pour soi-naême , que pour ses intérêts propres , que pour s'en glorifier et s'en faire honneur, et qui du reste les néglige, sans se mettre en peine de pourvoir à leurs avantages, et de leur procurer les biens solides qu'ils ont droit d'attendre de lui, dès lors sans autre crime, il mérite d'être réprouvé de Dieu. Pourquoi? Parcequ'il renverse cet ordre de Dieu, qui n'a fait les grands que pour les petits , et les puissants et les forts que pour le» faibles : ainsi l'a décidé saint Augustin, raisonnant sur les principes généraux de la Providence.

Je sais que le christianisme a bien encore enchéri sur cela, et que l'exemple du Fils de l'homme, qui n'est pas venu pour être servi, mais pour servir les autres, a rendu ce -devoir beaucoup plus indispensable. Car ne -serait-il pas honteux , dit saint Ghrysostome , que dans une religion où nous reconnaissons Jésus-Christ pour maître et pour maître souverain , il y eût des hommes qui voulussent exercer un

cherchent à dominer : Non ita eril inter vos ( Matth. XX ) . Voyons donc si parmi ceux qui se poussent aux honneurs du monde, on ne trouve point de ces âmes païennes, qui abusent de leur condition, et qui joignant Torgueil à Tautorilé, la rendent également impérieuse et insupportable. Voyons si dans le christianisme, malgré Texemple d'un Dieu humilié et anéanti, on ne trouve pas encore tous les jours de ces maîtres hautains et durs, qui ne savent que se faire obéir, que se faire sei'vir, que se faire craindre, sans savoir ni compatir, ni soulager, ni condescendre, ni se faire ^aimer; qui usant de toute la force, et souvent tnême de toute Taigreur du commandement, n'y mêlent jamais, selon le précepte de Tapàtre, Fonction et la douceur de la charité. L'e&prit de domination que je combats, ne manquera pas de prétestes pour se justiGer; mais la parole que je prêche, aura encore plus d'efficace pour le confondre. Appliquezvous.

On se flatte, parcequ'on est élevé , d'un prétendu zèle de faire sa charge, de soutenir ses droits, de garder sou rang : on va plus loin, et quelquefois même on se fait de ses fiertés et de ses hauteurs un devoir, tant l'amour-propre est ingénieux à nous déguiser les vices les plus grossiers, sous l'apparence des plus pures vertus. Mais, répoud saint Bernard, si c'est un zèle de foire sa charge et un vrai zèle, pourquoi ce zèle ne s'allume-t-il qu'en certaines rencontres, et lorsqu'il est question d'abaisser les autres, et de prendre l'ascendant sur eux ? pourquoi dans tout le reste devient-il si paresseux et si lent ? pourquoi le voit-on languir et s'éteindre du moment que l'ambition est satisfaite ? Car quelque subtils que nous soyons à nous tromper nous-mêmes, voici, chrétiens, le sujet de notre honte, et il faut que nous en convenions. Ne s'agit-il que d'une fonction pénible, laborieuse, de pure chanté et de nul éclat, ce zèle de faire sa charge et de mamtenir son rang nous inquiète peu : mais

SUR UAimnoN. ssRf

qu'il y ait ime présëaiiee à disputer, une soomtsflion à exiger, une loi à imposer, c'est là qu'il se réveille el qu'il se réveille tout entier. Il élût assoupi, et sur toute autre chose il le serait encore ; mais il n'y a que ce point d'honneur qui le pique et qui le ranime. Or est>«ce là seulement ce qui doit piquer et animer un cèle durétien? De plus, poursuit saint Bernard, estn^e foire sa dmrge que d'en rendre le joug fè* dieux, pesant, et presque insout^iableàceux qui le doivent porter? est-ce ûiire sa char^, que d'irriter 1^ esprits, au Ueu de les gagner, que de révolter les C(Bnrs,-au lieu de les soumettre, que d'accabler les uns de chagrin , de jeter les autres dans le désesp<Hr, d'insulter à ceux-ci, de rebuter et de désoler ceux-là, d'exciter mille murmures, et de renverser toute la subordination en vouhint l'établir et la rendre trop exacte? Car voilà à quoi sd>outit ce zèle, dont l'ambition se pare; à ne rien foire pour vouloir trop foire, et à détruire au lieu d'édifier. On s'^itête de certains droits qu'on veut soutenir ; et parcequ'on ne consulte point l'humilité chrétienne, il fout les soutenir, ces droits, soit réels, soit prétendus, à quelque prix que ce puisse être : il fout, quelque plaie qu'en reçoive la charité, et quoi qu'il en doive coûter au prodiain, les foire valoir dans toute leur étendue, les poursuivre dans toute leur rigueur, n'en rien céder, n'en rien rabattre, n'entendre à nul accommodement, à nulle composition, pourquoi ? parcequ'on est possédé de cet esprit d'empire et de domination, qui souvent même, par le plus déplorable aveuglement, d'une pure jalousie d'autorité se foit une vertu et une justice.

Jalousie d'autorité , ah l tentation funeste, à quelles extrémités et à quels excès ne portes-tu pas tous les jours les hommes? combien de scandales as-tu causés? combien de ressentiments et de vengeances as -tu autorisés? de quels maux n'a&-tu pas été le principe, et quels biens n'astu pas mille fois arrêtés? Si l'humilité , telle que notre Ëvaur*

358 SERMC^

gile II0Q6 la propose, servait à cette passkm de correcttf et de remède. Dieu en tirerait sa gloire ; et ces droits qui nous touchent si sensiblement ne seraient que mieux maintenus : mais parcequ'on ne sait rien ménager, et que pour venir à bout de ses entreprises, on suit le génie altier et indépendant de l'ambition , il &ut que pour un droit souvent très frivole, souvent douteux, souvent chimérique, la paix soit troublée , Tunion et la concorde ruinées, Tinnocence opprimée , la patience outrée , que le dépit et la haine s'emparent des cœurs, et qu'un dantôme mette partout le désordre et k confusion.

Ce qu'il y a de plus étrange , c'est qile les plus impérieux , ce sont communément ceux à qui cet empire qu'ils affectent, doit moins convenir. Des gens qui de leur fonds ne sont rien, des gens sortis de l'obscurité et du néant, mais devenus grands par machines et par ressorts, ce sont là ceux qui parlent avec plus d'ostentation, qui agissent avec plus d'autorité, et qui pour relever leur feusse grandeur, se font une gloire d'abaisser même et de dominer les vrais grands. Ce n'est pas assez; des gens dévots par état et par profe»* sion , des gens plus obligés par là même à dépouiller, du moins à mépriser toute supériorité humaine, ce sont quelquefois les plus Jaloux de leurs prétentions , les plus obstinés dans leurs sentiments , les plus absolus dans leurs ordres* Qui voudrait leur résister, qui voudrait les contredire et contester avec eux, à quels recours ne s'exposerait-il pas, et quels scandales n'en a-t-on pas vus?

Tel est, mes chers auditeurs, le cours du monde, et sur quoi nous ne- pou vous assez gémir ; tel est le cours du monde le plus chrétien. Ce n'est pas seulement dans les cours des rois , ni dans le monde proÊine , qu'on se laisse enfler de la sorte , et qu'on aime à exercer son pouvoir et de le faire sentir. Rien de plus commun , ô opprobre de notre siècle , disons mieux, ô oppri^ire de tous les siècles ! non, rien de

pl»s commun dans TEglise même, dans cette Eglise fondée néanmoins sur riiumilité de Jesus-Christ. Contre l'avis que nous donne Tapôtre de ne chercher point à dominer dans le clergé, Neque ui daminenles in cleri$ (1 Petr. V), on envisage les plus saintes dignités par les respects, par les hommages qu'elles attirent, et non point par le travail qui en doit être inséparable : on oublie qu'on est père , qu'on est pasteur, et l'on se souvient seulement qu'on est maître : on réduit les âmes dans une espèce de servitude. Saint Paul veut que Ton traite les serviteurs c^mme ses frères, et l'on traite ses frères comme des esclaves : on a une secrète complaisance à tenir bas ceux-ci; on se vante comme d'un succès d'avoir humilié ceux-là , on s'en glorifie, on en fait trophée : on veut que tout plie, que tout se soumette dès qu'on a prononcé une parole , et souvent on refuse soi-même de se soumettre à des puissances supérieures dont on relève , et de plier sous une juste domination. Qu'on eût une semblable autorité, on saurait bien la faire valoir : mais qu'on y soit sujet , on ne veut plus la reconnaître. Est-ce là l'esprit de Dieu? sont-c^ là les enseignements que Jésus-Christ nous a donnés? est-ce ainsi que les apôtres ont converti le monde? Ah ! chrétiens, tenons-nous toujours et en tout à la belle maxime du Sauveur des hommes ; Qui major est in- 1er vos, fiai sîcul minisler (Mat. I). Plus votre rang vous distingue des autres, plus devez-vous vous en approcher; plus devez-vous, pour user de cette expression, vous humaniser ; plus devez-vous avoir de douceur, de modération , de charité. Si j'insiste sur cette morale, et si je le fais avec la sainte liberté de la chaire, vous ne pouvez la condamner. Quand je parle au peuple^ mon ministère m'oblige à leur apprendre le respect et l'obéissance qu'ils vous doivent : mais puisque je vous parle dans cette cour, puisque je parie à des grands, je dois leur dire ce qu'ils doivent aux peuples. Honneurs du siècle» vocations de Dieu; assujettissements à

i4A SEimos

servir le prochain ; enfin bonn^rs du sièètc, engagement à travailler et à souffrir, c'est la troisième partie.

Page 1