‹ Chefs-d'uvre de BossuetChapitre 47 sur 102 · CHAPITRE XXn · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXn

Deux mémorables prédictions de Notre Seigneur sont expliquées, et leur accomplissement est justifié par l'histoire.

Telles sont les prédictions qu'il a faites à tout le peuple. Celles qu'il ^. Malth. xxui, 56. XXIV. 34. 3Iarc. xui. 30. Luc. xix, 52. — 2. Luc. xix, A\.

— 5. Luc. xxiii, 27. — 5. Ibid. 28 et seq.

fit en particulier à ses disciples méritent encore plus d'attention. Elles sont comprises dans ce long et admirable discours où il joint ensemble la ruine de Jérusalem avec celle de l'univers*. Cette liaison n'est pas sans mystère, et en voici le dessein.

Jérusalem, cité bienheureuse que le Seigneur avait choisie, tant qu'elle demeura dans l'alliance et dans la foi des promesses, fut la figure de l'Église, et la figure du ciel où Dieu se fait voir à ses enfants. C'est pourquoi nous voyons souvent les prophètes joindre, dans la suite du même discours, ce qui regarde Jérusalem à ce qui regarde l'Église et à ce qui regarde la gloire céleste ; c'est un des secrets des prophéties, et une des clefs qui en ouvrent l'intelligence. Mais Jérusalem réprouvée, et ingrate envers son Sauveur, devait être l'image de l'enfer : ses perfides citoyens devaient représenter les damnés; et le jugement terrible que Jésus-Christ devait exercer sur eux était la figure de celui qu'il exercera sur tout l'univers, lorsqu'il viendra à la fin des siècles, en sa majesté, juger les vivants et les morts. C'est une coutume de l'Écriture, et un des moyens dont elle se sert pour imprimer les mystères dans les esprits, de mêler pour notre instruction la figure à la vérité. Ainsi notre Seigneur a mêlé l'histoire de Jérusalem désolée avec celle de la fin des siècles ; et c'est ce qui paraît dans le discours dont nous parlons.

Ne croyons pas toutefois que ces choses soient tellement confondues, que nous ne puissions discerner ce qui appartient à l'une et à l'autre. Jésus-Christ les a distinguées par des caractères certains, que je pourrais aisément marquer, s'il en était question. Mais il me suffît de vous faire entendre ce qui regarde la désolation de Jérusalem et des Juifs.

Les apôtres (c'était encore au temps de la Passion), assemblés autour de leur maître, lui montraient le temple et les bâtiments d'alentour : ils en admiraient les pierres, l'ordonnance, la beauté, la solidité; et il leur dit ^ : « Voyez-vous ces grands bâtiments ? il n'y restera pas « pierre sur pierre. » Étonnés de celte parole, ils lui demandent le temps d'un événement si terrible ; et lui, qui ne voulait pas qu'ils fussent surpris dans Jérusalem lorsqu'elle serait saccagée (car il voulait qu'il y eût dans le sac de cette ville une image de la dernière séparation des bons et des mauvais), commença à leur raconter tous les malheurs comme ils devaient arriver l'un après l'autre.

Premièrement, il leur marque « des pestes, des famines, et des

4. Matth. XXIV. Marc. xni. Luc. xxi. — 2. Matfh. xxiv, \, 2. Marc. xni. 1,2. Lnc. XXI, 5, 6.

« tremblements de terre S >j et les histoires font foi que jamais ces choses n'avaient été plus fréquentes ni plus remarquables qu'elles le furent durant ces temps. 11 ajoute qu'il y aurait par tout l'univers « des « troubles, des bruits de guerre, des guerres sanglantes; que toutes « les nations se soulèveraient les unes contre les autres -, » et qu'on verrait toute la terre dans l'agitation. Pouvait-il mieux nous représenter les dernières années de Néron, lorsque tout l'empire romain, c'està-dire tout l'univers, si paisible depuis la victoire d'Auguste et sous la puissance des empereurs, commença à s'ébranler, et qu'on vit les Gaules, les Espagnes, tous les royaumes dont l'empire était composé, s'émouvoir tout-à-coup ; quatre empereurs s'élever presque en même temps contre Néron et les uns contre les autres; les cohortes prétoriennes, les armées de Syrie, de Germanie, et toutes les autres qui étaient répandues en Orient et en Occident, s'entre-choquer, et traverser, sous la conduite de leurs empereurs, d'une extrémité du monde à l'autre, pour décider leur querelle par de sanglantes batailles ? Voilà de grands maux, dit le Fils de Dieu ^ ; « mais ce ne sera « pas encore la fin. » Les Juifs souffriront comme les autres dans cette commotion universelle du monde ; mais il leur viendra bientôt après des maux plus particuliers, « et ce ne sera ici que le commen- « cément de leurs douleurs, m

Il ajoute que son Église, toujours affligée depuis son premier établissement, verrait la persécution s'allumer contre elle plus violente que jamais durant ces temps "■. Vous avez vu que Néron, dans ses dernières années, entreprit la perte des chrétiens, et fit mourir saint Pierre et saint Paul. Cette persécution, excitée par les jalousies et les violences des Juifs, avançait leur perte, mais elle n'en marquait pas encore le terme précis.

La venue des faux Christs et des faux prophètes semblait être un plus prochain acheminement à la dernière ruine : car la destinée ordinaire de ceux qui refusent de prêter l'oreille à la vérité est d'être entraînés à leur perte par des prophètes trompeurs. Jésus-Christ ne cache pas à ses apôtres que ce malheur arriverait aux Juifs. « 11 s'é- « lèvera, dit-il ^, un grand nombre de faux prophètes qui séduiront « beaucoup de monde. » Et encore : « Donnez-vous de garde des « faux Christs et des faux prophètes. »

\. Malt II. XXIV, 7. 3farc. xni, 8. Luc. xxi, H. — 2. Matth. xxiv, C, 7. Marc. xni, 7. Luc. XXI, 'J, 10. — 5. Matth. xxiv, G, S. Marc, xiii, 7, S. Luc xxi, 9. — -î. Matth. XXIV, 9. Marc, xni, 9. Luc. xxi, \2. — 5. Matth. xxiv, H , 23, 2i. Marc, xiii, 22, 25. Luc. xxi , 8.

SUR L'HISTOlHli UiNlVI^HSELLE. 193

Qu'on ne dise pas que c'était chose aisée à deviner à qui connaissait l'humeur de la nation : car, au contraire, je vous ai fait voir que les Juifs, rebutés de ces séducteurs qui avaient si souvent causé leur ruine, et surtout dans le temps de Sédécias, s'en étaient tellement désabusés, qu'ils cessèrent de les écouter. Plus de cinq cents ans se passèrent sans qu'il parût aucun faux prophète en Israël. Mais l'enfer, qui les inspire, se réveilla à la venue de Jésus-Christ ; et Dieu, qui tient en bride autant qu'il lui plaît les esprits trompeurs, leur lâcha la main, afin d'envoyer dans le même temps ce supplice aux Juifs et cette épreuve à ses fulèles. Jamais il ne parut tant de faux prophètes que dans les temps qui suivirent la mort de notre Seigneur. Surtout vers le temps de la guerre judaïque, et sous le règne de Néron qui la commença , Josèphe nous fait voir une infinité de ces imposteurs ^ qui attiraient le peuple au désert par de vains prestiges et des secrets de magie., lelir promettant une prompte et miraculeuse délivrance. C'est aussi pour cette raison que le désert est marqué dans les prédictions de notre Seigneur ^ comme un des lieux où seraient cachés ces faux libérateurs que vous avez vus à la fin entraîner le peuple dans sa dernière ruine. Vous pouvez croire que le nom du Christ, sans lequel il n'y avait point de délivrance parfaite pour les Juifs, était mêlé dans ces promesses imaginaires ; et vous verrez dans la suite de quoi vous en convaincre.

La Judée ne fut pas la seule province exposée à ces illusions. Elles furent communes dans tout l'empire. Il n'y a aucun temps où toutes les histoires nous fassent paraître un plus grand, nombre de ces imposteurs qui se vantent de prédire l'avenir, et trompent les peuples par leurs prestiges. Un Simon le Magicien, un Élymas, un Apollonius Tyanéus, un nombre infini d'autres enchanteurs, marqués dans les histoires saintes et profanes, s'élevèrent durant ce siècle, où l'enfer semblait faire ses derniers efforts pour soutenir son empire ébranlé. C'est pourquoi Jésus-Christ remarque en ce temps, principalement parmi les Juifs, ce nombre prodigieux de faux prophètes. Qui considérera de près ses paroles verra qu'ils devaient se muliplier devant et après la ruine de Jérusalem, mais vers ces temps; et que ce serait alors que la séduction, fortifiée par de faux miracles et par de fausses doctrines, serait tout ensemble si subtile et si puissante, que « les élus « mêmes, s'il était possible, y seraient trompés 3. »

Je ne dis pas qu'à la fin des siècles il ne doive encore arriver quelque

+. Joseph. Ant. lib. xx, c. 6, al. 8. De Bell. Jud. lib. u, c. 12 , al. \ô. — 2, Matlh. XXIV, 26, — 3. Matth. xxiv, 2i. Marc, xni, 22.

chose de semblable et de plus dangereux, puisque même nous venons de voir que ce qui se passe dans Jérusalem est la figure manifeste de ces derniers temps : mais il est certain que Jésus-Christ nous a donné cette séduction comme un des effets sensibles de la colère de Dieu sur les Juifs, et comme un des signes de leur perte. L'événement a justifié sa prophétie : tout est ici attesté par des témoignages irréprochables. Nous lisons la prédiction de leurs erreurs dans l'Évangile ; nous en voyons l'accomplissement dans leurs histoires, et surtout dans celle de Josèphe.

Après que Jésus-Christ a prédit ces choses, dans le dessein qu'il avait de tirer les siens des malheurs dont Jérusalem était menacée , il vient aux signes prochains de la dernière désolation de cette ville.

Dieu ne donne pas toujours à ses élus de semblables marques. Dans ces terribles châtiments qui font sentir sa puissance à des nations entières, il frappe souvent le juste avec le coupable ; car il a de meilleurs moyens de les séparer que ceux qui paraissent à nos sens. Les mêmes coups qui brisent la paille séparent le bon grain ; l'or s'épure dans le même feu où la paille est consumée i ; et sous les mêmes châtiments par lesquels les méchants sont exterminés, les fidèles se purifient. Mais dans la désolation de Jérusalem, afin que l'image du jugement dernier fût plus expresse, et la vengeance divine plus marquée sur les incrédules, il ne voulut pas que les Juifs qui avaient reçu l'Évangile fussent confondus avec les autres; et Jésus-Christ donna à ses disciples des signes certains auxquels ils pussent connaître quand il serait temps de sortir de cette ville réprouvée. Il se fonda , selon sa coutume, sur les anciennes prophéties dont il était l'interprète aussi bien que la fin ; et, repassant sur l'endroit où la dernière ruine de Jérusalem fut montrée si clairement à Daniel, il dit ces paroles - : » Quand vous verrez l'abomination de la désolation que Daniel a pro- « phétisée, que celui qui lit entende ; quand vous la verrez établie « dans le lieu saint, » ou, comme il est porté dans saint Marc, « dans « le lieu où elle ne doit pas être, alors que ceux qui sont dans la Judée « s'enfuient dans les montagnes. » Saint Luc raconte la même chose en d'autres termes ^ : « Quand vous verrez les armées entourer Jéru- « salem, sachez que sa désolation est proche ; alors que ceux qui sont a dans la Judée se retirent dans les montagnes. »

Un des évangélistes explique l'autre, et, en conférant ces passages, il nous est aisé d'entendre que cette abomination prédite par Daniel

1. Aiifj. de Civit. Dei, lib. i, cap. vni; (om. vu, col. 8. — 2, Mail h. xxiv, 1S. Jl/irc. xiii. 14.— 5. Luc. XXI, 20, 2<.

est la même chose que les armées autour de Jérusalem. Les saints Pères l'ont ainsi entendu ^, et la raison nous en convainc.

Le mot d'abomination, dans l'usaye de la langue sainte, signifie idole : et qui ne sait que les armées romaines portaient dans leurs enseignes les images de leurs dieux et de leurs césars, qui étaient les plus respectés de tous leurs dieux ! Ces enseignes étaient aux soldats un objet de culte ; et parce que les idoles, selon les ordres de Dieu, ne devaient jamais paraître dans la Terre-Sainte, les enseignes romaines en étaient bannies. Aussi voyons-nous, dans les histoires, que tant qu'il a resté aux Romains tant soit peu de considération pour les Juifs, jamais ils n'ont fait paraître les enseignes romaines dans la Judée. C'est pour cela que Yitellius, quand il passa dans cette province pour porter la guerre en Arabie, fit marcher ses troupes sans enseignes^; car on révérait encore alors la religion judaïque, et on ne voulait point forcer ce peuple à souffrir des choses si contraires à sa loi. Mais, au temps der la dernière guerre judaïque, on peut bien croire que les Romains n'épargnèrent pas un peuple qu'ils voulaient exterminer. Ainsi, quand Jérusalem fut assiégée, elle était environnée d'autant d'idoles qu'il y avait d'enseignes romaines ; et l'abomination ne parut jamais tant où elle ne devait pas être, c'est-à-dire dans la Terre-Sainte, et autour du temple.

Est-ce donc là, dira-t-on, ce grand signe que Jésus-Christ devait donner? Était-il temps de s'enfuir quand Tite assiégea Jérusalem, et qu'il en ferma de si près les avenues, qu'il n'y avait plus moyen de s'échapper ? C'est ici qu'est la merveille de la prophétie. Jérusalem a été assiégée deux fois en ces temps : la première, par Cestius, gouverneur de Syrie, l'an 68 de notre Seigneur^ ; la seconde par Tite, quatre ans après, c'est-à-diie l'an 72 ''. Au dernier siège, il n'y avait plus moyen de se sauver. Tite faisait cette guerre avec trop d'ardeur : il surprit toute la nation renfermée dans Jérusalem durant la fête de Pâques, sans que personne échappât; et cette elfroyable circonvallation qu'il fit autour de la ville ne laissait plus d'espérance à ses habitants. Mais il n'y avait rien de semblable dans le siège de Cestius : il était campé à cinquante stades, c'est-à-dire à six milles de Jérusalem ^, Son armée se répandait tout autour, mais sans y faire de tranchées ; et il faisait la guerre si négligemment, qu'il manqua l'occasion de

•1. Orig. Tract, xxix in Mattli. n. 40; tom. m, pag. 839. Aug. ep. hx\\,mtnc cxcix, ad Hesych. n. 28, 29; tom. n, col. 751 et seq.— 2. Joseph. Ant. lib. xvm, <•. 7, iil. o. — 3. Jor,eph. de Bello Jud. lib. ii, c. 23, 24, al. iS, 19. — 4. Id. lib. VI, vil. — o. Joseph, de lîelîo Jud. lib. u, c. 23, 24, al. 18, \9.

prendre la \ille, dont la terreur, les séditions, et même ses intelligences , lui ouvraient les portes. Dans ce temps, loin que la retraite fût impossible, l'histoire marque expressément que plusieurs Juifs se retirèrent 1. C'était Jonc alors qu'il fallait sortir, c'était le signal que le Fils de Dieu donnait aux siens. Aussi a-t-il distingué très nettement les deux sièges : l'un où la ville serait entourée de fossés et de forts^ ; alors il n'y aurait plus que la mort pour tous ceux qui y étaient enfermés : l'autre, où elle serait seulement enceinte de l'armée ^, et plutôt investie qu'assiégée dans les formes j c'est alors qu'il fallait fuir et se retirer dans les montagnes.

Les chrétiens obéirent à la parole de leur maître. Quoiqu'il y en eût des milliers dans Jérusalem et dans la Judée, nous ne lisons ni dans Josèphe, ni dans les autres histoires, qu'il s'en soit trouvé aucun dans la ville quand elle fut prise. Au contraire, il est constant par l'histoire ecclésiastique , et par tous les monuments de nos ancêtres*, qu'ils se retirèrent à la petite ville de Pella, dans un pays de montagnes auprès du désert, aux confins de la Judée et de l'Arabie.

On peut connaître par là combien précisément ils avaient été avertis; et il n'y a rien de plus remarquable que cette séparation des Juifs incrédules d'avec les Juifs convertis au christianisme ; les uns étant demeurés dans Jérusalem pour y subir la peine de leur infidélité, et les autres s'étant retirés, comme Lot sorti de Sodome, dans une petite ville où ils considéraient avec tremblement les effets de la vengeance divine, dont Dieu avait bien voulu les mettre à couvert.

Outre les prédictions de Jésus-Christ, il y eut des prédictions de plusieurs de ses disciples, entre autres celles de saint Pierre et de saint Paul. Comme on traînait au supplice ces deux fidèles témoins de Jésus-Christ ressuscité, ils dénoncèrent aux Juifs, qui les livraient aux Gentils, leur perte prochaine. Ils leur dirent que « Jérusalem al- « lait être renversée de fond en comble ; qu'ils périraient de faim et c. de désespoir; qu'ils seraient bannis à jamais de la terre de leurs « pères, et envoyés en captivité par toute la terre ; que le terme n'était « pas loin, et que tous ces maux leur arriveraient pour avoir insulté « avec tant de cruelles railleries au bien-aimé Fils de Dieu, qui s'était « déclaré à eux par tant de miracles s. » La pieuse antiquité nous a conservé cette prédiction des apôtres, qui devait être suivie dua si

\. Joseph, de Bello Jud. lih. n, c. 23, 24, al. 18, 19. — 2. Luc, xix, 43. — 5. Luc, XXI, 20, 21.— 4. Euseh. Hist. Eccl. lib. ni, cap.^.Epiph. lih. \, Hœr. xxix, Nazarasor, 7; toin. i, p. 123; et lib. de Mens, et Fonder, c. -15: lo;n. ii^p. n\.— o. Lact. div. Inslil. ?''•. iv, c 2!.

prompt accomplissement. Saint Pierre en avait fait beaucoup d'autres, soit par une inspiration particulière, soit en expliquant les paroles de son maître; et Phlégon, auteur païen, dont Origène produit le témoignage i, a écrit que tout ce que cet apôtre avait prédit s'était accompli de point en point.

Ainsi rien n'arrive aux Juifs qui ne leur ait été prophétisé. La cause de leur malheur nous est clairement marquée dans le mépris qu'ils ont fait de Jésus-Christ et de ses disciples. Le temps des grâces était passé, et leur perte était inévitahle.

C'était donc en vain, Monseigneur, que Tite voulait sauver Jérusalem et le temple. La sentence était partie d'en haut : il ne devait plus y rester pierre sur pierre. Que si un empereur romain tenta vainement d'empêcher la ruine du temple, un autre empereur romain tenta encore plus vainement de le rétablir. Julien l'Apostat, après avoir déclaré la guerre à Jésus-Christ, se crut assez puissant pour anéantir ses prédictions. Dans le dessein qu'il avait de susciter de tous côtés des ennemis aux chrétiens, il s'abaissa jusqu'à rechercher les Juifs, qui étaient le rebut du monde. Il les excita à rebâtir leur temple; il leur donna des sommes immenses, et les assista de toute la force de l'empire -. Écoutez quel en fut l'événement, et voyez comme Dieu confond les princes superbes. Les saints Pères et les historiens ecclésiastiques le rapportent d'un commun accord, et le justifient par des monuments qui restaient encore de leur temps. Mais il fallait que la chose fût attestée par les païens mêmes. Âmmian Marcellin, Gentil de religion, et zélé défenseur de Julien, l'a raconté en ces termes ^ : « Pendant qu'A- « lypius, aidé du gouverneur de la province, avançait l'ouvrage autant « qu'il pouvait, de terribles globes de feu sortirent des fondements « qu'ils avaient auparavant ébranlés par des secousses violentes; les « ouvriers, qui recommencèrent souvent l'ouvrage, furent brûlés à « diverses reprises : le lieu devint inaccessible, et l'entreprise cessa. »

Les auteurs ecclésiastiques, plus exacts à représenter un événement si mémorable, joignent le feu du ciel au feu de la terre. Mais enfin la parole de Jésus-Christ demeura ferme. Saint Jean-Chrysostôme s'écrie: « Il a bâti son église sur la pierre, rien ne l'a pu renverser : il a ren- « versé le temple, rien ne l'a pu relever: nul ne peut abattre ce que « Dieu élève ; nul ne peut relever ce que Dieu abat '^ »

Ne parlons plus de Jérusalem ni du temple. Jetons les yeux sur le

4. Phleg. lib. xin et xiv. Chron. apucl Orig. contra Gels. lib. ii. )(. i-5 ; loin. I, p. -iOI. — 2. Amm. Marcell. lib. xxui, cap. I. — 3. Amm. Marcell. lib- xxni, eap. t. — 4. Ovat. m in Jiulaios, nunc v, n. 1 1 ; tom. l, p. (j.JG,

peuple même, autrefois le temple vivant de Dieu, et maintenant l'objet de sa haine. Les Juifs sont plus abattus que leur temple et que leur ville. L'Esprit de vérité n'est plus parmi eux : la prophétie y est éteinte ; les promesses sur lesquelles ils appuyaient leur espérance se sont évanouies : tout est renversé dans ce peuple, et il n'y reste plus pierre sur pierre.

Et voyez jusques à quel point ils sont livrés à l'erreur. Jésus-Christ leur avait dit : « Je suis venu à vous au nom de mon Père, et vous ne « m'avez pas reçu ; un autre viendra en son nom, et vous le rece- « vrez ^. » Depuis ce temps, l'esprit de séduction règne tellement parmi eux, qu'ils sont prêts encore à chaque moment à s'y laisser emporter. Ce n'était pas assez que les faux prophètes eussent livré Jérusalem entre les mains de Tite ; lès Juifs n'étaient pas encore bannis de la Judée, et l'amour qu'ils avaient pour Jérusalem en avait obligé plusieurs à choisir leur demeure parmi ses ruines. Voici un faux Christ qui va achever de les perdre. Cinquante ans après la prise de Jérusalem, dans le siècle de la mort de notre Seigneur, l'infâme Barchochébas, un voleur, un scélérat, parce que son nom signifiait le fils de l'étoile, se disait l'étoile de Jacob prédite au livre des Nombres 2, et se porta pour le Christ^. Akibas, le plus autorisé de tous les rabbins, et à son exemple tous ceux que les Juifs appelaient leurs sages, entrèrent dans son parti, sans que l'imposteur leur donnât aucune autre marque de sa mission, sinon qu'Akibas disait que le Christ ne pouvait pas beaucoup tarder *. Les Juifs se révoltèrent par tout l'empire romain, sous la conduite de Barchochébas, qui leur promettait l'empire du monde. Adrien en tua six cent mille : le joug de ces malheureux s'appesantit, et ils furent bannis pourjamais de la Judée.

Qui ne voit que l'esprit de séduction s'est saisi de leur cœur? « L'a- « mour de la vérité, qui leur apportait le salut, s'est éteint en eux : « Dieu leur a envoyé une efTicace d'erreur, qui les fait croire au mente songe ^. » Il n'y a point d'imposture si grossière qui ne les séduise. De nos jours, un imposteur s'est dit le Christ en Orient : tous les Juifs commençaient à s'attrouper autour de lui : nous les avons vus en Italie, en Hollande, en Allemagne, et à Metz, se préparer à tout vendre et à tout quitter pour le suivre. Ils s'imaginaient déjà qu'ils allaient devenir les maîtres du monde, quand ils apprirent que leur Christ s'était fait Turc, et avait abandonné la loi de Moïse.

-1. Joan. V, 43. — 2. Ntim. xxiv, -17. — 3. Euseb. Hist. Eccl. lib. iv, cap. 6, 8. — •5. Talm. Hier, tract, de Jeinn. et in vet. Connu, sup. Lam. Jerem. Maimonid. lib. do Jure Reg. r. 12. — b. //. Thes-s. ii, 10.

Page 1