‹ Chefs-d'uvre de BossuetChapitre 74 sur 102 · I. A Domino projnic ujcvr jirudcihs. Puov,, mx, i · texte numérisé non relu

I. A Domino projnic ujcvr jirudcihs. Puov,, mx, i

DK MARIK-THÉRÈSE D'AUTRICHE. 3Rt

Mais ce qui en faisait le plus grand éclat n'a pas encore pavu. Une reine si grande par tant de titres le devenait tous les jours par les grandes actions du roi et par le continuel accroissement de sa gloife. Sous lui la France a appris à se connaître. Elle se trouve des forces que les siècles précédents ne savaient pas. L'ordre et la discipline militaire s'augmentent avec les armées. Si les Français peuvent tout, c'est que leur roi est partout leur capitaine ; et, après qu'il a choisi l'endroit principal qu'il doit animer par sa valeur, il agit de tous côtés par l'impression de sa vertu.

Jamais on n'a fait la guerre avec une force plus inévitable, puisque, en méprisant les saisons, il a ôté jusqu'à la défense à ses ennemis. Les soldats, ménagés et exposés quand il faut, marchent avec confiance sous ses étendards : nul fleuve ne les arrête, nulle forteresse ne les effraie. On sait que Louis foudroie les villes plutôt qu'il ne les assiège ; et tout est ouvert à sa puissance.

Les politiques ne se mêlent plus de deviner ses desseins. Quand il marche, tout se croit également menacé : un voyage tranquille devient tout à coup une expédition redoutable à ses ennemis. Gand tombe avant qu'on pense à le munir : Louis y vient par de longs détours ; et la reine, qui l'accompagne au cœur de l'hiver, joint au plaisir de le suivre celui de servir secrètement à ses desseins.

Par les soins d'un si grand roi, la France entière n'est plus, pour ainsi parler, qu'une seule forteresse qui montre de tous côtés un front redoutable. Couverte de toutes parts, elle est capable de tenir la paix avec sûreté dans son sein, mais aussi de porter la guerre partout où il faut, et de frapper de près et de loin avec une égale force. Nos ennemis le savent bien dire; et nos alliés ont ressenti, dans le plus grand éloignement, combien la main de Louis était secourable.

Avant lui, la France, presque sans vaisseaux, tenait en vain aux deux mers : maintenant on les voit couvertes, depuis le levant jusqu'au couchant, de nos flottes victorieuses ; et la hardiesse française porte partout la terreur avec le nom de Louis. Tu céderas, ou tu tomberas sous ce vainqueur, Alger, riche des dépouilles de la chrétienté. Tu disais en ton cœur avare : Je tiens la mer sous mes lois, et les nations sont ma proie. La légèreté de tes vaisseaux te donnait de la confiance ; mais tu te verras attaquée dans les murailles comme un oiseau ravissant qu'on irait chercher parmi ses rochers et dans son nid, où il partage son butin à ses petits. Tu rends déjà tes esclaves. Louis a brisé les fers dont tu accablais ses sujets, qui sont nés pour être libres sous son glorieux empire. Tes maisons ne sont plus qu'un

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amas de pierres. Dans ta brutale fureur, tu te tournes contre toi-même, et tu ne sais comment assouvir ta rage impuissante. Mais nous verrons la fin de tes brigandages. Les pilotes étonnés s'écrient par avance : « Qui est semblable à Tyr ? et toutefois elle s'est tue dans le « milieu de la mer *. » Et la navigation va être assurée par les armes de Louis.

L'éloquence s'est épuisée à louer la sagesse de ses lois et l'ordre de ses finances. Que n'a-t-on pas dit de sa fermeté, à laquelle nous voyons céder jusqu'à la fureur des duels ! La sévère justice de Louis, jointe à ses inclinations bienfaisantes, fait aimer à la France l'autorité sous laquelle heureusement réunie elle est tranquille et victorieuse. Qui veut entendre combien la raison préside dans les conseils de ce prince n'a qu'à prêter l'oreille quand il lui plaît d'en expliquer les motifs. Je pourrais ici prendre à témoin les sages ministres des cours étrangères, qui le trouvent aussi convaincant dans ses discours que redoutable par ses armes. La noblesse de ses expressions vient de celle des sentiments, et ses paroles précises sont l'image de la justesse qui règne dans ses pensées. Pendant qu'il parle avec tant de force, une douceur surprenante lui ouvre les cœurs, et donne, je ne sais comment, un nouvel éclat à la majesté qu'elle tempère.

N'oublions pas ce qui faisait la joie de la reine. Louis est le rempart de la religion ; c'est à la religion qu'il fait servir ses armes redoutées par mer et par terre. Mais songeons qu'il ne l'établit partout au dehors que parce qu'il la fait régner au dedans et au milieu de son cœur. C'est là qu'il abat des ennemis plus terribles que ceux que tant de puissances jalouses de sa grandeur, et l'Europe entière, pourraient armer contre lui. Nos vrais ennemis sont en nous-mêmes ; et Louis combat ceux-là plus que tous les autres. Vous Yoyez tomber de toutes parts les temples de l'hérésie : ce qu'il renverse an dedans est un sacrifice bien plus agréable j et l'ouvrage du chrétien c'est de détruire les passions, qui feraient de nos cœurs un temple d'idoles. Que servirait à Louis d'avoir étendu sa gloire partout où s'étend le genre humain? Ce ne lui est rien d'être l'homme que les autres hommes admirent : il veut être, avec David, « l'homme selon le cœur de Dieu 2. » C'est pourquoi Dieu le bénit. Tout le genre humain demeure d'accord qu'il n'y a rien de plus grand que ce qu'il fait, si ce n'est qu'on veuille compter pour plus grand encore tout ce qu'il n'a pas voulu faire, et les bornes qu'il a données à sa puissance. Adorez donc, ô grand roi, celui qui vous fait régner, qui vous fait vaincre, et qui vous donne I . Oun- ''v/ )// Tyrus, qiw ohmuluit in medio maris ? .EzfiCii., xxvii, 52. — 2.

dans la victoire, malgré la fierté qu'elle inspire, des sentiments si modérés. Puisse la chrétienté ouvrir les yeux, et reconnaître le vengeur que Dieu lui envoie ! Pendant, ô malheur ! ô honte ! ô juste punition de nos péchés ! pendant, dis-je, qu'elle est ravagée par les infidèles, qui pénètrent jusqu'à ses entrailles, que tarde-t-elle à se souvenir et des secours de Candie, et de la fameuse journée du Raab, où Louis renouvela dans le cœur des infidèles l'ancienne opinion qu'ils ont des armes françaises fatales à leur tyrannie, et, par des exploits inouïs, devint le rempart de l'Autriche, dont il avait été la terreur ?

Ouvrez donc les yeux, chrétiens, et regardez ce héros, dont nous pouvons dire, comme saint Pauhn disait du grand Théodose *, que nous voyons en Louis, « non un roi, mais un serviteur de Jésus-Christ, « et un prince qui s'élève au-dessus des hommes plus encore par sa « foi que par sa couronne. »

C'était, messieurs, d'un tel héros que Marie-Thérèse devait partager la gloire d'une façon particulière, puisque, non contente d'y avoir part comme compagne de son trône, elle ne cessait d'y contribuer par la persévérance de ses vœux.

Pendant que ce grand roi la rendait la plus illustre de toutes les reines, vous la faisiez, Monseigneur, la plus illustre de toutes les mères. Vos respects l'ont consolée de la perte de ses autres enfants. Vous les lui avez rendus : elle s'est vue renaître dans ce prince qui fait vos délices et les nôtres , et elle a trouvé une fille digne d'elle dans cette auguste princesse qui, par son rare mérite autant que par les droits d'un nœud sacré, ne fait avec vous qu'un même cœur. Si nous l'avons admirée dès le moment qu'elle parut, le roi a confirmé notre jugement ; et maintenant devenue, malgré ses souhaits, la principale décoration d'une cour dont un si grand roi fait le soutien, elle est la consolation de toute la France.

Ainsi notre reine, heureuse par sa naissance, qui lui rendait la piété aussi bien que la grandeur comme héréditaire, par sa sainte éducation, par son mariage, par la gloire et par l'amour d'un si grand roi, par le mérite et par les respects de ses enfants, et par la vénération de tous les peuples, ne voyait rien sur la terre qui ne fût au-dessous d'elle. Élevez maintenant, ô Seigneur, et mes pensées et ma voix. Que je puisse représenter à cette auguste audience l'incora-

1. Reg., XIII, 44. —2. In Theodosio non imferatorem, sed Christi servum; nec regno, sed, fide principem prœdicamus. — Le texte porte : In Theodosio non iamimperatorem quatn Christi servum; nec regno, sed pde, principem prœdi' rarcm. Afi, Sov,. pp, xwMij n. 6.

;]S4 ORAISON FU.NKBRH

paiable beauté d'une âme que vous avez toujours habitée, qui n'a jamais « affligé votre Esprit saint i, » qui jamais n'a perdu « le goût « du -don céleste - ; » afin que nous commencions, malheureux pécheurs, à verser sur nous-mêmes un torrent de larmes, et que, ravis des chastes attraits de l'innocence, jamais nous ne nous lassions d'en pleurer la perte.

A la vérité, chrétiens, quand on voit dans l'Évangile ^ la brebis perdue préférée par le bon pasteur à tout le reste du troupeau ; quand on y lit cet heureux retour du prodigue retrouvé, et ce transport d'un père attendri qui met en joie toute sa famille, on est tenté de croire que la pénitence est préférée à l'innocence même, et que le prodigue retourné reçoit plus de grâces que son aîné, qui ne s'est jamais échappé de la maison paternelle. Il est l'aîné toutefois ; et deux mots que lui dit son père lui font bien entendre qu'il n'a pas perdu ses avantages : « Mon fils, lui dit-il *, vous êtes toujours avec moi ; et tout ce qui est « à moi est à vous. » Cette parole, messieurs, ne se traite guère dans les chaires, parce que cette inviolable fidélité ne se trouve guère dans les mœurs. Expliquons-la toutefois, puisque notre illustre sujet nous y conduit, et qu'elle a une parfaite conformité avec notre texie. Une excellente doctrine de saint Thomas nous la fait entendre, et concilie toutes choses. Dieu témoigne plus d'amour au juste toujours fidèle; il en témoigne davantage aussi au pécheur réconcilié, mais en deux manières différentes. L'un paraîtra plus favorisé, si l'on apgard à ce qu'il est; et l'autre, si l'on remarque d'où il est sorti. Dieu conserve au juste un plus grand don ; il retire le pécheur d'un plus grand mal. Le juste semblera plus avantagé, si l'on pèse son mérite ; et le pécheur plus chéri, si l'on considère son indignité. Le père du prodigue l'explique lui-même : « Mon fils, vous êtes toujours avec moi ; et tout ce qui est H à moi est à vous. » C/est ce qu'il dit à celui à qui il conserve un plus grand don : « il fallait se réjouir, parce que votre frère était mort; « et il est ressuscité 5. » C'est ainsi qu'il parle de celui qu'il retire d'un plus grand abîme de maux. Ainsi les cœurs sont saisis d'une joie soudaine par la grâce inespérée d'un beau jour d'hiver, qui, après un temps pluvieux, vient réjouir tout d'un coup la face du monde ; mais on ne laisse pas de lui préférer la constante sérénité d'une saison plus bénigne : et, s'il nous est permis d'expliquer les sentiments du Sau-

i. NoUte contristare Spiritumsanctum Dei. Ephes., iv, 50. — 2. Gustaverunt donmn cœleste. Heb., vi, A. — 5. Ldc, xv, -5 et 20. — 4. Filii, tu semper mecum es; et omnia mea tua sunt. Luc, xv, 31. — 5. Gaudere oportebat, quia frater tuim hic morluus eraf : Pt rpiv'.r^V. Lrc, xv. 52.

veur par ces sentiments humains, il s'émeut plus sensiblement sur les pécheurs convertis, qui sont sa nouvelle conquête ; mais il réserve une plus douce familiarité aux justes, qui sont ses anciens et perpétuels amis, puisque s'il dit, parlant du prodigue : « Qu'on lui rende sa « première robe S » il ne lui dit pas toutefois : « Vous êtes toujours « avec moi ; » ou, comme saint Jean le répète dans l'Apocalypse : « Ils sont toujours avec l'Agneau, et paraissent sans tache devant son « trône : » Sine macula sunt ante thronum Dei.

Comment se conserve cette pureté dans ce lieu de tentations et parmi les illusions des grandeurs du monde, vous l'apprendrez de la reine. Elle est de ceux dont le Fils de Dieu a prononcé dans l'Apocalypse 2 : « Celui qui sera victorieux, je le ferai comme une colonne « dans le temple de mon Dieu : » Faciam illum columnam in templo Dei mei. Il en sera l'ornement, il en sera le soutien par son exemple ; il sera haut, il sera ferme. Voilà déjà quelque image de la reine. « Il « ne sortira jamais du temple: » Foras non egredietur amplius^. Immobile comme une colonne, il aura sa demeure fixe dans la maison du Seigneur, et n'en sera jamais séparé par aucun crime. « Je le « ferai, » dit Jésus-Christ ; et c'est l'ouvrage de ma grâce. Mais comment affermi ra-t-il cette colonne ? Écoutez, voici le mystère : « Et j'é- <' crirai dessus, » poursuit le Sauveur. J'élèverai la colonne ; mais en même temps je mettrai dessus une inscription mémorable. Hé ! qu'écrirez-vous, ô Seigneur? Trois noms seulement, afin que l'inscription soit aussi courte que magnifique : « J'y écrirai, dit-il*, le nom de « mon Dieu, et le nom de la cité de mon Dieu, la nouvelle Jérusalem, « et mon nouveau nom. » Ces noms, comme la suite le fera paraître, signifient une foi vive dans l'intérieur, les pratiques extérieures de la piété dans les saintes observances de l'Église , et la fréquentation des saints sacrements : trois moyens de conserver l'innocence, et l'abrégé de la vie de notre sainte princesse. C'est ce que vous verrez écrit sur la colonne, et vous lirez dans son inscription les causes de sa fermeté. Et d'abord : « J'y écrirai, dit-il, le nom de mon Dieu, » en lui inspirant une foi vive. C'est , messieurs , par une telle foi que le nom de Dieu est gravé profondément dans nos cœurs. Une foi vive est le fondement de la stabilité que nous admirons : car d'où^ viennent nos inconstances, si ce n'est de notre foi chancelante ? Parce que ce fon-

^ . Dixit pater ad servos suos : Cito proferte stolam primam, et induite illum. Luc, XV, 22. — 2. Apoc, ni, \2. — 5. Ibid. — 4. Scribam super eum nomenDeimei, etnomen civiiatis Dei mei, novœ Jérusalem. ..^ et nomen mertm iiorum. Apoc, ni, 42.

:m OIÎAISON KUNKBHE

dément est mal alîermi, nous craignons de bâtir dessus, et nous marchons d'un pas douteux dans le chemin de la vertu. La foi seule a de quoi fixer l'esprit vacillant ; car écoutez les qualités que saint Paul lui donne* : Fides sperandarum substantia rerum. « La foi, dit-il est « une substance, » un solide fondement, un ferme soutien. Mais de quoi ? de ce qui se voit dans le monde ? Comment donner une consistance, ou, pour parler avec saint Paul, une substance et un corps à cette ombre fugitive ? La foi est donc un soutien, mais « des choses « qu'on doit espérer. » Et quoi encore ? Argutnenium non apparent tium : « C'est une pleine conviction de ce qui ne parait pas. » La foi doit avoir en elle la conviction. Vous ne l'avez pas, direz-vous : j'en sais la cause ; c'est que vous craignez de l'avoir, au lieu de la demander à Dieu, qui la donne. C'est pourquoi tout tombe en ruine dans vos mœurs, et vos sens trop décisifs emportent si facilement votre raison incertaine et irrésolue. Et que veut dire cette conviction dont parle l'Apôtre, si ce n'est, comme il dit ailleurs 2, « une soumission « de l'intelligence entièrement captivée sous l'autorité d'un Dieu « qui parle ? » Considérez la pieuse reine devant les autels ; voyez comme elle est saisie de la présence de Dieu : ce n'est pas par sa suite qu'on la connaît, c'est par son attention, et par cette respectueuse immobilité qui ne lui permet pas même de lever les yeux. Le sacrement adorable approche. Ah! la foi du centurion, admirée par le Sauveur même, ne fut pas plus vive, et il ne dit pas plus humblement : « Je ne « suis pas digne ^. » Voyez comme elle frappe cette poitrine innocente, comme elle se reproche les moindres péchés, comme elle abaisse cette tête auguste devant laquelle s'incline l'univers. La terre, son origine et sa sépulture, n'est pas encore assez basse pour la recevoir : elle voudrait disparaître tout entière devant la majesté du Roi des rois. Dieu lui grave par une foi vive, dans le fond du cœur, ce que disait Isaïe* : « Cherchez des antres profonds; cachez-vous dans les ouver- « tures de la terre devant la face du Seigneur, et devant la gloire d'une « si haute majesté. »

Ne vous étonnez donc pas si elle est si humble sur le trône. 0 spectacle merveilleux, et qui ravit en admiration le ciel et la terre ! Vous allez voir une reine qui, à l'exemple de David, attaque de tous côtés sa propre grandeur, et tout l'orgueil qu'elle inspire : vous verrez dans

1. Hebr., XI, ^. — 2. In captivitatem redigentes omnem intellectum in ohse^ quium Christi. II, Cor., x, 5. — 3. Matth., vin, 8, 40. — 4. Ingredere in petram, el abscondere in fossa humo a facie timoris Domini, et à gloria maies» tadi ejus. IsAi., iij iO.

les paroles de ce grand roi la vive peinture de la reine, et vous en reconnaitrez tous les sentiments. Domine, non est exaliatum cor meiim! « 0 Seigneur, mon cœur ne s'est point haussé * ! »> voilà l'orgueil attaqué dans sa source. JVeque elati sunt oculi mei ; « mes regards ne « se sont pas élevés : » en voilà l'ostentation et le faste réprimé. Ah ! Seigneur, je n'ai pas eu ce dédain qui empêche de jeter les yeux sur les mortels trop rampants, et qui fait dire à l'âme arrogante : « Il n'y c. a que moi sur la terre ^. » Combien était ennemie la pieuse reine de ces regards dédaigneux ! et dans une si haute élévation, qui vit jamais paraître en cette princesse ou le moindre sentiment d'orgueil, ou le moindre air de mépris? David poursuit : JVeque ambulavi in magnîs, neque in mirabilibus super me; « je ne marche point dans « de vastes pensées, ni dans des merveilles qui me passent. » H combat ici les excès où tombent naturellement les grandes puissances. « L'orgueil, qui monte toujours^, » après avoir porté ses prétentions à ce que la grandeur humaine a de plus soUde, ou plutôt de moins ruineux, pousse ses desseins jusqu'à l'extravagance, et donne témérairement dans des projets insensés, comme faisait ce roi superbe (digne figure de l'ange rebelle), « lorsqu'il disait en son cœur : Je m'é- « lèverai au-dessus des nues, je poserai mon trône sur les astres, et « je serai semblable au Très-Haut *. » Je ne me perds point, dit David, dans de tels excès; et voilà l'orgueil méprisé dans ses égarements. Mais après l'avoir ainsi rabattu dans tous les endroits par où il semblait vouloir s'élever, David l'atterre tout à fait par ces paroles : « Si, « dit-il, je n'ai pas eu d'humbles sentiments, et que j'aie exalté mon « âme : » Si non humiliter sentiebam, sed exaltavi animam meam; ou, comme traduit saint Jérôme : Si non silere feci animam meam : « si je n'ai pas fait taire mon âme : » si je n'ai pas imposé silence à ces flatteuses pensées qui se présentent sans cesse pour enfler nos cœurs. Et enfin il conclut ainsi ce beau psaume : Sicut ablactatus ad matrem suam, sic ablactata est anima mea. « Mon âme a été, dit-il, « comme un enfant sevré. » Je me suis arraché moi-même aux douceurs de la gloire humaine, peu capables de me soutenir, pour donner à mon esprit une nourriture plus solide. Ainsi l'âme supérieure domine de tous côtés cette impérieuse grandeur, et ne lui laisse dorénavant aucune place. David ne donna jamais de plus beau combat. Non, mes frères, les Philistins défaits, et les ours mêmes déchirés de

^. Ps. cxxx, i. — 2. Dicis in corde tuo : Ego sum, et non est prœter me am~ jdiiis. IsAi., xLvir, 8. — 5. Superhia eorum qui te oderunt ascendit semper. Ps.

LXMIl, 2ô. — 1. ISAI. XIV, ^7^. I {.

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ses mains, ne sont rien à comparaison de sa grandeur qu'il a domplée. Mais la sainte princesse que nous célébrons l'a égalé dans la gloire d'un si beau triomphe.

Elle sut pourtant se prêter au monde avec toute la dignité que demandait sa grandeur- Les rois, non plus que le soleil, n'ont pas reçu en vain l'éclat qui les environne : il est nécessaire au genre humain ; et ils doivent, pour le repos autant que pour la décoration de l'univers, soutenir une majesté qui n'est qu'un rayon de celle de Dieu. Il était aisé à la reine de faire sentir une grandeur qui lui était naturelle. Elle était née dans une cour où la majesté se plaît à paraître avec tout son appareil, et d'un père qui sut conserver, avec une grâce, comme avec une jalousie toute particulière, ce qu'on appelle en Espagne les coutumes de qualité et les bienséances du palais. Mais elle aimait mieux tempérer la majesté, et l'anéantir devant Dieu, que de la faire éclater devant les hommes. Ainsi nous la voyions courir aux autels , pour y goûter avec David un humble repos, et s'enfoncer dans son oratoire, où, malgré le tumulte de la cour, elle trouvait le Carmcl d'Élie, le désert de Jean, et la montagne si souvent témoin des gémissements de Jésus.

J'ai appris de saint Augustin que « l'àme attentive se fait elle-même « une solitude : » Gignit enim sibi ipsa mentis intentio soUtudinem i. Mais, mes frères, ne nous flattons pas ; il faut savoir se donner des heures d'une solitude effective, si l'on veut consei-ver les forces de l'âme. C'est ici qu'il faut admirer l'inviolable fidélité que la reine gardait à Dieu. Ni les divertissements, ni les fatigues des voyages, ni aucune occupation, ne lui faisaient perdre ces heures particulières qu'elle destinait à la méditation et à la prière. Aurait-elle été si persévérante dans cet exercice, si elle n'y eût goûté « la manne cachée, que nul ne « connaît que celui qui en ressent les saintes douceurs-? » C'est là qu'elle disait avec David : « 0 Seigneur, votre servante a trouvé son « cœur pour vous faire cette prière ! » Invertit servus tuus cor suum'^. Où allez-vous, cœurs égarés ? Quoi ! même pendant la prière, vous laissez errer votre imagination vagabonde ; vos ambitieuses pensées vous reviennent devant Dieu ; elles font même le sujet de votre prière ! Par l'effet du même transport qui vous fait parler aux hommes de vos prétentions, vous en venez encore parler à Dieu, pour faire servir le ciel et la terre à vos intérêts. Ainsi votre ambition, que la prière de-

4. De divers. Quœst. ad Simplic, lib. II, Quaest. iv, tome VI, col, 118. — 2. Vincenli dabo monna absconditum.... et.... nomennovum.... quod nemo scii, nisi quiaccipU. Apoc, ii, 17. — 3. II. Reg., mi, 37.

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vait éteindre^ s'y échaulie : feu bien dilférent de celui que David « sentait allumer dans sa méditation i. » Ah ! plutôt puissiez-vous dire avec ce grand roi, et avez la pieuse reine que nous honorons : « 0 « Seigneur, votre serviteur a trouvé son cœur ! » J'ai rappelé ce fugitif, et le voilà tout entier devant votre face.

Ange saint qui présidiez à l'oraison de cette sainte princesse, et qui portiez cet encens au-dessus des nues pour le faire brûler sur l'autel que saint Jean a vu dans le ciel 2, racontez-nous les ardeurs de ce cœur blessé de l'amour divin : faites-nous paraître ces torrents de larmes que la reine versait devant Dieu pour ses péchés. Quoi donc ! les âmes innocentes ont -elles aussi les pleurs et les amertumes de la pénitence ? Oui sans doute, puisqu'il est écrit que « rien n'est pur sur la « terre ^, » et que « celui qui dit qu'il ne pèche pas se trompe lui- « même *. » Mais c'est des péchés légers; légers par comparaison, je le confesse : légers en eux-mêmes ; la reine n'en connaît aucun de cette nature. C'est ce que porte en son fonds toute àme innocente. La moindre ombre se remarque sur ces vêtements qui n'ont pas encore été salis, et leur vive blancheur en accuse toutes les taches. Je trouve ici les chrétiens trop savants. Chrétien, tu sais trop la distinction des péchés véniels d'avec les mortels. Quoi! le nom commun de péché ne suffira pas pour te les faire détester les uns et les autres ? Sais-tu que ces péchés qui semblent légers deviennent accablants par leur multitude, à cause des funestes dispositions qu'ils mettent dans les consciences ? C'est ce qu'enseignent d'un commun accord tous les saints docteurs, après saint Augustin et saint Grégoire. Sais-tu que les péchés qui seraient véniels par leur objet peuvent devenir mortels par l'excès de l'attachement? Les plaisirs innocents le deviennent bien, selon la doctrine des saints j et seuls ils ont pu damner le mauvais riche, pour avoir été trop goûtés. Mais qui sait le degré qu'il faut pour leur inspirer ce poison mortel ? et n'est-ce pas une des raisons qui fait que David s'écrie : Delicta quis intelUgit^ ? « Qui peut connaître « ses péchés ? » Que je hais donc ta vaine science et ta mauvaise subtilité, âme téméraire, qui prononces si hardiment : Ce péché que je commets sans crainte est véniel ! L'âme vraiment pure n'est pas si savante. La reine sait en général qu'il y a des péchés véniels, car la foi l'enseigne ; mais la foi ne lui enseigne pas que les siens le soient.

\. Concaluit cor meum intra me : et in meditatione mea eccarclescet ignis. Ps. xxxvni, 4. — 2. Apoc, vin, 5. — 3. Cœli non sunt muncli in conspectu ejus. JoB, XV. -JS. — 4. Si diccerimus quoniam peccaium non hahemus, ipsi nos -s'cducimus. I. JoAN., I, 8. — b. Ps. xviif, 13.

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Deux choses vont vous faire voir l'éminent degré de sa vertu. Nous le savons, chrétiens, et nous ne donnons point de fausses louanges devant ces autels : elle a dit souvent, dans cette bienheureuse simplicité qui lui était commune avec tous les saints, qu'elle ne comprenait pas comment on pouvait commettre volontairement un seul péché, pour petit qu'il fût. Elle ne disait donc pas : U est véniel ; elle disait : Il est péché ; et son cœur innocent se soulevait. Mais comme il échappe toujours quelque péché à la fragilité humaine, elle ne disait pas : 11 est léger ; encore une fois, H est péché, disait-elle. Alors, pénétrée des siens, s'il arrivait quelque malheur à sa personne, à sa famille, à l'état, elle s'en accusait seule. Mais quels malheurs , direz-vous , dans cette grandeur et dans un si long cours de prospérités ? Vous croyez donc que les déplaisirs et les plus mortelles douleurs ne se cachent pas sous la pourpre? ou qu'un royaume est un remède universel à tous les maux, un baume qui les adoucit, un charme qui les enchante ? au lieu que par un conseil de la Providence divine , qui sait donner aux conditions les plus élevées leur contrepoids , cette grandeur que nous admirons de loin comme quelque chose au-dessus de l'homme, touche moins quand on y est né, ou se confond elle-même dans son abondance ; et qu'il se forme au contraire parmi les grandeurs une nouvelle sensibilité pour les déplaisirs, dont le coup est d'autant plus rude qu'on est moins préparé à le soutenir.

11 est vrai que les hommes aperçoivent moins cette malheureuse délicatesse dans les âmes vertueuses. On les croit insensibles, parce que non seulement elles savent taire, mais encore sacrifier leurs peines secrètes. Mais le Père céleste se plaît à les regarder dans ce secret ; et comme il sait leur préparer leur croix, il y mesure aussi leur récompense. Croyez-vous que la reine pût être en repos dans ces fameuses campagnes qui nous apportaient coup sur coup tant de surprenantes nouvelles? Non, messieurs : elle était toujours tremblante, parce qu'elle voyait toujours cette précieuse vie, dont la sienne dépendait, trop facilement hasardée. Vous avez vu ses terreurs : vous parlerai-je de ses pertes, et de la mort de ses chers enfants ? Ils lui ont tous déchiré le cœur. Représentons-nous ce jeune prince que les Grâces semblaient elles-mêmes avoir formé de leurs mains : pardonnez-moi ces expressions. Il me semble que je vois encore tomber cette fleur. Alors, triste messager d'un événement si funeste, je fus aussi le témoin, en voyant le roi et la reine, d'un côté de la douleur la plus pénétrante, et de l'autre des plaintes les plus lamentables ; et,

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sous des formes différentes, je vis une affliction sans mesure. Mais je vis aussi des deux côtés la foi également victorieuse ; je vis le sacrifice agréable de l'âme humiliée sous la main de Dieu, et deux victimes royales immoler d'un commun accord leur propre cœur.

Pourrai-je maintenant jeter les yeux sur la terrible menace du ciel irrité, lorsqu'il sembla si longtemps vouloir frapper ce Dauphin même, notre plus chère espérance ? Pardonnez-moi, messieurs, pardonnez-moi si je renouvelle vos frayeurs. 11 faut bien, et je le puis dire, que je me fasse à moi-même cette violence, puisque je ne puis montrer qu'à ce prix la constance de la reine. Nous vîmes alors dans cette princesse, au miheu des alarmes d'une mère, la foi d'une chrétienne. Nous vîmes un Abraham prêt à immoler Isaac, et quelques traits de Marie quand elle olïrit son Jésus. Ne craignons point de le dire, puisqu'un Dieu ne s'est fait homme que pour assembler autour de lui des exemples pour tous les états. La reine, pleine de foi, ne se propose pas un moindre modèle que Marie. Dieu lui rend aussi son fils unique, qu'elle lui offre d'un cœur déchiré, mais soumis, et veut que nous lui devions encore une fois un si grand bien.

On ne se trompe pas, chrétiens, quand on attribue tout à la prière. Dieu, qui l'inspire, ne lui peut rien refuser. « Un roi, dit David i, ne « se sauve pas par ses armées ; et le puissant ne se sauve pas par sa « valeur. » Ce n'est pas aussi aux sages conseils qu'il faut attribuer les heureux succès. « Il s'élève, dit le Sage 2, plusieurs pensées dans « le cœur de l'homme : » reconnaissez l'agitation et les pensées incertaines des conseils humains : « mais, poursuit-il, la volonté du « Seigneur demeure ferme ; » et, pendant que les hommes délibèrent, il ne s'exécute que ce qu'il résout. « Le Terrible , le Tout-Puissant, « qui ôte, quand il lui plaît, l'esprit des princes s, » le leur laisse aussi quand il veut, pour les confondre davantage, « et les prendre dans « leurs propres finesses *. Car il n'y a point de prudence, il n'y a « point de sagesse, il n'y a point de conseil contre le Seigneur ^. » Les Machabées étaient vaillants ; et néanmoins il est écrit « qu'ils « combattaient par leurs prières » plus que par leurs armes : Per ^ . Non salvatur reco per multam virtutem : et gigas non salvabitur in multitudiné virtutis suœ. Ps. xxxii, ^6. — 2. Multœ cogitationes in corde viri : voluntas autem Domini permanehit. Prov., xix, 21. — 3. Vovete et reddite Domino Deo vestro... terrihili, et ei qui auffert spiritumprincipxim. Ps. lxxv, -12 ^ô. — 4. Qui apprehendit sapientes in astutia eorum. Job., v, 43 ; I. Cor., m, ^9. — o. Non eut sapientia, non est prudentia , non est consilium contra Dovvuvyn. Puov., xxi, 50.

.392 OKAISON FUiNEME

orationes conyressi sunt ^ : assurés, par l'exemple de Moise, que les mains élevées à Dieu enfoncent plus de bataillons que celles qui frappent. Quand tout cédait à Louis, et que nous crûmes voir revenir le temps des miracles, où les murailles tombaient au bruit des trompettes, tous les peuples jetaient les yeux sur la reine, et croyaient voir partir de son oratoire la foudre qui accablait tant de villes.

Que si Dieu accorde aux prières les prospérités temporelles, combien plus leur accorde-t-il les vrais biens, c'est-à-dire les vertus ! Elles sont le fruit naturel d'une âme unie à Dieu par l'oraison. L'oraison, qui nous les obtient, nous apprend à les pratiquer non seulement comme nécessaires, mais encore comme reçues « du père des lumières, « d'où descend sur nous tout don parfait 2. » Et c'est là le comble de la perfection, parce que c'est le fondement de l'humilité. C'est ainsi que Marie-Thérèse attira par la prière toutes les vertus dans son âme. Dès sa première jeunesse elle fut, dans les mouvements d'une cour alors assez turbulente, la consolation et le seul soutien de la vieillesse infirme du roi son père. La reine sa belle-mère, malgré ce nom odieux, trouva en elle non seulement un respect, mais encore une tendresse que ni le temps ni l'éloignement n'ont pu altérer : aussi pleure-t-elle sans mesure, et ne veut point recevoir de consolation. Quel cœur, quel respect, quelle soumission n'a-t-elle pas eue pour le roi ! toujoursvive pour ce grand prince, toujours jalouse de sa gloire, uniquement attachée aux intérêts de son état, infatigable dans les voyages, et heureuse pourvu qu'elle fût en sa compagnie ; femme enfin où saint Paul aurait vu l'Église occupée de Jésus-Christ ^ , et unie à ses volontés par une éternelle complaisance. Si nous osions demander au grand prince qui lui rend ici avec tant de piété les derniers devoirs quelle mère il a perdue, il nous répondrait par ses sanglots ; et je vous dirai en son nom ce que j'ai vu avec joie, ce que je répète avec admiration, que les tendresses inexprimables de Marie-Thérèse tendaient toutes à lui inspirer la foi, la piété, la crainte de Dieu, un attachement inviolable pour le roi, des entrailles de miséricorde pour les malheureux, une immuable persévérance dans tous ses devoirs, et tout ce que nous louons dans la conduite de ce prince. Parlerai-je des bontés de la reine tant de fois éprouvées par ses domestiques, et ferai-je retentir encore devant ces autels les cris de sa maison désolée ? Et vous, pauvres de Jésus-Christ, pour qui seuls elle ne pouvait endurer qu'on lui dît que ses trésors

I. 11. Macii., XV, 2ri. — 2. Omnr Oatum optimum, rf omnc donum perfectum ilcsursinn r.s\ ile-'iccn'Ji'in " pain' hmiiinnn. Jxc, \. 17. — 5. Ephh^.. \.1'i.

DE MAHIE-THËHËSE D'AUTRICHE, 393

étaient épuisés ; vous, premièrement, pauvres volontaires, victimes de Jésus-Christ, religieux, vierges sacrées, âmes pures dont le monde n'était pas digne ; et vous, pauvres, quelque nom que vous portiez, pauvres connus, pauvres honteux, malades, impotents , estropiés , « restes d'hommes, » pour parler avec saint Grégoire de Nazianze ', car la reine respectait en vous tous les caractères de la croix de Jésus- Christ; vous donc qu'elle assistait avec tant de joie, qu'elle visitait avec de si saints empressements, qu'elle servait avec tant de foi, heureuse de se dépouiller d'une majesté empruntée et d'adorer dans votre bassesse la glorieuse pauvreté de Jésus-Christ, quel admirable panégyrique prononceriez-vous par vos gémissements à la gloire de cette princesse, s'il m'était permis de vous introduire dans cette auguste assemblée? Recevez, père Abraham, dans votre sein cette héritière de votre foi, comme vous servante des pauvres, et digne de trouver eu eux, non plus des anges, mais Jésus-Christ même. Que dirai-je davantage ? Écoutez tout en un mot : fille, femme, mère, maîtresse, reine telle que nos vœux l'auraient pu faire, plus que tout cela, chrétienne, elle accomplit ses devoirs sans présomption, et fut humble non seulement parmi toutes les grandeurs, mais encore parmi toutes les vertus.

J'expUquerai en peu de mots les deux autres noms que nous voyons écrits sur la colonne mystérieuse de l'Apocalypse, et dans le coeur de la reine. Parle « nom de la sainte cité de Dieu, la nouvelle Jéru- « salem ' , » vous voyez bien , messieurs , qu'il faut entendre le nom de l'Église catholique, cité sainte dont toutes « les pierres sont « vivantes , » dont Jésus-Christ est le fondement, qui « descend du « ciel » avec lui, parce qu'elle y est renfermée comme dans le chef dont tous les membres reçoivent leur vie, cité qui se répand par toute la terre, et s'élève jusqu'aux cieux pour y placer ses citoyens. Au seul nom de l'Église, toute la foi de la reine se réveillait. Mais une vraie fille de l'Église, non contente d'en embrasser la sainte doctrine, en aime les observances, où elle fait consister la principale partie des pratiques extérieures de la piété.

L'Église, inspirée de Dieu et instruite par les saints apôtres, a tellement disposé l'année, qu'on y trouve avec la vie, avec les mystère?, avec la prédication et la doctrine de Jésus-Christ, le vrai fruit de toutes ces choses dans les admirables vertus de ses serviteurs et dans les

\. Veteruni hominum miserœ reliquiœ. Ouat., xvi; tom. I. pag. 2-!4. —2. Apoc, ni, <2. — 3. Ad quem (Christum) accedentes lapidcm vivum.... et ip'ii ian'fuam lapides vivi superœdificamini, domm spirilualu. I, Petr., u. i, â.

3'.)i OUAISON FLJiNEBHE

exemples de ses saints; et enfin un mystérieux abrégé de l'ancien et du nouveau Testament, et de toute l'histoire ecclésiastique. Par là toutes les saisons sont fructueuses pour les chrétiens ; tout y est plein de Jésus-Christ, qui est toujours « admirable, » selon le prophète i, et non seulement en lui-même, mais encore « dans ses saints 2. » Dans cette variété, qui aboutit toute à l'unité sainte tant recommandée par Jésus-Christ', l'âme innocente et pieuse trouve avec des plaisirs célestes une solide nourriture et un perpétuel renouvellement de sa ferveur. Les jeûnes y sont mêlés dans les temps convenables, afin que l'âme, toujours sujette aux tentations et au péché, s'affermisse et se purifie par la pénitence. Toutes ces pieuses observances avaient dans la reine l'effet bienheureux que l'Église même demande : elle se renouvelait dans toutes les fêtes, elle se sacrifiait dans tous les jeûnes et dans toutes les abstinences. L'Espagne sur ce sujet a des coutumes que la France ne suit pas ; mais la reine se rangea bientôt à l'obéissance : l'habitude ne put rien contre la règle ; et l'extrême exactitude de cette princesse marquait la délicatesse de sa conscience. Quel autre a mieux profité de cette parole : « Qui vous écoute m'écoute * ? » Jésus- Christ nous y enseigne cette excellente pratique de marcher dans les voies de Dieu sous la conduite particulière de ses serviteurs, qui exercent son autorité dans son Église. Les confesseurs de la reine pouvaient tout sur elle dans l'exercice de leur ministère, et il n'y avait aucune vertu où elle ne pût être élevée par son obéissance. Quel respect n'avait-elle pas pour le souverain pontife, vicaire de Jésus- Christ, et pour tout l'ordre ecclésiastique ! Qui pourrait dire combien de larmes lui ont coûté ces divisions toujours trop longues, et dont on ne peut demander la fin avec trop de gémissements ? Le nom même et l'ombre de division faisait horreur à la reine, comme à toute âme pieuse. Mais qu'on ne s'y trompe pas : le saint-siége ne peut jamais oublier la France, ni la France manquer au saint-siége. Et ceux qui, pour leurs intérêts particuliers, couverts, selon les maximes de leur politique, du prétexte de piété, semblent vouloir irriter le saint-siége contre un royaume qui en a toujours été le principal soutien sur la terre, doivent penser qu'une chaire si éminente, à qui Jésus-Christ a tant donné, ne veut pas être flattée par les hommes, mais honorée selon la règle avec une soumission profonde ; qu'elle est faite pour attirer tout l'univers à son unité, et y rappeler à la fin tous les héréti-

■I, VocabHur nomen ejus, achnirahilis. Is. ix, G. — 2. Mirahilis in sanctis suis. Ps. Lxvri, ôO. — 11. Porro unvm at npccsmrium. Luc,x, 52. — î. Qui tos audit 1)1» aitdil. Ll'c, \, 10.

ques; et que ce qui est excessif, loin d'être le plus attirant, n'est pas même le plus solide ni le plus duralde.

Avec le saint nom de Dieu, et avec le nom de la cité sainte, la nouvelle Jérusalem, je vois, messieurs, dans le cœur de notre pieuse reine le nom nouveau du Sauveur. Quel est. Seigneur, votre nom nouveau, sinon celui que vous expliquez, quand vous dites : « Je suis le pain de vie ; » et, « Ma chair est vraiment viande ^ ; » et, « Prenez, mangez, ceci est mon corps ^P» Ce nom nouveau du Sauveur est celui de l'Eucharistie, nom. composé de bien et de grâce; qui nous montre dans cet adorable sacrement une source de miséricorde, un miracle d'amour, un mémorial et un abrégé de toutes les grâces, et le Verbe même tout changé en grâce et en douceur pour ses fidèles. Tout est nouveau dans ce mystère : c'est le « nouveau Testament^ » de notre Sauveur, et on commence à y boire ce « vin nouveau* » dont la céleste Jérusalem est transportée. Mais pour le boire dans ce heu de tentation et de péché, il s'y faut préparer par la pénitence. La reine fréquentait ces deux sacrements avec une ferveur toujours nouvelle. Cette humble princesse se sentait dans son état naturel, quand elle était comme pécheresse aux pieds d'un prêtre, y attendant la miséricorde et la sentence de Jésus- Christ. Mais l'Eucharistie était son amour ,• toujours affamée de cette viande céleste, et toujours tremblante en la recevant, quoiqu'elle ne pût assez communier pour son désir, elle ne cessait de se plaindre humblement et niodestement des communions fréquentes qu'on lui ordonnait. Mais qui eût pu refuser l'Eucharistie à l'innocence, et Jésus-Christ à une foi si vive et si pure ? La règle que donne saint Augustin est de modérer l'usage de la communion quand elle tourne en dégoût. Ici on voyait toujours une ardeur nouvelle, et cette excellente pratique de chercher dans la communion la meilleure préparation, comme la plus parfaite action de grâces pour la communion même. Par ces admirables pratiques, cette princesse est venue à sa dernière heure sans qu'elle eût besoin d'apporter à ce terrible passage une autre préparation que celle de sa sainte vie; et les hommes, toujours hardis à juger les autres, sans épargner les souverains, car on n'épargne que soi-même dans les jugements ; les hommes, dis-je, de tous les états, et autant les gens de bien que les autres, ont vu la reine emportée avec une telle précipitation dans la vigueur de son âge, sans être en inquié-

1. Ego sum panis vitœ... Caro mea vere est cibus. Joan., 48, 56. — 2. Accipite, et comedite : hoc est corpus meum. Matth., xxvi, 26. — 3. Hic est san~ guis meus novi Testamenti. Matth., xxvi, 28. — 4. Non bibam amodo de hoc ijenimine vitis, usque in diem illum, cum illud hibam vobiscum novum in rpijno Patris mei. Ibid., 29.

Unie pour son salut. Apprenez donc, cliréliens, et vous principalement qui ne pouvez vous accoutumer à la pensée de la mort, en attendant que vous méprisiez celle que Jésus-Christ a vaincue, ou même que vous aimiez celle qui met iin à nos péchés, et nous introduit à la vraie vie, apprenez à la désarmer d'une autre sorte, et embrassez la Lellf pratique, où, sans se mettre en peine d'attaquer la mort, on n'a besoin que de s'appliquer à sanctifier sa vie.

La France a vu de nos jours deux reines plus unies encore par la piété que par le sang, dont la mort également précieuse devant Dieu, quoique avec des circonstances différentes, a été d'une singulière édification à toute l'Église. Vous entendez bien que je veux parler d'AxNE d'âctriche et de sa chère nièce, ou plutôt de sa chère fille Marie-Thérèse. Anne dans un âge déjà avancé, et Marie-Thérèse dans sa vigueur ; mais toutes deux d'une si heureuse constitution, qu'elle semblait nous promettre le bonheur de les posséder un siècle entier, nous sont enlevées contre notre attente, l'une par une longue maladie, et l'autre par un coup imprévu. Anne, avertie de loin par un mal aus?i cruel qu'irrémédiable, vit avancer la mort à pas lents, et sous la figure ijui lui avait toujours paru la plus affreuse : Marie-Thérèse, aussitôt emportée que frappée par la maladie, se trouve toute vive et tout entière entre les bras de la mort, sans presque l'avoir envisagée. A ce fatal avertissement, Anne, pleine de foi, ramasse toutes les forces qu'un long exercice de la piété lui avait acquises, et regarde sans se troubler toutes les approches de la mort. Humihée sous la main de Dieu, elle lui rend grâces de l'avoir ainsi avertie; elle multiplie ses aumônes toujours abondantes ; elle redouble ses dévotions toujours assidues ; elle apporte de nouveaux soins à l'examen de sa conscience toujours rigoureux. Avec quel renouvellement de foi et d'ardeur lui vîmes-nous recevoir le saint Viatique ! Dans de semblables actions, il ne fallut à Marie-Thérèse que sa ferveur ordinaire : sans avoir besoin de la mort pour exciter sa piété, sa piété s'excitait toujours assez ellemême, et prenait dans sa propre force un continuel accroissement. Que dirons-nous, chrétiens, de ces deux reines? Par l'une Dieu nous apprit comment il faut profiter du temps, et l'autre nous a fait voir que la vie chrétienne n'en a pas besoin. En effet, chrétiens, qu'attendons-nous ? 11 n'est pas digne d'un chrétien de ne s'évertuer contre la mort qu'au moment qu'elle se présente pour l'enlever. Un chrétien toujours attentif à combattre ses passions « meurt tous les jours » avec l'Apôtre^ : Quotidie morior. Un chrétien n'est jamais vivant sur la

M. Cor., XV, s^.

DE MAUIE-TIIERÈSE D'AUTRICHE. 397

terre, parce qu'il y est toujours mortifié, et que la mortification est un essai, un apprentissage, commencement de la mort. Vivons-nous, chrétiens, vivons-nous ? Cet âge que nous comptons, et où tout ce que nous comptons n'est plus à nous, est-ce une vie ? et pouvons-nous n'apercevoir pas ce que nous perdons sans cesse avec les années ? Le repos et la nourriture ne sont-ils pas de faibles remèdes de la continuelle maladie qui nous travaille ? et celle que nous appelons la dernière, qu'est-ce autre chose, à le bien entendre, qu'un redoublement, et comme le dernier accès du mal que nous apportons au monde en naissant ? Quelle santé nous couvrait la mort que la reine portait dans le sein ! De combien près la menace a-t-elle été suivie du coup ! et où en était cette grande reine, avec toute la majesté qui l'environnait, si elle eût été moins préparée ? Tout d'un coup on voit arriver le moment fatal où la terre n'a plus rien pour elle que des pleurs. Que peuvent tant de fidèles domestiques empressés autour de son lit ? Le roi même, que pouvait-il, lui, messieurs, lui qui succombait à la douleur avec toute sa puissance et tout son courage ? Tout ce qui environne ce prince l'accable. Monsieur, Madame, venaient partager ses déplaisirs, et les augmentaient par les leurs. Et vous, Monseigneur, que pouviezvous que de lui percer le cœur par vos sanglots ? Il l'avait assez percé par le tendre ressouvenir d'un amour qu'il trouvait toujours également vif après vingt-trois ans écoulés. On en gémit, on en pleure ; voilà ce que peut la terre pour une reine si chérie : voilà ce que nous avons à lui donner, des pleurs, des cris inutiles. Je me trompe, nous avons encore des prières j nous avons ce saint sacrifice, rafraîchissement de nos peines, expiation de nos ignorances, et des restes de nos péchés. Mais songeons que ce sacrifice d'une valeur infinie, où toute la croix de Jésus est renfermée, ce sacrifice serait inutile à la reine, si elle n'avait mérité, par sa bonne vie, que l'effet en pût passer jusqu'à elle : autrement, dit saint Augustin i, qu'opère un tel sacrifice? Nul soulagement pour les morts, une faible consolation pour les vivants. Ainsi tout le salut vient de cette vie, dont la fuite précipitée nous trompe toujours. « Je viens, dit Jésus-Christ 2, comme un voleur. » 11 a fait selon sa parole, il est venu surprendre la reine dans le temps que nous la croyions la plus saine, dans le temps qu'elle se trouvait la plus heureuse. Mais c'est ainsi qu'il agit ; il trouve pour nous tant de tentations et une telle mahgnité dans tous les plaisirs, qu'il vient troubler les plus innocents dans ses élus. Mais il vient, dit-il, « comme un 1. Seum. clxxh; tome V, col. 827. — 2. Veninm ad le ianqnam fur. Apoc,

III, o.

K voleur, » toujours surprenant, et impénétrable dans ses démarches. C'est lui-même qui s'en glorifie dans toute son Écriture. Comme un voleur, direz-vous : indigne comparaison ! N'importe qu'elle soit indigne de lui, pourvu qu'elle nous effraie, et qu'en nous effrayant elle nous sauve. Tremblons donc, chrétiens, tremblons devant lui à chaque moment ; car qui pourrait ou l'éviter quand il éclate, ou le découvrir quand il se cache ? « Ils mangeaient, dit-il S ils buvaient, ils « achetaient, ils vendaient, ils plantaient, ils bâtissaient, ils faisaient « des mariages aux jours de Noé et aux jours de Lot, » et une subite ruine les vint accabler. Ils mangeaient, ils buvaient, ils se mariaient. C'était des occupations innocentes : que sera-ce quand en contentant nos impudiques désirs, en assouvissant nos vengeances et nos secrètes jalousies, en accumulant dans nos coffres des trésors d'iniquité, sans jamais vouloir séparer le bien d'autrui d'avec le nôtre ; trompés par nos plaisirs, par nos jeux, par notre santé, par notre jeunesse^ par l'heureux succès de nos affaires, par nos flatteurs, parmi lesquels il faudrait peut-être compter des directeurs infidèles que nous avons choisis pour nous séduire, et enûn par nos fausses pénitences qui ne sont suivies d'aucun changement de nos mœurs, nous viendrons tout à coup au dernier jour ? La sentence partira d'en-haut : « La fin est « venue : » Finis venit; venit finis. La fin est venue « sur vous : » IVunc finis super te ^ : tout va finir pour vous en ce moment. Tranchez, « concluez : » Fac conclusionem^. Frappez l'arbre infructueux qui n'est plus bon que pour le feu : « Coupez l'arbre, arrachez ses bran- « ches, secouez ses feuilles, abattez ses fruits * : » périsse par un seul coup tout ce qu'il avait avec lui-même. Alors s'élèveront des frayeurs mortelles et des grincements de dents, préludes de ceux de l'enfer. Ah ! mes frères, n'attendons pas ce coup terrible! Le glaive qui a tranché les jours de la reine est encore levé sur nos têtes ; nos péchés en ont affilé le tranchant fatal. « Le glaive que je tiens en main, dit le « Seigneur notre Dieu, est aiguisé et poli : il est aiguisé, afin qu'il « perce ; il est poli et limé, afin qu'il brille ^. » Tout l'univers en voit le brillant éclat. Glaive du Seigneur, quel coup vous venez de faire ! Toute la terre en est étonnée. Mais que nous sert ce brillant qui nous étonne, si nous ne prévenons le coup qui tranche ? Prévenons-le, chrétiens, par la pénitence. Qui pourrait n'être pas ému à ce spectacle ? Mais ces émotions d'un jour, qu'opèrent-elles ? Un dernier endurcissement, parce que, à force d'être touché inutilement, on ne se

^ . Ll'C, xvn, 26, 27, 28. — 2. EzECII., vil, 2.— 3. Ibid , 25. — ^i. Dan., iv, li . — 0. E7.ECn.,xxï, 0, 10.

laisse plus toucher d'aucun objet. Le sommes-nous des maux de la Hongrie et de l'Autriche ravagée ? Leurs habitants passés au fil de l'épée, et ce sont encore les plus heureux ; la captivité entraine bien d'autres maux et pour le corps et pour l'âme : ces habitants désolés, ne sont-ce pas des chrétiens et des «atholiques, nos frères, nos propres membres, enfants de la même Église, et nourris à la même table du pain de vie ? Dieu accomplit sa parole : « Le jugement commence par sa maison i, » et le reste de la maison ne tremble pas ! Chrétiens, laissez-^yous fléchir ; faites pénitence ; apaisez Dieu par vos larmes. Écoutez la pieuse reine qui parle plus haut que tous les prédicateurs. Écoutez-la, princes; écoutez-la, peuples; écoutez-la, Monseigneur, plus que tous les autres. Elle vous dit par ma bouche, et par une voix qui vous est connue, que la grandeur est un songe, la joie une erreur, la jeunesse une fleur qui tombe, et la santé un nom trompeur. Amassez donc les biens qu'on ne peut perdre. Prêtez l'oreille aux graves discours que saint Grégoire de Nazianze adressait aux princes et à la maison régnante. « Respectez, leur disait-il 2, votre pourpre ; » respectez votre puissance qui vient de Dieu, et ne l'employez que pour le bien. « Con- « naissez ce qui vous a été confié, et le grand mystère que Dieu ac- « complit en vous. H se réserve à lui seul les choses d'en-haut ; il « partage avec vous celles d'en-bas : montrez-vous dieux aux peuples « soumis, » en imitant la bonté et la munificence divines. C'est, Monseigneur, ce que vous demandent ces empressements de tous les peuples, ces perpétuels applaudissements et tous ces regards qui vous suivent. Demandez à Dieu, avec Salomon ^, la sagesse qui vous rendra digne de l'amour des peuples et du trône de vos ancêtres; et quand vous songerez à vos devoirs, ne manquez pas de considérer à quoi vous obligent les immortelles actions de Louis le Grand, et l'incomparable piété de Marie-Thérèse.

4. Petr,, IV, il. — 2. Orat. XXVII, tome l,t>age 4T\. — 5. Sap,, ix, 4.

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