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CTE V, SCÈNE II

VALÈRE

Sire, puisque le Ciel entre les mains des rois

Dépose sa justice et la force des lois ',

Et que l'État demande aux princes légitimes

Des prix pour les vertus, des peines pour les crimes ,

Souffrez qu'un bon sujet vous fasse souvenir

Que vous plaignez beaucoup ce qu'il vous faut punir ;

Souffrez...

LE VIEIL HORACE

Quoi! qu'on envoie un vainqueur au supplice?

TULLE

Permettez qu'il achève, et je ferai justice.

J'aime à la rendre à tous, à toute heure, en tout lieu ;

C'est par elle qu'un roi se fait un demi-dieu ;

Et c'est dont je vous plains, qu'après un tel service

On puisse contre lui me demander justice.

VALÈRE

Souffrez donc, ô grand roi, le plus juste des rois, Que tous les gens de bien vous parlent par ma voix : Non que nos cœurs jaloux de ses honneurs s'irritent ; S'il en reçoit beaucoup, ses hauts faits les méritent: Ajoutez-y plutôt que d'en diminuer ; Nous sommes tous encor prêts d'y contribuer; Mais puisque d'un tel crime il s'est montré capable. Qu'il triomphe en vainqueur, et périsse en coupable. Arrêtez sa fureur, et sauvez de ses mains , Si vous voulez régner, le reste des Romains; Il y va de la perte ou du salut du reste. La guerre avoit un cours si sanglant, si funeste,

1 Ici commence un réquisitoire en forme. « Il faut convenir que ce Valere « fait là un fort mauvais personnage ; il n'a encore paru dans la pièce que pour « faire un compliment; on n'en a parlé que comme d'un homme sans consé- « quence. C'est un défaut capital que Corneille tâche en vain de pallier dans • son examen. » (Volt.)

Et les nœuds de l'hymen, durant nos bons destins,

Ont tant de fois uni des peuples si voisins ,

Qu'il est peu de Romains que le parti contraire

N'intéresse en la mort d'un gendre ou d'un beau-frère,

Et qui ne soient forcés de donner quelques pleurs,

Dans le bonheur public, à leurs propres malheurs :

Si c'est offenser Rome, et que l'heur de ses armes

L'autorise à punir ce crime de nos larmes.

Quel sang épargnera ce barbare vainqueur

Qui ne pardonne pas à celui de sa sœur,

Et ne peut excuser cette douleur pressante

Que la mort d'un amant jette au cœur d'une amante ,

Quand, près d'être éclairés du nuptial flambeau.

Elle voit avec lui son espoir au tombeau?

Faisant triompher Rome, il se l'est asservie;

Il a sur nous un droit et de mort et de vie ,

Et nos jours criminels ne pourront plus durer

Qu'autant qu'à sa clémence il plaira l'endurer.

Je pourrois ajouter aux intérêts de Rome

Combien un pareil coup est indigne d'un homme;

Je pourrois demander qu'on mît devant vos yeux

Ce grand et rare exploit d'un bras victorieux.

Vous verriez un beau sang , pour accuser sa rage ,

D'un frère si cruel rejaillir au visage.

Vous verriez des horreurs qu'on ne peut concevoir;

Son âge et sa beauté vous pourroient émouvoir :

Mais je hais ces moyens qui sentent l'artifice '.

Vous avez à demain remis le sacrifice ;

Pensez-vous que les dieux, vengeurs des innocents,

D'une main parricide acceptent de l'encens?

Sur vous ce sacrilège attireroit sa peine ;

Ne le considérez qu'en objet de leur haine;

' Ce trait est de l'art oratoire, et non de l'art tragique; mais, quelque chose que pût dire Valère , il ne pouvait toucher. (Volt.)

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