‹ Chefs-d'uvre de P. CorneilleChapitre 140 sur 229 · ACTE III. SCÈNF II 2oi · texte numérisé non relu

ACTE III. SCÈNF II 2oi

L'un me semble trop bon, l'autre trop inhumaine.

Plût aux dieux que César employât mieux ses soins,

Et s'en fit plus aimer ou m'aimât un peu moins ;

Que sa bonté touchât la beauté qui me charme ,

Et la pût adoucir comme elle me désarme !

Je sens au fond du cœur mille remords cuisants

Qui rendent à mes yeux tous ses bienfaits présents;

Cette faveur si pleine, et si mal reconnue.

Par un mortel reproche à tous moments me tue.

Il me semble surtout incessamment le voir

Déposer en nos mains son absolu pouvoir,

Écouter vos avis, m'applaudir et me dire :

« Cinna, par vos conseils je retiendrai l'empire,

« Mais je le retiendrai pour vous en faire part. »

Et je puis dans son sein enfoncer un poignard !

Ah! plutôt... Mais, hélas! j'idolâtre Emilie :

Un serment exécrable à sa haine me lie;

L'horreur qu'elle a de lui me le rend odieux :

Des deux côtés j'offense et ma gloire et les dieux;

Je deviens sacrilège, ou je suis parricide ,

Et vers l'un ou vers l'autre il faut être perfide.

MAXIME

Vous n'aviez point tantôt ces agitations ; Vous paroissiez plus ferme en vos intentions ; Vous ne sentiez au cœur ni remords ni reproche.

CINNA

On ne les sent aussi que quand le coup approche , Et l'on ne reconnoît de semblables forfaits Que quand la main s'apprête à venir aux effets. L'âme, de son dessein jusque-là possédée. S'attache aveuglément à sa première idée : Mais alors quel esprit n'en devient point troublé?

sent à peine le coup dans la chaleur du combat, et n'éprouve la douleur que longtemps après, lorsque le repos a calmé les agitations du sang. (Geoffroy.)

2o2 CINNA

Ou plutôt quel esprit n'en est point accablé?

Je crois que Brute même, à tel point qu'on le prise ,

Voulut plus d'une fois rompre son entreprise,

Qu'avant que de frapper elle lui fit sentir

Plus d'un remords en l'âme et plus d'un repentu*.

MAXIME

Il eut trop de vertu pour tant d'inquiétude :

Il ne soupçonna point sa main d'ingratitude,

Et fut contre un tyran d'autant plus animé

Qu'il en reçut de biens et qu'il s'en vit aimé.

Comme vous l'imitez, faites la même chose ,

Et formez vos remords d'une plus juste cause ,

De vos lâches conseils, qui seuls ont arrêté

Le bonheur renaissant de notre liberté :

C'est vous seul aujourd'hui qui nous l'avez ôtée :

De la main de César Brute l'eût acceptée,

Et n'eût jamais souffert qu'un intérêt léger

De vengeance ou d'amour l'eût remise en danger.

N'écoutez plus la voix d'un tyran qui vous aime,

Et vous veut faire part de son pouvoir suprême ;

Mais entendez crier Rome à votre côté :

« Rends-moi, rends-moi , Cinna, ce que tu m'as ôté ;

« Et, si tu m'as tantôt préféré ta maîtresse ,

« Ne me préfère pas le tyran qui m'oppresse ! »

CINNA

Ami, n'accable plus un esprit malheureux Qui ne forme qu'en lâche un dessein généreux. Envers nos citoyens je sais quelle est ma faute, Et leur rendrai bientôt tout ce que je leur ôte : Mais pardonne aux abois d'une vieille amitié Qui ne peut expirer sans me faire pitié. Et laisse-moi, de grâce , attendant Emilie, Donner un libre cours à ma mélancolie ; Mon chagrin t'importune, et le trouble où je suis Veut de la solitude à calmer tant d'ennuis.

ACTK III, SCK.NK U\ 253

MAXIME

Vous voulez rendre compte à l'objet qui vous blesse De la bonté d'Octave et de votre foiblesse : L'entretien des amants veut un entier secret. Adieu. Je me retire en confident discret'.

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