ACTE V, SCÈNE III
N'attaquera le cours d'une si belle vie ; Jamais plus d'assassins, ni de conspirateurs : Vous avez trouvé l'art d'être maître des cœurs. Rome, avec une joie et sensible et profonde, Se démet en vos mains de l'empire du monde ; Vos royales vertus lui vont trop enseigner Que son bonheur consiste à vous faire régner. D'une si longue erreur pleinement affranchie, Elle n'a plus de vœux que pour la monarchie , Vous prépare déjà des temples, des autels, Et le Ciel une place entre les immortels; Et la postérité, dans toutes les provinces , Donnera votre exemple aux plus généreux princes.
AUGUSTE
J'en accepte l'augure, et j'ose l'espérer : Ainsi toujours les dieux vous daignent inspirer? Qu'on redouble demain les heureux sacrifices Que nous leur offrirons sous de meilleurs auspices, Et que vos conjurés entendent publier Qu'Auguste a tout appris et veut tout oublier i.
1 Ce n'est point ici une pièce telle que les Horaces. On voit bien le même pinceau; mais l'ordonnance du tableau est très-supérieure. Il n'y a point de double action ; ce ne sont point des intérêts indépendants les uns des autres ; des actes ajoutés à des actes; c'est toujours la même intrigue. Les trois unités sont aussi parfaitement observées qu'elles puissent l'être, sans que l'attention soit gênée, sans que l'auteur paraisse foire le moindre effort. Il y a toujours de l'art, et l'art s'y montre rarement à découvert. (Volt.)
Le pardon généreux d'Auguste, les vers qu'il prononce, sont le sublime de la grandeur d'âme; ces vers, que l'admiration a gravés dans la mémoire de tous ceux qui les ont entendus, et cet avantage attaché à la beauté du dénoùment, de laisser au spectateur une dernière impression, qui est la plus heureuse et la plus vive de toutes celles qu'il a reçues, ont fait regarder assez généralement cette tragédie comme le chef d'oeuvre de Corneille; et si l'on ajoute ii ce grand mérite du cinquième acte le discours éloquent de Cinna dans la scène où il fait le tableau des proscriptions d'Octave ; cette autre scène si théâtrale où Auguste délibère avec ceux cjui ont résolu de l'assassiner ; les idées profontles et l'énergie du style qu'on remarque dans ce dialogue, aussi frappant a la lecture qu'au théâtre ; le monologue d'Auguste au quatrième acte ; la fierté du carac-
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tère d'Emilie, elles traits heureux dont il est semé, cette préférence paraîtra sufiisamment justifiée. N'oublions pas surtout de remarquer combien l'auteur de Cinna a embelli les détails qu'il a jiuisés dans Sénèque. Tel est l'avantage inappréciable des beaux vers, telle est la supériorité qu'ils ont sur la meilleure prose, que la mesure et l'harmonie ont gravé dans tous les esprits et mis dans toutes les bouches ce qui demeurait comme enseveli dans les écrits d'un philosophe, et n'existait que pour un petit nombre de lecteurs. Cette précision , commandée par le rhythme poétic[ue, a tellement consacré les paroles que Corneille prête à Auguste, qu'on croirait qu'il n'a pu s'exprimer autrement; et la conversation d'Auguste et de Cinna ne sera jamais autre chose que les vers qu'on a retenus de Corneille. {L\ Harpe )
l'IN DE CINNA
EXAMEN DE GÏNNA
Ce poëmeatant d'illustres suffrages qui lui donnent le premier rang parmi les miens, que je me ferois trop d'importants ennemis si j'en disois du mal : je ne le suis pas assez de moi-même pour chercher des défauts où ils n'en ont point voulu voir, et accuser le jugement qu'ils en ont fait, pour obscurcir la gloire qu'ils m'en ont donnée. Cette approbation si forte et si générale vient sans doute de ce que la vraisemblance s'y trouve si heureusement conservée aux endroits où la vérité lui manque , qu'il n'a jamais besoin de recourir au nécessaire. Rien n'y contredit l'histoire, bien que beaucoup de choses y soient ajoutées; rien n'y est violenté par les incommodités de la représentation, ni par l'unité de jour, ni par celle de lieu.
Il est vrai qu'il s'y rencontre une duplicité de lieu particulier. La moitié de la pièce se passe chez Emilie, et l'autre dans le cabinet d'Auguste. J'aurois été ridicule si j'avois prétendu que cet empereur délibérât avec Maxime et Cinna s'il quitteroit l'empire ou non précisément dans la même place où ce dernier vient de rendre compte àÉmiUe de la conspiration qu'il a formée contre lui. C'est ce qui m'a fait rompre la liaison des scènes au quatrième acte, n'ayant pu me résoudre à faire que Maxime vînt donner l'alarme à Emilie, de la conjuration découverte, au lieu même où Auguste en venoit de recevoir l'avis par son ordre, et dont il ne faisoit que de sortir avee tant d'inquiétude et d'irrésolution. C'eût été une imprudence extraordinaire, et tout à fait hors du vraisemblable , de se présenter dans son cabinet un moment après qu'il lui avoit fait révéler le secret de cette entreprise, dont il étoit un des chefs, et porter la nouvelle de sa fausse mort. Bien loin depouvoîr surprendre Emilie par la peur de se voir arrêtée , c'eût été se faire arrêter lui-même, et se précipiter dans un obstacle invincible au dessein qu'il vouloit exécuter. Emilie ne parle donc pas où parle Auguste, à la réserve du cinquième acte ; mais cela n'empêche pas qu'à considérer tout le poëme ensemble, il n'ait son unité de lieu,
puisque tout s'y peut passer non-seulement dans Piorae ou dans un quartier de Rome, mais dans le seul palais d'Auguste, pourvu que vous y vouliez donner un appartement à Emilie qui soit éloigné du sien.
Le compte que Cinna lui rend de sa conspiration justifie ce que j'ai dit ailleurs, que, pour faire souffrir une narration ornée, il faut que celui qui la fait et celui qui l'écoute aient l'esprit assez tranquille et s'y plaisent assez pour lui prêter toute la patience qui lui est nécessaire. Emilie a la joie d'apprendre de la bouche de son amant avec quelle chaleur il a suivi ses intentions, et Ciniia n'en a pas moins de lui pouvoir donner de si belles espérances de l'effet qu'elle en souhaite : c'est pourquoi, quelque longue que soit cette narration sans interruption aucune, elle n'ennuie point. Les ornements de rhétorique dont j'ai tâché de l'enrichir ne la font point condamner de trop d'artifice , et la diversité de ses figures ne faitpoint regretter le temps que j'y perds; mais sij'avoisattendu à la commencer qu'Évandre eût troublé ces deux amants par la nouvelle qu'il leur apporte , Cinna eût été obligé de s'en taire , ou de la conclure en six vers, et Emilie n'en eût pu supporter davantage.
Comme les vers de ma tragédie d'Ho^^ace ont quelque chose de plus net et de moins guindé pour les pensées que ceux du Cid, on peut dire que ceux de cette pièce ont quelque chose de plus achevé que ceux d'Horace, et qu'enfin la facilité de concevoir le sujet, qui n'est ni trop chargé d'incidents, ni trop embarrassé des récits de ce qui s'est passé avant le commencement de la pièce, est une des causes sans doute delà grande approbation qu'elle a reçue. L'auditeur aime à s'abandonner à l'action présente, et à n'être point obligé, pour l'intelligence de ce qu'il voit, de réfléchir sur ce qu'il a déjà vu, et de fixer sa mémoire sur les premiers actes, pendant que les derniers sont devant ses yeux. C'est l'incommodité des pièces embarrassées, qu'en terme de l'art on nomme implexes, par un mot tiré du latin, telles que sont Rodogune et Héraclius. Elle ne se rencontre pas dans les simples ; mais comme celles-là ont sans doute besoin de plus d'esprit pour les imaginer, et de plus d'art pour les conduire, celles-ci, n'ayant pas le même secours du côté du sujet, demandent plus de force de vers, de raisonnement et de sentiments pour les soutenir.
FIN DE l'examen DE CINNA
POLYEUCTE