SCÈNE I POLYEUCTE, NÉARQUE
NÉARQUE
Quoi ! vous vous arrêtez aux songes d'une femme !
De si foibles sujets troublent cette grande âme! Et ce cœur tant de fois dans la guerre éprouvé S'alarme d'un péril qu'une femme a rêvé !
POLYEUCTE
Je sais ce qu'est un songe, et le peu de croyance Qu'un homme doit donner à son extravagance , Qui d'un amas confus des vapeurs de la nuit Forme de vains objets que le réveil détruit ; Mais vous ne savez pas ce que c'est qu'une femme ; Vous ignorez quels droits elle a sur toute l'âme Quand, après un long temps qu'elle a su nous charmer, Les flambeaux de l'hymen viennent de s'allumer. Pauline, sans raison, dans la douleur plongée, Craint et croit déjà voir ma mort qu'elle a songée ^ ;
1 Quand on passe de Cinna à Polyeucle. on se trouve dans un monde tout différent ; mais les grands poètes , ainsi que les grands peintres , savent traiter tous les sujets. 0 olt.)
2 Voltaire prétend qu'on ne peut dire que dans le burlesque songer une mon. Somniare aliquem était une expression latine très-usitée, pour dire voir quelqu'un en songe; somniare morlem alicujus se dira donc également , et c'est précisément l'expression de Corneille. (P.u,issot.)
296 POLYEUCTE
Elle oppose ses pleurs au dessein que je fais,
Et tâche à m'empêcher de sortir du palais.
Je méprise sa crainte, et je cède à ses larmes;
Elle me fait pitié sans me donner d'alarmes;
Et mon cœur, attendri sans être intimidé,
N'ose déplaire aux yeux dont il est possédé'.
L'occasion, Néarque, est-elle si pressante,
Qu'il faille être insensible aux soupirs d'une amante?
Remettons ce dessein qui l'accable d'ennui,
Nous le pourrons demain aussi bien qu'aujourd'hui.
NÉARQUE
Avez-vous cependant une pleine assurance
D'avoir assez de vie ou de persévérance?
Et Dieu, qui tient votre âme et vos jours dans sa main ,
Promet-il à vos vœux de le pouvoir demain?
Il est toujours tout juste et tout bon; mais sa grâce
Ne descend pas toujours avec même efficace :
Après certains moments que perdent nos longueurs ,
Elle quitte ces traits qui pénètrent les cœurs ;
Le nôtre s'endurcit, la repousse, l'égaré ,
Le bras qui la versoit en devient plus avare ;
Et cette sainte ardeur qui doit porter au bien
Tombe plus rarement ou n'opère plus rien 2.
Celle qui vous pressoit de courir au baptême ,
Languissante déjà, cesse d'être la même ;
Et, pour quelques soupirs qu'on vous a fait ouïr,
Sa flamme se dissipe, et va s'évanouir.
POLYEUCTE
Vous me connoissez mal : la même ardeur me brûle ,
1 On ne peut dire être possédé des yeux. (Volt.)
2 Voltaire trouve tous ces vers rampants , trop négligés, trop du style familier des livres de dévotion. Pour nous , tous ces vers ne nous semblent manquer ni d'élégance ni de noblesse. Ils allient les belles images de la poésie à la précision du langage théologique. Ils avaient d'ailleurs au temps de Corneille un intérêt de circonstance. Lorsqu'on joua Polyeucle, cette grande question de la grâce était à l'ordre du jour.