‹ Chefs-d'uvre de P. CorneilleChapitre 28 sur 229 · ACTE II, SCÈNE IX 7o · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE IX 7o

Son sang sur la poussière écrivoit mon devoir'; Ou plutôt sa valeur en cet état réduite Me parloit par sa plaie, et hâtoit ma poursuite ; Et pour se faire entendre au plus juste des rois, Par cette triste bouche elle empruntait ma voix. Sire , ne souffrez pas que sous votre puissance Règne devant vos yeux une telle licence, Que les plus valeureux avec impunité Soient exposés aux coups de la témérité , Qu'un jeune audacieux triomphe de leur gloire, Se baigne dans leur sang, et brave leur mémoire. Un si vaillant guerrier qu'on vient de vous ravir Éteint, s'il n'est vengé, l'ardeur de vous servir. Enfin , mon père est mort, j'en demande vengeance , Plus pour votre intérêt que pour mon allégeance ; Vous perdez en la mort d'un homme de son rang; Vengez-la par une autre, et le sang par le sang; Immolez , non à moi , mais à votre couronne , Mais à votre grandeur , mais à votre personne , Immolez, dis -je. Sire, au bien de tout l'État Tout ce qu'enorgueillit un si grand attentat.

D. FERNAND

Don Diègue, répondez.

Qu'on est digne d'envie, Lorsqu'en perdant la force on perd aussi la vie ! Et qu'un long âge apprête aux hommes généreux, Au bout de leur carrière, un destin malheureux! Moi, dont les longs travaux ont acquis tant de gloire, Moi, que jadis partout a suivi la victoire, .Te me vois aujourd'hui, pour avoir trop vécu, Recevoir un affront, et demeurer vaincu.

1 Corneille n'a pas su échapper ici aux figures recherchées et au faux bril lant de son modèle.

Ce que n'a pu jamais combat, siège, embuscade,

Ce que n'a pu jamais l' Aragon ni Grenade,

Ni tous vos ennemis, ni tous mes envieux,

Le comte en votre cour l'a fait presque à vos yeux ,

Jaloux de votre choix , et fier de l'avantage

Que lui donnait sur moi l'impuissance de l'âge.

Sire, ainsi ces cheveux blanchis sous le harnois, Ce sang pour vous servir prodigué tant de fois. Ce bras, jadis l'effroi d'une armée ennemie, Descendoient au tombeau tout chargés d'infamie , Si je n'eusse produit un fils digne de' moi , Digne de son pays et digne de son roi. II m'a prêté sa main , il a tué le comte, Il m'a rendu l'honneur, il a lavé ma honte. Si montrer du courage et du ressentiment, Si venger un soufflet mérite un châtiment. Sur moi seul doit tomber l'éclat de la tempête : Quand le bras a failli, l'on en punit la tête. Qu'on nomme crime ou non ce qui fait nos débats, Sire, j'en suis la tête, il n'en est que le bras. Si Chimène se plaint qu'il a tué son père, Il ne l'eût jamais fait , si je l'eusse pu faire. Immolez donc ce chef que les ans vont ravir , Et conservez pour vous le bras qui peut servir ; Au dépens de mon sang satisfaites Chimène, Je n'y résiste point, je consens à ma peine; Et, loin de murmurer d'un rigoureux décret. Mourant sans déshonneur, je mourrai sans regret*.

D. FERNAND

L'affaire est d'importance , et , bien considérée ,

1 Excepté le mot chef (immolez donc ce chef, etc.) , qui a vieilli dans ce sens de le'te, probablement parce qu'il est sujet à l'équivoque, y a-t il dans ce morceau, si vigoureux, si animé, si pathétique, un seul mot au-dessous du style noble, et en même temps y en a-t il un seul qui ne soit dans la nature et dans la vérité? (La Harpe.)

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