ACTK III. SCÈNE VI
Tu l'as bien imitée ; et ton illustre audace
Fait bien revivre en toi les héros de ma race.
C'est d'eux que tu descends, c'est de moi que tu viens.
Ton premier coup d'épée égale tous les miens ;
Et d'une belle ardeur ta jeunesse animée
Par cette grande épreuve atteint ma renommée.
Appui de ma vieillesse, et comble de mon heur.
Touche ces cheveux blancs à qui tu rends l'honneur.
Viens baiser cette joue et reconnois la place
Où fut empreint l'affront que ton courage elfacc.
L'honneur vous en est dû ; je ne pouvois pas moins, Étant sorti de vous et nourri par vos soins ; Je me tiens trop heureux, et mon âme est ravie Que mon coup d'essai plaise à qui je dois la vie. Mais parmi vos plaisirs ne soyez point jaloux , Si j'ose satisfaire à moi-même après vous. Souffrez qu'en liberté mon désespoir éclate ; Assez et trop longtemps votre discours le flatte. Je ne me repens point de vous avoir servi ; Mais rendez-moi le bien que ce coup m'a ravi. Mon bras pour vous venger, armé contre ma flamme, Par ce coup glorieux m'a privé de mon âme. Ne me dites plus rien, pour vous j'ai tout perdu : Ce que je vous devois, je vous l'ai bien rendu.
D. DIÈGUE
Porte encore plus haut le fruit de ta victoire.
Je t'ai donné la vie, et tu me rends ma gloire ;
Et d'autant que l'honneur m'est plus cher que le jour,
D'autant plus maintenant je te dois de retour.
Mais d'un cœur magnanime éloigne ces foiblesses ;
Nous n'avons qu'un honneur ; il est tant de maîtresses !
L'amour n'est qu'un plaisir, l'honneur est un devoir.
D. RODRIGUE
Ah ! que me dites-vous?
92 LE (JD
D. DIÈGUE
Ce que tu dois savoir.
Mon honneur offensé sur moi-même se venge , Et vous m'osez pousser à la honte du change! L'infamie est pareille, et suit également Le guerrier sans courage et le perfide amant. A ma fidélité ne faites point d'injure , Souffrez-moi généreux sans me rendre parjure : Mes liens sont trop forts pour être ainsi rompus ; Ma foi m'engage encor, si je n'espère plus ; Et, ne pouvant quitter ni posséder Ghimène , Le trépas que je cherche est ma plus douce peine.
D. DIÈGUE
Il n'est pas temps encor de chercher le trépas ; Ton prince et ton pays ont besoin de ton bras. La flotte qu'on craignoit, dans le grand fleuve entrée , Vient surprendre la ville et piller la contrée ; Les Maures vont descendre , et le flux et la nuit Dans une heure à nos murs les amènent sans bruit. La cour est en désordre, et le peuple en alarmes; On n'entend que des cris, on ne voit que des larmes. Dans ce malheur pubhc, mon bonheur a permis Que j'ai trouvé chez moi cinq cents de mes amis ' , Qui, sachant mon affront, poussés du même zèle, Se venaient tous offrir pour venger ma querelle : Tu les as prévenus ; mais leurs vaillantes mains Se tremperont bien mieux au sang des Africains. Va marcher à leur tête, où l'honneur te demande ; C'est toi que veut pour chef leur généreuse bande : De ces vieux ennemis va soutenir l'abord ;
1 Vous verrez clans la critique de Scudéry qu'il condamne l'assemblée de ces cmq cents gentilshommes, et que l'Académie l'approuve. C'est un trait fort ingénieux, inventé par l'auteur espagnol, de faire venir cette troupe pour une chose, et de l'employer pour une autre. (Volt.^