SCÈNE V ' CHIMÈNE, ELVIRE
CHIMÈNE
Elvire, que je souffre ! et que je suis à plaindre !
Je ne sais qu'espérer, et je vois tout à craindre.
Aucun vœu ne m'échappe où j'ose consentir;
Je ne souhaite rien sans un prompt repentir :
A deux rivaux pour moi je fais prendre les armes ;
Le plus heureux succès me coûtera des larmes ;
Et, quoi qu'en ma faveur en ordonne le sort,
Mon père est sans vengeance, ou mon amant est mort.
ELVIRE
D'un et d'autre côté je vous vois soulagée - : Ou vous avez Rodrigue, ou vous êtes vengée; Et quoi que le destin puisse ordonner de vous, Il soutient votre gloire, et vous donne un époux.
CHIMÈNE
Quoi ! l'objet de ma haine, ou bien de ma colère! L'assassin de Rodrigue, où celui de mon père! De tous les deux côtés on me donne un mari Encor tout teint du sang que j'ai le plus chéri. De tous les deux côtés mon âme se rebelle ; Je crains plus que la mort la fin de ma querelle : Allez, vengeance, amour, qui troublez mes esprits, Vous n'avez point pour moi de douceur à ce prix.
1 Chimène, qui arrive à la place de l'Infante sans la voir, ne fait ici que renouveler ce défaut dont nous avons tant parlé, qui consiste dans l'interruption des scènes : défaut qui n'était pas reconnu dans le chaos dont Corneille a tiré le théâtre. (Volt.)
2 II est probable que ces raisonnements d'Elvire contribuent un peu à refroidir cette scène ; mais aussi ils contribuent beaucoup à laver Chimène de l'affront que les critiques injustes lui ont fait de se conduire en tille dénaturée; car le spectateur est du parti d'Elvire contre Chimène; il trouve, comme Elvire, que Chimène en a fait assez, et qu'elle doit s'en remettre à l'événement du combat. (Volt.)