SCENE I SABINE% JULIE
SABINE
Approuvez ma foiblesse et souffrez ma douleur;
Elle n'est que trop juste en un si grand malheur :
Si près de voir sur soi fondre de tels orages,
L'ébranlement sied bien aux plus fermes courages ;
Et l'esprit le plus mâle et le moins abattu
Ne sauroit sans désordre exercer sa vertu.
Quoique le mien s'étonne à ces rudes alarmes,
Le trouble de mon cœur ne peut rien sur mes larmes' ;
' Ce titre est celui que Corneille donna toujours à cette tragédie. C'est à tort que le titre les Horaces a prévalu depuis ; car si les frères d'Horace sont nommés dans la pièce, ils n'y paraissent pas, et Horace seul en est le héros.
2 Corneille, dans l'examen des Horaces , dit que le personnage de Sabine est heureusement inventé, mais qu'il ne sert pas plus à l'action que l'Infante à celle du Cid.
Il est vrai que ce rôle n'est pas nécessaire à la pièce; mais j'ose ici être moins sévère que Corneille : ce rôle est du moins incorporé à la tragédie; c'est une femme qui tremble pour son mari et pour son frère. Elle ne cause aucun événement, il est vrai; c'est un défaut sur un théâtre aussi perfectionné que le nôtre; mais elle prend part à tous les événements, et c'est beaucoup pour un temps où l'art commençait à naître.
observez que ce personnage débite souvent de très-beaux vers , et qu'il fait 'exposition d'une manière très-intéressante et très-nuble. (Volt.)
3 Un trouble qui a du pouvoir sur des larmes, cela est louche et mal exprimé. (Volt.)
Et, parmi les soupirs qu'il pousse vers les deux ,
Ma constance du moins règne encor sur mes yeux.
Quand on arrête là les déplaisirs d'une âme ,
Si l'on faitmoins qu'un homme on fait plus qu'une femme'
Commander à ses pleurs en cette extrémité,
C'est montrer pour le sexe assez de fermeté.
JULIE
C'en est peut- être assez pour une âme commune
Qui du moindre péril se fait une infortune ;
Mais de cette foiblesse un grand cœur est honteux;
Il ose espérer tout dans un succès douteux.
Les deux camps sont rangés au pied de nos murailles;
Mais Rome ignore encor comme on perd des batailles.
Loin de trembler pour elle, il lui faut applaudir;
Puisqu'elle va combattre, elle va s'agrandir.
Bannissez, bannissez une frayeur si vaine,
Et concevez des vœux dignes d'une Pxomaine.
SABINE
Je suis Romaine, hélas! puisque Horace est Romain ; J'en ai reçu le titre en recevant sa main ; Mais ce nœud me tiendroit en esclave enchaînée , S'il m'empêchoit devoir en quels lieux je suis née. Albe , où j'ai commencé de respirer le jour, Albe , mon cher pays et mon premier amour-, Lorsque entre nous et toi je vois la guerre ouverte. Je crains notre victoire autant que notre perte. Rome, si tu te plains que c'est là te trahir, Fais-toi des ennemis que je puisse haïr \
1 Cette petite distinction, moins qu'un homme, plus qu'une femme, est trop recherchée pour la vraie douleur. (Volt.)
2 Voyez comme ces vers sont supérieurs à ceux du commencement : c'est ici un sentiment vrai; il n'y a point de lieux communs, point de vaines sentences , rien de recherché ni dans les idées, ni dans les expressions. (Volt.)
Ce morceau, d'un pathétique doux, se fait remarquer d'autant plus qu'il contraste avec le ton de grandeur qui domine dans le reste de lu pièce. (La Harpe).
3 Ce vers admirable est resté en proverbe. (V'olt.)