ACTE I, SCKNE I
Je crains pour l'une et l'autre en ce dernier effort ,
Et serai du parti qu'affligera le sort ' .
Égale- à tous les deux jusques à la victoire,
Je prendrai part aux maux sans en prendre à la gloire ,
Et je garde, au milieu de tant d'âpres rigueurs ,
Mes larmes aux vaincus et ma haine aux vainqueurs'.
JULIE
Qu'on voit naître souvent de pareilles traverses,
En des esprits divers des passions diverses* !
Et qu'à nos yeux Camille agit bien autrement!
Son frère est votre époux , le vôtre est son amant ;
Mais elle voit d'un œil bien différent du vôtre
Son sang dans une armée et son amour dans l'autre.
Lorsque vous conserviez un esprit tout romain ,
Le sien irrésolu, le sien tout incertain ,
De la moindre mêlée appréhendoit l'orage ,
De tous les deux partis détestoit l'avantage,
Au malheur des vaincus donnoit toujours ses pleurs,
Etnourrissoit ainsi d'éternelles douleurs.
Mais hier^, quand elle sut qu'on avoit pris journée^,
Et qu'enfin la bataille allait être donnée ,
Une soudaine joie éclatant sur son front...
1 Vers admirables où respire une tristesse noble et grave.
2 Égale... C'est-à-dire également disposée, la même entre tous les deux. C'est un latinisme.
3 Elle ne doit pas haïr son mari, ses enfants , s'ils sont victorieux : ce sentiment n'est pas permis; elle devrait plutôt dire : Sans haïr les vainqueurs. (.Volt.)
Voltaire oublie que le théâtre ne repose pas sur la raison , mais sur la passion; si ce sentiment n'est pas permis, il est énergique; d'ailleurs il est vraisemblable, et cela suffit à la raison poétique. Sabine hait les vainqueurs à force d'aimer les vaincus. Quand le malheureux Virginiuseut tué sa fille pour la sauver d'Appius, il vint dire aux soldats : Misericordia «e in speciem crudelitalis Itipsum. (TiTE-LlVE, liv. III , ch. L.)
* Vers un peu embarrassés. Traverses n'est pas le mot propre, et passions veut dire ici sentiments.
5 Hier est maintenant de deux syllabes.
*> On ne dit pas prendre journée, mais prendre jour, parce que jour signifie Itmps, et que journée signifie bataille.
SABINE
Ah ! que je crains , Julie , un changement si prompt ! Hier, dans sa belle humeur, elle entretint Valère : Pour ce rival, sans doute, elle quitte mon frère ; Son esprit, ébranle par les objets présents, Ne trouve point d'absent aimable après deux ans. Mais excusez l'ardeur d'une amour fraternelle. Le soin que j'ai de lui me fait craindre tout d'elle : Je forme des soupçons d'un trop léger sujet. Près d'un jour si funeste on change peu d'objet. Lésâmes rarement sont de nouveau blessées. Et dans un si grand trouble on a d'autres pensées : Mais on n'a pas aussi de si doux entretiens, Ni de contentements qui soient pareils aux siens'.
JULIE
Les causes, comme à vous, m'en semblent fort obscures ; Je ne me satisfais d'aucunes conjectures. C'est assez de constance, en un si grand danger. Que de le voir, l'attendre, et ne point s'affliger : Mais certes c'en est trop d'aller jusqu'à la joie.
SABINE
Voyez qu'un bon génie à propos nous l'envoie*, Essayez sur ce point à la faire parler. Elle vous aime assez pour ne vous rien celer. Je vous laisse.