‹ Chefs-d'uvre de P. CorneilleChapitre 96 sur 229 · ACTE III, SCÈNE VI · texte numérisé non relu

ACTE III, SCÈNE VI

JULIE

Mais plutôt du combat les funestes effets '.

Rome est sujette d'Albe, et vos fils sont défaits;

Des trois les deux sont morts, son époux seul vous reste.

LE VIEIL HORACE

0 d'un triste combat effet vraiment funeste-! Rome est sujette d'Albe ! et, pour l'en garantir, Il n'a pas employé jusqu'au dernier soupir ! Non, non, cela n'est point; on vous trompe, Julie : Rome n'est point sujette, ou mon fils est sans vie ; Je connois mieux mon sang; il sait mieux son devoir.

JULIE

Mille de nos remparts comme moi l'ont pu voir. Il s'est fait admirer tant qu'ont duré ses frères; Mais quand il s'est vu seul contre trois adversaires, Près d'être enfermé d'eux, sa fuite l'a sauvé.

LE VIEIL HORACE

Et nos soldats trahis ne l'ont point achevé 1

Dans leurs rangs à ce lâche ils ont donné retraite!

JULIE

Je n'ai rien voulu voir après cette défaite.

CAMILLE

0 mes frères !

LE VIEIL HORACE

Tout beau ! ne les pleurez pas tous ; Deux jouissent d'un sort dont leur père est jaloux. Que des plus nobles fleurs leur tombe soit couverte;

enfants sont aux mains. On ne peut répondre qu'il est resté pour empêcher ces femmes d'aller séparer les combattants, comme s'il n'y avait pas tant d'autres moyens! (Volt.)

1 Corneille a été frappé, en lisant Tite-Live, de cette péripétie dans le combat, du retour d'Horace après sa fuite. 11 a imaginé de transporter cette péripétie sur le théâtre , en ne faisant d'abord annoncer au vieil Horace que la première partie du combat.

2 Remarquons que les premières paroles d'Horace ne sont pas pour ses fils, mais pour sa patrie.

La gloire de leur mort m'a payé de leur perte : Ce bonheur a suivi leur courage invaincu , Qu'ils ont vu Rome libre autant qu'ils ont vécu, Et ne l'auront point vue obéir qu'à son prince, Ni d'un État voisin devenir la province. Pleurez l'autre, pleurez l'irréparable affront Que sa fuite honteuse imprime à notre front; Pleurez le déshonneur de toute votre race, Et l'opprobre éternel qu'il laisse au nom d'Horace.

JULIE

Que vouliez-vous qu'il fit contre trois ?

LE VIEIL HORACE

Qu'il mourût * î Ou qu'un beau désespoir alors le secourût- :

» Voilà ce fameux qu'il mourdi, ce trait du plus grand sublime, ce mot auquel il n'en est aucun de comparable dans toute l'antiquité. Tout l'auditoire fut si transporté qu'il n'entendit jamais le vers faible qui suit; et le morceau ; N'eûl-il que d'un intiant reculé sa défaite, étant plein de chaleur, augmente encore la force du qu'il mourilt. Que de beautés! Et d'où naissent-elles I D'une simple méprise très-naturelle, sans complication d'événements, sans aucune intrigue recherchée, sans aucun effort. Il y a d'autres beautés tragiques; mais celle-ci est au premier rang.

11 est vrai que le vieil Horace , qui était présent quand les Horaceset les Curiaces ont refusé qu'on nommât d'autres champions, a dû être présent au combat. Cela gâte jusqu'au qu'il mourût. (Volt.)

Non, le qu'il mourût n'est point gâté, et ne saurait l'être. Quoi qu'en dise Voltaire , il n'est point prouvé que le vieil Horace dût être présent au combat. 11 est Romain, le qu'il mourût l'atteste assez; mais il est père, et lui-même a dit , dans l'autre scène , à Camille et Sabine :

Loin de blâmer les pleurs que je vous vois répandre , Je crois faire beaucoup de m'en pouvoir défendre.

Il ne pardonnerait pas à ses fils de s'être déshonorés par une lâcheté ; mais il ne veut être le témoin ni de leur mort ni de celle des Curiaces. Corneille nous paraît avoir admirablement assorti toutes les parties de ce grand caractère. (Palissot.)

2 Voltaire trouve ce vers faible. J'oserai proposer un avis contraire au sien. Horace devait-il s'arrêter sur le mot qu'il mourût? Il est beau pour un Romain, mais il est dur pour un père, et Horace est à la fois l'un et l'autre. Quelle est donc l'idée qui doit suivre naturellement cet arrêt terrible d'un vieux républicain, qu'il mourût? C'est assurément la possibilité consolante que ,

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