SUR LE CONTE D'HIVER
Enfant des bois et de la solitude , Perdita est une des plus gracieuses et des plus pures créations de Shakspcare ; elle nous apparaît comme un rêve que la terre ne réalise plus, celui d'une jeune fille montrant au monde une âme dans toute sa candeur et sa beauté primitives , une âme vierge , telle qu'elle est sortie des mains de Dieu. L'amour embrase cette âme> mais il ne la souille point ; la passion l'exalte^ mais une pudeur qui s'ignore et qui. vient du ciel sanctifie cette passion. Perdita, qui se croit la fille d'un pauvre pâtre, est aimée par Florizel, le fils d'un roi ; et ce royal amour ne l'étonae point ; elle le reçoit sans orgueil, et s'y abandonne sans remords : elle sait qu'elle porte une âme noble ; elle sent qu'elle vaut, par les sentiments, celui qu'elle aime, et que l'amour, pure essence du ciel, rend égales les âmes, comme le génie les intelligences. Perdita, sans avoir rien appris, a deviné le grand et le beau moral; son esprit inculte ignore ce que Tétude enseigne ; mais , par une révélation d'en haut , les sentiments sublimes et touchants, la vraie poésie de l'âme, lui sont connus, tout son langage en est empreint. Fille de la nature, elle a, dans l'abandon même de son amour, dans les mots sans voile qu'elle prononce, une chasteté qui flotte autour de sa pensée ; semblable à ces belles statues de l'antiquité , dont l'idéale nudité , loin d'éveiller dans notre âme une idée impure, est presque pour nous un symbole d'innocence. Perdita , dans les solitudes de la Bohême , c'est Eve sous les bosquets de l'Ëden ; elle ne sait rien de l'humanité qui s'est corrompue , comme Eve ne sut rien de l'humanité qui était à naître. Ses paroles harmonieuses ont la douce mélodie du chant de l'oiseau, du murmure des ondes et du bruissement des feuilles ; ses pensées naïves sont comme parfumées par les émanations pénétrantes des fleurs champêtres dont elle couronne sa tête, et qu'elle porte en faisceau dans ses mains. Dans la fête pastorale où elle nous apparaît, elle distribue ces fleurs à ceux qui l'entourent : reine de cette solennité des bois, elle donne à tous une tige odorante, elle a pour tous une douce parole; puis, lorsqu'elle veut faire son offrande à Florizel, elle hésite ; les fleurs sauvages qu'elle a cueillies lui semblent indignes de lui, et elle lui dit avec amour :
0 toi, de mes amis le plus beau, le plus tendre , Sur ta jeunesse en fleurs que ne puis^je répandre I. 43
Le narciMe embtumé qui fleurit tm le soly
AvaDt que rhirondelle ose essayer son yol.
Et ces fleurs du printemps que caresse Zéphûre,
Quand les beaux jours de mars commeaceot à sourire ;
La douce violette émaillant le gazon
D^un azur moins brillant que Toeil bleu de Junon ,
Mais plus doux et plus pur^ et qui jette à la plaine
Des senteurs dont Vénus parfume son haleine !
Que n^ai-je la jonquille à la tunique d^or,
La p&le primeyère expirant vierge encor,
Avant que de Phébus la brûlante influence
Altère, en Peffleurant, sa robe d^innocence,
Emblème de candeur et de virginité ,
Que ne sait pas garder Pimprudente beauté !
Que n^ai-je le lys pur qui charmerait ta vu e !
Ohl de toutes ces fleurs dont je sois dépourvue
Je voudrais ^enlacer, mon ami, mon orgueil ,
T'en couvrir tout entier...
Fhrizel. — Quoi ! comme en un cercueil ?
Perdita» «-Non comme en un cercueil, mais comme Ton parsème La couche nuptiale où dort celui qu'on aime. Où goûtant le sommeil, sans craindre le trépas , Je feasevelirais tout vivant dans mes bras !
FhrizeL'^ Oh ! parle, parle encor ! Mon oreille charmée
Veut t'entendre tou^urs parler, ma bien^aimée ! Chantes-tUy je fais vœu que tu chantes tovgours > Que d'harmonieux sons viennent régler tes jours ^ Que je puisse te voir, toi faite pour un trône, Travailler en chantant, prier, faire Paumône. Danses-tu^ je voudrais dans mon enchantement Te voir, comme la mer, toujours en mouvement ; Ton corps souple, semblable à la mouvante vague , Pénètre tous mes sens d'une volupté vague . Rien n'égale les mots que ta bouche me dit ; Dans tout ce que tu fais ta grâce resplendit. Ton maintien chaste et fier est celui d'une reine.
Perdita. — Mon bien-aimé, pourquoi cette louange vaine 7 Si ton âge ingénu, si la tendre rougeur Qui colore ton front n'annonçait ta candeur, Hélas ! mon bien-aimé, ne pourrais- je pas craindre Qu'en ne parlant ainsi ton cœur ne voulài feindre?
Florizel.-^ èàk ! ne le crains jamais ; pouiTais^je t'abuser^