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L'ÉLÉPHANT

L’éléphant est, si nous voulons ne nous pas compter, l'être le plus considérable de ce monde : il surpasse tous les animaux terrestres en grandeur, et il approche de l’homme par l'intelligence, autant au moins que la matière peut approcher de l'esprit. L'éléphant, le chien, le castor et le singe sont de tous les êtres animés ceux dont lin-

1. Nota. Nous distinguons aujourd’hui deux espèces d’eléphants: celui des Indes (elephas indicus, Cuv.) et celui d'Afrique (elephas africanus, Cuv.)— Celui dont Buffon donne ici l’histoire est l’éléphant des Indes.

stinct est le plus admirable; mais cet instinct, qui n’est que le produit de toutes les facultés, tant intérieures qu'extérieures de l'animal, se manifeste par des résultats bien différents dans chacune de ces espèces. Le chien est naturellement, et lorsqu'il est livré à lui seul, aussi cruel, aussi sanguinaire que le loup : seulement, il s’est trouvé dans cette nature féroce un point flexible sur lequel nous avons appuyé; le naturel du chien ne diffère donc de celui des autres animaux de proie que par ce point sensible qui le rend susceptible d'affection et capable d’attachement; c'est de la nature qu'il tient le germe de ce sentiment, que l’homme ensuite a cultivé, nourri, développé par une ancienne et constante société avec cet animal, qui seul en était digne; qui, plus susceptible, plus capable qu'un autre des impressions étrangères, a perfectionné dans le commerce toutes ses facultés relatives. Sa sensibilité; sa docilité, son courage, ses talents, tout, jusqu’à ses manières, s'est modifié par l'exemple et modelé sur les qualités de son maître : l’on ne doit donc pas lui accorder en propre tout ce qu'il paraît avoir; ses qualités les plus relevées, les plus frappantes, sont empruntées de nous; il a plus d’acquis que les autres animaux, parce qu'il est plus à portée d'acquérir; que, loin d’avoir comme eux de la répugnance pour l'homme, il a pour lui du penchant; que ce sentiment doux, qui n’est jamais muet, s’est annoncé par l'envie de plaire, et a produit la docilité, la fidélité, la soumission constante, et en même temps le degré d’attention nécessaire pour agir en conséquence et toujours obéir à propos.

Le singe, au contraire, est indocile autant qu'extravagant : sa nature est en tout point également revèche; nulle sensibilité relative, nulle reconnaissance des bons

traitements, nulle mémoire des bienfaits : de l’éloignement pour la société de l’homme, de l'horreur pour la contrainte, du penchant à toute espèce de mal, ou, pour mieux dire, une forte propension à faire tout ce qui peut nuire ou déplaire. Mais ces défauts réels sont compensés par des perfections apparentes; il est extérieurement conformé comme l’homme: il a des bras, des mains, des doigts : l’usage seul de ces parties le rend supérieur pour l'adresse aux autres animaux, et les rapports qu’elles lui donnent avec nous par la similitude des mouvements et par la conformité des actions nous plaisent, nous décoivent, et nous font attribuer à des qualités intérieures ce qui ne dépend que de la forme des membres.

Le castor, qui paraît être fort au-dessous du chien et du singe par les facultés individuelles, a cependant reçu de la nature un don presque équivalent à celui de la parole : il se fait entendre à ceux de son espèce, et si bien entendre, qu’ils se réunissent en société, qu'ils agissent de concert, qu'ils entreprennent et exécutent de grands et longs travaux en commun, et cet amour social, aussi bien que le produit de leur intelligence réciproque, ont plus de droit à notre admiration que l'adresse du singe et la fidélité du chien.

Le chien n’a donc que de l'esprit (qu’on me permette, faute de termes, de profaner ce nom), le chien, dis-je, n'a donc que de l'esprit d'emprunt; le singe n’en a que l'apparence, et le castor n’a du sens que pour lui seul et les siens. L’éléphant leur est supérieur à tous trois : il réunit leurs qualités les plus éminentes. La main est le principal organe de l'adresse du singe; l'éléphant, au moyen de sa trompe, qui lui sert de bras et de main, et avec laquelle il peut enlever et saisir les plus petites choses

DE BUFFON. au

comme les plus grandes, les porter à sa bouche, les poser sur son dos, les tenir embrassées ou les lancer au loin, a donc le même moyen d'adresse que le singe, et en même temps il a la docilité du chien, il est comme lui susceptible de reconnaissance et capable d’un fort attachement, il s’accoutume aisément à l'homme, se soumet moins par la force que par les bons traitements, le sert avec zèle, avec fidélité, avec intelligence, etc. Enfin, l'éléphant, comme le castor, aime la société de ses semblables, il s’en fait entendre; on les voit souvent se rassembler, se disperser, agir de concert, et s'ils n’édifient rien, s'ils ne travaillent point en commun, ce n’est peut-être que faute d'assez d'espace et de tranquillité, car les hommes se sont trèsanciennement multipliés dans toutes les terres qu'habite l'éléphant : il vit donc dans l'inquiétude, et n’est nulle part paisible possesseur d'un espace assez grand, assez libre pour s’y établir à demeure. Nous avons vu qu’il faut toutes ces conditions et tous ces avantages pour que les talents du castor se manifestent, et que partout où les hommes se sont habitués, il perd son industrie et cesse d'édifier. Chaque être, dans la nature, a son prix réel et sa valeur relative : si l’on veut juger au juste de l’un et de l'autre dans l'éléphant, il faut lui accorder au moins l'intelligence du castor, l'adresse du singe, le sentiment du chien, et y ajouter ensuite les avantages particuliers, uniques, de la force, de la grandeur et de la longue durée de la vie : il ne faut pas oublier ses armes ou ses défenses, avec lesquelles il peut percer et vaincre le lion; il faut se représenter que, sous ses pas, il ébranle la terre: que de sa main il arrache les arbres; que d’un coup de son corps il fait brèche dans un mur; que, terrible par la force, il est encore invincible par la seule résistance de sa masse, par

l'épaisseur du cuir qui la couvre; qu'il peut porter sur son dos une tour armée en guerre et chargée de plusieurs hommes; que, seul, il fait mouvoir des machines et transporte des fardeaux que six chevaux ne pourraient remuer; qu'à cette force prodigieuse!'il joint encore le courage, la prudence, le sang-froid, l’obéissance exacte; qu'il conserve de la modération même dans ses passions les plus vives; qu'il est plus constant qu'impétueux en amour; que, dans la colère, il ne méconnaït pas ses amis; qu'il n’attaque jamais que ceux qui l'ont offensé; qu'il se souvient des bienfaits aussi longtemps que des injures; que, n'ayant nul goût pour la chair et ne se nourrissant que de végétaux, il n’est pas né l'ennemi des autres animaux; qu'enfin il est aimé de tous, puisque tous le respectent et n’ont nulle raison de le craindre. !

Aussi les hommes ont-ils eu dans tous les temps pour. ce grand, pour ce premier animal une espèce de venération. Les anciens le regardaient comme un prodige, un miracle de la nature (et c’est en effet son dernier effort); ils ont beaucoup exagéré ses facultés naturelles, ils lui ont attribué sans hésiter des qualités intellectuelles et des vertus morales. Pline, Ælien, Solin, Plutarque , et d’autres auteurs plus modernes n’ont pas craint de donner à ces animaux des mœurs raisonnées, une religion naturelle et innée, l'observance d’un culte, l’adoration continuelle du soleil et de la lune, l'usage de l'ablution avant l’adoration, la piété envers le ciel et pour leurs semblables qu'ils assistent à la mort, et qu'après leur décès ils arrosent de leurs larmes et recouvrent de terre, etc. Les Indiens, prévenus de l’idée de la métempsycose, sont encore persuadés aujourd'hui qu'un corps aussi majestueux que celui de l'éléphant ne peut être animé que par l'âme d’un grand

homme ou d'un roi. On respecte à Siam, à Laos, à Pégu, ete, les éléphants blancs comme les mânes vivants des empereurs de l'Inde; ils ont chacun un palais, une maison composée d’un nombreux domestique, une vaisselle d’or, des mets choisis, des vêtements magnifiques, et sont dispensés de tout travail, de toute obéissance ; l’empereur vivant est le seul devant lequel ils fléchissent les genoux , et ce salut leur est rendu par le monarque ; cependant les attentions, les respects, les offrandes les flattent sans les corrompre ; ils n’ont donc pas une âme humaine : cela seul devrait suflire pour le démontrer aux Indiens.

En écartant les fables de la crédule antiquité en rejetant aussi les fictions puériles de la superstition toujours subsistante, il reste encore assez à l'éléphant, aux veux mêmes du philosophe, pour qu'il doive le regarder comme .un être de la première distinction ; il est digne d'être connu, d’être observé; nous tâcherons donc d’en écrire l'histoire sans partialité, c’est-à-dire sans admiration ni mépris ; nous le considérerons d’abord dans son état de nature lorsqu'il est indépendant et libre, et ensuite dans sa condition de servitude ou de domesticité, où la volonté de son maitre est en partie le mobile de la sienne.

Dans l’état sauvage, l'éléphant n’est ni sanguinaire. ni féroce ; il est d’un naturel doux, et jamais il ne fait abus de ses armes ou de sa force; il ne les emploie, il ne les exerce que pour se défendre lui-même ou pour protéger ses semblables ; il a les mœurs sociales, on le voit rarement errant ou solitaire; 1l marche ordinairement de compagnie : le plus âgé conduit la troupe, le second d'âge la fait aller et marche le dernier: les jeunes et les faibles sont au milieu des autres; les mères portent leurs petits et les tiennent embrassés de leur trompe : ils ne gardent cet

ordre que dans les marches périlleuses, lorsqu'ils vont paître sur des terres cultivées; ils se promènent ou voyagent avec moins de précaution dans les forêts et dans les solitudes, sans cependant se séparer absolument ni même s’écarter assez loin pour être hors de portée des secours et des avertissements : il y en a néanmoins quelques-uns qui s'égarent ou qui trainent après les autres, et ce sont les seuls que les chasseurs osent attaquer; car il faudrait une petite armée pour assaillir la troupe entière, et l’on ne pourrait la vaincre sans perdre beaucoup de monde; il serait même dangereux de leur faire la moindre injure; ils vont droit à l’offenseur, et quoique la masse de leur corps soit très-pesante, leur pas est si grand qu'ils atteignent aisément l’homme le plus léger à la course; ils le percent de leurs défenses, ou, le saisissant avec la trompe, le lancent comme une pierre et achèvent de le tuer en le foulant aux pieds; mais ce n’est que lorsqu'ils sont provoqués qu'ils font ainsi main basse sur les hommes; ils ne font aucun mal à ceux qui ne les cherchent pas: cependant comme ils sont susceptibles et délicats sur le fait des injures, il est bon d’éviter leur rencontre, et les voyageurs qui fréquentent leur pays allument de grands feux la nuit et battent de la caisse pour les empêcher d'approcher. On prétend que lorsqu'ils ont une fois été attaqués par les hommes, ou qu'ils sont tombés dans quelque embüche, ils ne l’oublient jamais et qu’ils cherchent à se venger en toute occasion; comme ils ont l’odorat excellent et peutêtre plus parfait qu'aucun des animaux, à cause de la grande étendue de leur nez, l'odeur de l’homme les frappe de très-loin; ils pourraient aisément le suivre à la piste; les anciens ont écrit que les éléphants arrachent l'herbe des endroits où le chasseur a passé, et qu'ils se la don-

nent de main en main, pour que tous soient informés du passage et de la marche de l'ennemi. Ces animaux aiment le bord des fleuves, les profondes vallées, les lieux ombragés et les terrains humides; ils ne peuvent se passer d'eau et la troublent avant que de la boire; ils en remplissent souvent leur trompe, soit pour la porter à leur bouche ou seulement pour se rafraichir le nez et s'amuser en la répandant à flot ou l’aspergeant à la ronde; ils ne peuvent supporter le froid et souffrent aussi de l'excès de la chaleur; car, pour éviter la trop grande ardeur du soleil, ils s'enfoncent autant qu'ils peuvent dans la profondeur des forêts les plus sombres; ils se mettent aussi assez souvent dans l'eau; le volume énorme de leur corps leur nuit moins qu'il ne leur aide à nager; ils enfoncent moins dans l’eau que les autres animaux, et d’ailleurs la longueur de leur trompe qu'ils redressent en haut et par laquelle ils respirent leur ôte toute crainte d’être submergés. |

Leurs aliments ordinaires sont des racines, des herbes, des feuilles et du bois tendre ; ils mangent aussi des fruits et des grains, mais ils dédaignent la chair et le poisson ; lorsque l’un d’entre eux trouve quelque part un pâturage abondant, il appelle les autres et les invite à venir manger avec lui. Comme il leur faut une grande quantité de fourrage, ils changent souvent de lieu, et lorsqu'ils arrivent à des terres ensemencées , ils y font un dégât prodigieux ; leur corps étant d'un poids énorme, ils écachent et détruisent dix fois plus de plantes avec leurs pieds qu'ils n’en consomment pour leur nourriture, laquelle peut monter à cent cinquante livres d'herbe par jour ! n'arrivant jamais qu'en nombre, ils dévastent donc une campagne en une heure. Aussi les Indiens et les Nègres cherchent tous les

moyens. de prévenir leur visite et de les détourner, en faisant de grands bruits, de grands feux autour de leurs terres cultivées; souvent, malgré ces précautions, les éléphants viennent s’en emparer, en chassent le bétail domestique, font fuir les hommes, et quelquefois renversent de fond en comble leurs minces habitations. Il est difficile de les épouvanter, et ils ne sont guère susceptibles de crainte; la seule chose qui les surprenne et puisse les arrêter sont les feux d'artifice, les pétards qu’on leur lance, et dont l'effet subit et promptement renouvelé les saisit et leur fait quelquefois rebrousser chemin. On vient très-rarement à bout de les séparer les uns des autres, car ordinairement ils prennent tous ensemble le même parti d'attaquer, de passer indifféremment ou de fuir.

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