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Le pithèque est le magot

2. Le pithèque et le cynocéphale de Buffon ne sont que le magot.— « Le pithèque de Buffon n’était qu’un jeune magot.……. Son petit cynocéphale est aussi de cette espèce, » (Cuvier.)

lièrement pour nommer la femelle du singe; mais plus anciennement nous appelions singes ou magots les singes sans queue, et guenons Où m0nes Ceux qui avaient une longue queue : je pourrais le prouver par quelques passages de nos voyageurs des xvi° et xvri° siècles. Le mot même de guenon ne s'éloigne pas, et peut-être a été dérivé de kébos ou képos, nom que les Grecs donnaient aux singes à longue queue. Ces kébes ou quenons sont plus petites et moins fortes que les babouins et les singes; elles sont aisées à distinguer des uns et des autres par cette différence, et surtout par leur longue queue. On peut aussi les séparer aisément des makis, parce qu’elles n'ont pas le museau pointu, et qu'au lieu de six dents incisives qu'ont les makis, elles n’en ont que quatre comme les singes et les babouins. Nous en connaissons neuf espèces, que nous indiquerons chacune par un nom différent, afin d'éviter toute confusion. Ges neuf espèces de guenons sont : 1° les macaques; 2° les patas; 3° les malbrouks ; 4° les mangabeys; 5° la mone; 6° le callitriche ; 7° le moustac; 8° le talapoin; 9° le douc. Les anciens Grecs ne connaissaient que deux de ces guenons, la mone et le callitriche, qui sont originaires de l'Arabie et des parties septentrionales de l'Afrique ; ils n’avaient aucune notion des autres, parce qu’elles ne se trouvent que dans les provinces méridionales de l'Afrique et des Indes orientales, pays entièrement inconnus dans le temps d'Aristote. Ce grand philosophe, et les Grecs en général, étaient si attentifs à ne pas confondre les êtres par des noms communs et dès lors équivoques, qu'ayant appelé pithecos le singe sans queue, ils ont nommé kébos la guenon ou singe à longue queue; comme ils avaient reconnu que ces animaux étaient d'espèces différentes et même

assez éloignées, ils leur avaient à chacun donné un nom propre, et ce nom était tiré du caractère le plus apparent; tous les singes et babouins qu'ils connaissaient, c’est-àdire le pithèque ou singe proprement dit, le cynocéphale ou Mmagot, et le simia porcaria où papion, ont le poil d’une couleur à peu près uniforme; au contraire, la guenon que nous appelons ici #one, et que les Grecs appelaient kÆébos, a le poil varié de couleurs différentes : on l'appelle même vulgairement le singe varié; c'était l'espèce de guenon la plus commune et la mieux connue du temps d’Aristote, et c’est de ce caractère qu'est dérivé le nom de Æébos, qui désigne en grec la variété dans les couleurs. Ainsi tous les animaux de la classe des singes, babouins et guenons, indiqués par Aristote, se réduisent à quatre : le pythecos, le cynocephalos, le simia porcaria et le kébos, que nous nous croyons fondé à représenter aujourd’hui comme étant réellement le pithèque ou singe proprement dit, le #nagot, le papion ou babouin proprement dit, et la mone; parce que, non-seulement les caractères particuliers que leur donne Aristote leur conviennent en eflet, mais encore parce que les autres espèces que nous avons indiquées, et celles que nous indiquerons encore, devaient nécessairement lui être inconnues, puisqu'elles sont natives et exclusivement habitantes des terres où les voyageurs grecs n'avaient point encore pénétré de son temps.

Deux ou trois siècles après celui d’Aristote, on trouve dans les auteurs grecs deux nouveaux noms, callithrix et cercopithecos, tous deux relatifs aux guenons ou singes à longue queue : à mesure qu’on découvrait la terre et qu'on s'avançait vers le midi, soit en Afrique, soit en Asie, on trouvait de nouveaux animaux, d’autres espèces de guenons; et comme la plupart de ces guenons n'avaient pas,

comme le kébos, les couleurs variées, les Grecs imaginèrent de faire un nom générique, cercopithecos, c'est-àdire singe à queue, pour désigner toutes les espèces de guenons ou singes à longue queue; et ayant remarqué parmi ces espèces nouvelles une guenon d'un poil verdâtre et de couleur vive, ils appelèrent cette espèce callithrir, qui signifie beau poil. Ce callithrix se trouve, en efñlet, dans la partie méridionale de la Mauritanie et dans les terres voisines du cap Vert; c’est la guenon que l’on connaît vulgairement sous le nom de singe vert; et comme nous rejetons dans cet ouvrage toutes les dénominations composées, nous lui avons conservé son nom ancien, callethrix ou callitriche.

A l'égard des sept autres espèces de guenons que nous avons indiquées ci-dessus par les noms de macaque, patas, malbrouk, mangabey, moustac, talapoin et douc, elles étaient inconnues des Grecs et des Latins. Le macaque est natif du Congo; le patas, du Sénégal; le mangabey, de Madagascar ; le malbrouk, du Bengale ; le moustac, de Guinée; le talapoin, de Siam; et le douc de la Cochinchine. Toutes ces terres étaient également ignorées des anciens, et nous avons eu grand soin de conserver aux animaux qu’on v a trouvés les noms propres de leur pays.

Et comme la nature est constante dans sa marche, qu'elle ne va jamais par sauts, et que toujours tout est gradué, nuancé, on trouve entre les babouins et les guenons une espèce intermédiaire, comme celle du magot l'est entre les singes et les babouins : l'animal qui remplit cet intervalle, et forme cette espèce intermédiaire, ressemble beaucoup aux guenons, surtout au macaque, et en même temps il a le museau fort large, et la queue courte comme les babouins : ne lui connaissant point de nom,

nous l’avons appelé maimon pour le distinguer des autres; il se trouve à Sumatra; c’est le seul de tous ces animaux, tant babouins que guenons, dont la queue soit dégarnie de poil; et c’est par cette raison que les auteurs qui en ont parlé l’ont désigné par la dénomination de singe à queue de cochon, ou de singe à queue de rat.

Voilà les animaux de l’ancien continent auxquels on a donné le nom commun de singe, quoiqu'ils soient nonseulement d'espèces éloignées, mais même de genres assez différents ; et ce qui a mis le comble à l'erreur et à la confusion, c’est qu'on a donné ces mêmes noms de singe, de cynocéphale, de kébe et de cercopithèque, noms faits il y à quinze cents ans par les Grecs, à des animaux d’un nouveau monde, qu'on n’a découverts que depuis deux ou trois siècles. On ne se doutait pas qu’il n’existait dans les parties méridionales de ce nouveau continent aucun des animaux de l'Afrique et des Indes orientales. On a trouvé en Amérique des bêtes avec des mains et des doigts; ce rapport seul à suffi pour qu’on les ait appelées singes, sans faire attention que, pour transférer un nom, il faut au moins que le genre soit le même, et que, pour l’appliquer juste, il faut encore que l’espèce soit identique: or ces animaux d'Amérique, dont nous ferons deux classes sous les noms de sapajous et de sagouins, sont très-différents de tous les singes de l’Asie et de l'Afrique; et de la même manière qu'il ne se trouve dans le nouveau continent ni singes, ni babouins, ni guenons, il n'existe aussi ni sapajous, ni sagouins dans l’ancien. Quoique nous ayons déjà posé ces faits en général dans notre Discours sur les animaux des deux continents, nous pouvons les prouver ici d'une manière plus particulière , et démontrer que de dixsept espèces auxquelles on peut réduire tous les animaux

appelés singes dans l’ancien continent, et de douze ou treize auxquelles on a transféré ce nom dans le nouveau, aucune n’est la même, ni ne se trouve également dans les deux : car sur ces dix-sept espèces de l’ancien continent, il faut d’abord retrancher les trois ou quatre singes, qui ne se trouvent certainement point en Amérique, et auxquels les sapajous et les sagouins ne ressemblent point du tout. 2° Il faut en retrancher les trois ou quatre babouins, qui sont beaucoup plus gros que les sagouins ou les sapajous , et qui sont aussi d’une figure très-différente : il ne reste donc que les neuf guenons auxquelles on puisse les comparer. Or toutes les guenons ont, aussi bien que les singes et les babouins, des caractères généraux et particuliers qui les séparent en entier des sapajous et des sagouins ; le premier de ces caractères est d’avoir les fesses pelées, et des callosités naturelles et inhérentes à ces parties; le second, c’est d’avoir des abajoues, c’est-à-dire des poches au bas des joues, où elles peuvent garder leurs aliments; et le troisième, d’avoir la cloison des narines étroite, et ces mêmes narines ouvertes au-dessous du nez comme celles de l’homme. Les sapajous et les sagouins n'ont aucun de ces caractères; ils ont tous la cloison des narines fort épaisse, les narines ouvertes sur les côtés du nez et non pas en dessous ; ils ont du poil sur les fesses et point de caïlosités ; ils n’ont point d’abajoues; ils diffèrent donc des guenons, non-seulement par l'espèce, mais même par le genre, puisqu'ils n’ont aucun des caractères généraux qui leur sont communs à toutes; et cette diflérence dans le genre en suppose nécessairement de bien

1. Aucune espèce de singe n’est la même dans les deux continents. Ceci est une des belles découvertes de Buffon.

plus grandes dans les espèces, et démontre qu'elles sont très-éloignées.

C’est donc mal à propos que l’on a donné le nom de singe et de guenon aux sapajous et aux sagouins ; il fallait leur conserver leurs noms, et, au lieu de les associer aux singes, commencer par les comparer entre eux : ces deux familles diffèrent l’une de l’autre par un caractère remarquable; tous les sapajous se servent de leur queue comme d’un doigt, pour s’accrocher et même pour saisir ce qu’ils ne peuvent prendre avec la main; les sagouins, au contraire, ne peuvent se servir de leur queue pour cet usage ; leur face, leurs oreilles, leur poil, sont aussi différents : on peut donc en faire aisément deux genres distincts et séparés !.

Sans nous servir de dénominations qui ne peuvent s’appliquer qu'aux singes, aux babouins et aux guenons, sans employer des noms qui leur appartiennent et qu'on ne doit pas donner à d’autres, nous avons tâché d'indiquer tous les sapajous et tous les sagouins par les noms propres qu’ils ont dans leur pays natal. Nous connaissons six ou sept

1. Buffon vient de nous exposer sa classification des singes, et elle est excellente.

Il établit, d’abord, deux grandes familles : celle des singes de l’ancien continent, et celle des singes du nouveau.

Il divise ensuite les singes de l’ancien continent en trois genres : les singes propres, sans queue ; les papions, à queue courte; et les guenons, à queue longue et à fesses calleuses; et il divise les singes du nouveau continent, qui tous sont sans callosités, en deux genres: les sapajous, à queue longue et prenante, et les sagouins, à queue longue et non prenante.

Depuis Buffon, le nombre des espèces s’est beaucoup accru, et, à mesure qu'il s’est accru, tous ces premiers genres ont dû être subdivisés; mais on n’a fait que les subdiviser: au fond, c’est avoir conservé la classification. Le genre papion, qui portait sur un caractère faux, la brièveté de la queue, est devenu, dans Cuvier,le genre cynocephale; et ce même Cuvier a partagé le genre sagouin en deux genres: celui des sagouins proprement dits ou sakis, et celui des ouistitis.

espèces de sapajous et six espèces de sagouins, dont la plupart ont des variétés; nous en donnerons l'histoire plus loin; nous avons recherché leurs noms avec le plus grand soin dans tous les auteurs, et surtout dans les voyageurs qui les ont indiqués les premiers. En général, lorsque nous n'avons pu savoir le nom que chacun porte dans son pays, nous avons cru devoir le tirer de la nature même de l'animal, c'est-à-dire d'un caractère qui seul fût suffisant pour le faire reconnaître et distinguer de tous les autres. L'on verra dans chaque article Les raisons qui nous ont fait adopter ces noms.

Et à l'égard des variétés, lesquelles dans la classe entière de ces animaux sont peut-être plus nombreuses que les espèces, on les trouvera aussi très -soigneusement comparées à chacune de leurs espèces propres. Nous connaissons et nous avons eu, la plupart vivants, quarante de ces animaux plus ou moins différents entre eux : il nous a paru qu'on devait les réduire à trente espèces, savoir, trois singes, une intermédiaire entre les singes et les babouins ; trois babouins, une intermédiaire entre les babouins et les guenons; neuf guenons, sept sapajous et six sagouins, et que tous les autres ne doivent au moins, pour la plupart , être considérés que comme des variétés : mais, comme nous ne sommes pas absolument certains que quelquesunes de ces variétés ne puissent être en effet des espèces distinctes, nous tâcherons de leur donner aussi des noms qui ne seront que précaires, supposé que ce ne soient que des variétés, et qui pourront devenir propres et spécifiques, si ce sont réellement des espèces distinctes et séparées.

A l’occasion de toutes ces bêtes, dont quelques-unes ressemblent si fort à l'homme, considérons pour un instant

les animaux de la terre sous un nouveau point de vue: c'est sans raison suflisante qu’on leur a donné généralement à tous le nom de quadrupèdes. Si les exceptions n'étaient qu'en petit nombre, nous n’attaquerions pas l'application de cette dénomination : nous avons dit, et nous savons que nos définitions, nos noms, quelque généraux qu'ils puissent être, ne comprennent jamais tout; qu'il existe toujours des êtres en decà ou au delà; qu'il s'en trouve de mitoyens; que plusieurs, quoique placés en apparence au milieu des autres, ne laissent pas d'échapper à la liste; que le nom général qu’on voudrait leur imposer est une formule incomplète, une somme dont souvent ils ne font pas partie: parce que la nature ne doit jamais être présentée que par unités et non par agrégats ; parce que l'homme n’a imaginé les noms généraux que pour aider à sa mémoire et tàcher de suppléer à la trop petite capacité de son entendement; parce qu'ensuite il en à fait abus en regardant ce nom général comme quelque chose de réel; parce qu'enfin il a voulu y rappeler des êtres, et même des classes d'êtres, qui demandaient un autre nom; je puis en donner et l'exemple et la preuve sans sortir de l’ordre des quadrupèdes, qui de tous les animaux sont ceux que l'homme connaît le mieux, et auxquels il était par conséquent en état de donner les dénominations les plus précises.

Le nom de quadrupède suppose que l'animal ait quatre pieds ; S'il manque de deux pieds, comme le lamantin, il n'est plus quadrupède ; s’il a des bras et des mains comme le singe, il n’est plus quadrupède ; s’il a des ailes comme la chauve-souris, il n’est plus quadrupède, et l'on fait abus de cette dénomination générale lorsqu'on l’applique à ces animaux. Pour qu'il y ait de la précision dans les

mots, il faut de la vérité dans les idées qu’ils représentent. Faisons pour les mains un nom pareil à celui qu'on a fait pour les pieds, et alors nous dirons avec vérité et précision que l'homme est le seul qui soit bimane et bipède, parce qu'il est le seul qui ait deux mains et deux pieds; que le lamantin n'est que bimane ; que la chauve-souris n’est que bipède, et que le singe est quadrumane. Maintenant appliquons ces nouvelles dénominations générales à tous les êtres particuliers auxquels elles conviennent, car c’est ainsi qu'il faut toujours voir la nature; nous trouverons que sur environ deux cents espèces d'animaux qui peuplent la surface de la terre, et auxquelles on a donné le nom commun de quadrupèdes, il y a d’abord trente-cinq espèces de singes, babouins, guenons, sapajous, sagouins et makis, qu'on doit en retrancher, parce qu'ils sont quadrumanes; qu'à ces trente-cinq espèces il faut ajouter celles du loris, du sarigue, de la marmose, du cayopollin, du tarsier, du phalanger, etc., qui sont aussi quadrumanes comme les singes, guenons, sapajous et sagouins; que par conséquent la liste des quadrumanes étant au moins de quarante espèces, le nombre réel des quadrupèdes est déjà réduit d’un cinquième; qu’ensuite Ôtant douze ou quinze espèces de bipèdes, savoir, les chauves-souris et les roussettes, dont les pieds de devant sont plutôt des ailes que des pieds, et en retranchant aussi trois ou quatre gerboises qui ne peuvent marcher que sur les pieds de derrière , parce que ceux de devant sont trop courts, en ôtant encore le lamantin, qui n’a point de pieds de derrière, les morses, le dugon et les phoques, auxquels ils sont inutiles, ce nombre des quadrupèdes se trouvera diminué de presque un tiers; et si on en voulait encore soustraire les animaux qui se servent des pieds de devant comme de

mains, tels que les ours, les marmottes, les coatis, les agoutis, les écureuils, les rats et beaucoup d’autres, la dénomination de quadrupède paraîtra mal appliquée à plus de la moitié des animaux; et, en effet, les vrais quadrupèdes sont les solipèdes et les pieds-fourchus : dès qu’on descend à la classe des fissipèdes, on trouve des quadrumanes ou des quadrupèdes ambigus, qui se servent de leurs pieds de devant comme de mains, et qui doivent être séparés ou distingués des autres. Il y à trois espèces de solipèdes, le cheval, le zèbre et l'âne ; en y ajoutant l’éléphant, le rhinocéros, l'hippopotame, le chameau, dont les pieds, quoique terminés par des ongles, sont solides et ne leur servent qu'à marcher, l’on a déjà sept espèces auxquelles le nom de quadrupède convient parfaitement. Il y a un beaucoup plus grand nombre de pieds-fourchus que de solipèdes : les bœufs, les béliers, les chèvres, les gazelles, les bubales , les chevrotains, le lama, la vigogne, la girafe, l'élan, le renne, les cerfs, les daims, les chevreuils, etc., sont tous des pieds-fourchus et composent en tout un nombre d'environ quarante espèces ; ainsi voilà déjà cinquante animaux, c’est-à-dire dix solipèdes et quarante pieds-fourchus, auxquels le nom de quadrupède a été bien appliqué. Dans les fissipèdes, le lion, le tigre, les panthères, le léopard, les Iynx, le chat, le loup, le chien, le renard, l’hyène, les civettes, le blaireau, les fouines, les belettes, les furets, les porcs-épics, les hérissons, les tatous, les fourmiliers et les cochons, qui fent la nuance entre les fissipèdes et les pieds fourchus , forment un nombre de plus de quarante autres espèces auxquelles le nom de quadrupède convient aussi dans toute la rigueur de l’acception, parce que, quoiqu’ils aient le pied de devant divisé en quatre ou cinq doigts, ils ne

s'en servent jamais comme de main; mais tous les autres fissipèdes, qui se servent de leurs pieds de devant pour saisir et porter à leur gueule, ne sont pas de purs quadrupèdes : ces espèces, qui sont aussi au nombre de quarante, font une classe intermédiaire entre les quadrupèdes et les quadrumanes, et ne sont précisément ni des uns ni des autres : il y a donc dans le réel plus d’un quart des animaux auxquels le nom de quadrupède disconvient, et plus d’une moitié auxquels il ne convient pas dans toute l’étendue de son acception.

Les quadrumanes remplissent le grand intervalle qui se trouve entre l’homme et les quadrupèdes; les bimanes sont un terme moyen dans la distance encore plus grande de l'homme aux cétacés ‘ ; les bipèdes avec des ailes font la nuance des quadrupèdes aux oiseaux, et les fissipèdes, qui se servent de leurs pieds comme de mains, remplissent tous les degrés qui se trouvent entre les quadrumanes et les quadrupèdes; mais c’est nous arrêter assez sur cette vue : quelque utile qu’elle puisse être pour la connaissance distincte des animaux, elle l’est encore plus par l'exemple, et par la nouvelle preuve qu’elle nous donne qu’il n’y a aucune de nos définitions qui soit précise, aucun de nos termes généraux qui soit exact, lorsqu'on vient à les appliquer en particulier aux choses ou aux êtres qu'ils représentent.

Mais par quelle raison ces termes généraux, qui paraissent être le chef-d'œuvre de la pensée, sont-ils si défectueux ? pourquoi ces définitions , qui semblent n’être que les purs résultats de la combinaison des êtres, sont-elles

1. Nota. Dans cette phrase et dans toutes les autres semblables, je n’entends parler que de l’homme physique, c’est-à-dire de la forme du corps de l'homme, comparée à la forme du corps des animaux.

si fautives dans l'application? est-ce erreur nécessaire, défaut de rectitude dans l'esprit humain? ou plutôt n’estce pas simple incapacité, pure impuissance de combiner et même de voir à la fois un grand nombre de choses ? Com parons les œuvres de la nature aux ouvrages de l’homme; cherchons comment tous deux opèrent, et voyons si l’esprit, quelque actif, quelque étendu qu’il soit, peut aller de pair et suivre la même marche, sans se perdre luimême ou dans l’immensité de l’espace, ou dans les ténèbres du temps, ou dans le nombre infini de la combinaison des êtres. Que l’homme dirige la marche de son esprit sur un objet quelconque : s’il voit juste, il prend la ligne droite, parcourt le moins d'espace et emploie le moins de temps possible pour atteindre à son but; combien ne lui faut-il pas déjà de réflexions et de combinaisons pour ne pas entrer dans les lignes obliques, pour éviter les fausses routes, les culs-de-sac, les chemins creux qui tous se présentent les premiers, et en si grand nombre que le choix du vrai sentier suppose la plus grande justesse de discernement; cela cependant est possible, c’est-à-dire n’est pas au-dessus des forces d’un bon esprit, il peut marcher droit sur sa ligne et sans s’écarter ; voilà sa manière d'aller la plus sûre et la plus ferme : mais il va sur une ligne pour arriver à un point, et s'il veut saisir un autre point, il ne peut l’atteindre que par une autre ligne ; la trame de ses idées est un fil délié qui s'étend en longueur sans autres dimensions; la nature, au contraire, ne fait pas un seul pas qui ne soit en tout sens; en marchant en avant, elle s'étend à côté et s'élève au-dessus: elle parcourt et remplit à la fois les trois dimensions; et, tandis que l’homme n’atteint qu’un point, elle arrive au solide, en embrasse le volume et pénètre la masse dans toutes

leurs parties. Que font nos Phidias lorsqu'ils donnent une forme à la matière brute? A force d'art et de temps ils parviennent à faire une surface qui représente exactement les dehors de l'objet qu'ils se sont proposé : chaque point de cette surface qu'ils ont créée leur a coûté mille combinaisons ; leur génie a marché droit sur autant de lignes qu'il y à de traits dans leur figure ; le moindre écart l'aurait déformée : ce marbre si parfait qu'il semble respirer n’est donc qu'une multitude de points auxquels l'artiste n’est arrivé qu'avec peine et successivement, parce que l'esprit humain ne saisissant à la fois qu’une seule dimension, et nos sens ne s'appliquant qu'aux surfaces, nous ne pouvons pénétrer la matière et ne savons que l’effleurer; la nature, au contraire , sait la brasser et la remuer à fond; elle produit ses formes par des actes presque instantanés ; elle les développe en les étendant à la fois dans les trois dimensions; en même temps que son mouvement atteint à la surface, les forces pénétrantes dont elle est animée opèrent à l'intérieur; chaque molécule est pénétrée ; le plus petit atome, dès qu'elle veut l’employer, est forcé d’obéir; elle agit donc en tout sens, elle travaille en avant, en arrière, en bas, en haut, à droite, à gauche, de tous côtés à la fois, et par conséquent elle embrasse non -seulement la surface, mais le volume, la masse et le solide entier dans toutes ses parties : aussi quelle différence dans le produit, quelle comparaison de la statue au corps organisé ! mais aussi quelle inégalité dans la puissance, quelle disproportion dans les instruments! L'homme ne peut employer que la force qu'il a : borné à une petite quantité de mouvement qu'il ne peut communiquer que par la voie de l'impulsion , il ne peut agir que sur les

surfaces, puisqu'en général la force d’impulsion ne se 1 6 10

transmet que par le contact des superficies ; il ne voit, 1l ne touche donc que la surface des corps; et lorsque, pour tâcher de les mieux connaître, il les ouvre, les divise et les sépare, il ne voit et ne touche encore que des surfaces. Pour pénétrer l’intérieur, il lui faudrait une partie de cette force qui agit sur la masse, qui fait la pesanteur et qui est le principal instrument de la nature; si l’homme pouvait disposer de cette force pénétrante comme il dispose de celle d’impulsion, si seulement il avait un sens qui y fût relatif, il verrait le fond de la matière: il pourrait l’arranger en petit comme la nature la travaille en grand : c’est donc faute d'instruments que l’art de l’homme ne peut approcher de celui de la nature; ses figures, ses reliefs, ses tableaux, ses dessins ne sont que des surfaces ou des imitations de surfaces, parce que les images qu’il reçoit par ses sens sont toutes superficielles et qu'il n’a nul moyen de leur donner du corps.

Ce qui est vrai pour les arts l’est aussi pour les sciences; seulement elles sont moins bornées, parce que l'esprit est leur seul instrument, parce que dans les arts il est subordonné aux sens, et que dans les sciences il leur commande, d'autant qu'il s’agit de connaître et non pas d'opérer, de comparer et non pas d’imiter. Or l'esprit, quoique resserré par les sens !, quoique souvent abusé par leurs faux rapports, n’en est ni moins pur ni moins actif; l'homme, qui a voulu savoir, a commencé par les rectifier, par démontrer leurs erreurs: il les a traités comme des organes mécaniques, des instruments qu’il faut mettre en expérience pour les vérifier et juger de leurs effets : marchant ensuite la balance à la main et le compas de l’autre,

1. Pensée très-juste. Buffon touche ici à la plus haute philosophie : l'esprut est resserre par les sens.

il a mesuré et le temps et l’espace; il a reconnu tous les dehors de la nature, et, ne pouvant en pénétrer l’intérieur par les sens, il l'a deviné par comparaison et jugé par analogie ; il a trouvé qu'il existait dans la matière une force générale, différente de celle d'impulsion, une force qui ne tombe point sous nos sens, et dont par conséquent nous ne pouvons disposer, mais que la nature emploie comme son agent universel ; il a démontré que cette force appartenait à toute matière également, c’est-à-dire proportionnellement à sa masse ou quantité réelle ; que cette force ou plutôt son action s’étendait à des distances immenses, en décroissant comme les espaces augmentent ; ensuite tournant ses vues sur les êtres vivants, il a vu que la chaleur était une autre force nécessaire à leur production ; que la lumière était une matière vive, douée d’une élasticité et d’une activité sans bornes; que la formation et le développement des êtres organisés se font par le concours de toutes ces forces réunies; que l’extension, l'accroissement des corps vivants ou végétants suit exactement les lois de la force attractive, et s’opère en effet en augmentant à la fois dans les trois dimensions: qu'un moule une fois formé doit, par ces mêmes lois d’affinité, en produire d’autres tout semblables, et ceux-ci d’autres encore sans aucune altération de la forme primitive. Combinant ensuite ces caractères communs, ces attributs égaux de la nature vivante et végétante, il a reconnu qu'il existait et dans l’une et dans l’autre un fonds inépuisable et toujours reversible de substance organique et vivante; substance aussi réelle, aussi durable que la matière brute; substance permanente à jamais dans son état de vie, comme l’autre dans son état de mort; substance universellement répandue, qui, passant des végé-

taux aux animaux par la voie de la nutrition, retournant des animaux aux végétaux par celle de la putréfaction, circule incessamment pour animer les êtres‘ : il a vu que ces molécules organiques? vivantes existaient dans tous les corps organisés, qu'elles y étaient combinées en plus ou moins grande quantité avec la matière morte, plus abondantes dans les animaux où tout est plein de vie, plus rares dans les végétaux'où le mort domine et le vivant paraît éteint, où l’organique, surchargé par le brut, n’a plus ni mouvement progressif, ni sentiment, ni chaleur, ni vie, et ne se manifeste que par le développement et la reproduction; et réfléchissant sur la manière dont l’un et l’autre s’opèrent, il a reconnu que chaque être vivant est un moule auquel s’assimilent les substances dont il se nourrit; que c’est par cette assimilation que se fait l’accroissement du corps; que son développement n'est pas une simple augmentation du volume, mais une extension dans toutes les dimensions, une pénétration de matière nouvelle dans toutes les parties de la masse; que ces parties augmentant proportionnellement au tout, et le tout proportionnellement aux parties, la forme se conserve et demeure toujours la même jusqu'à son développement entier; qu'enfin le corps ayant acquis toute son étendue, la même matière, jusqu'alors employée à son accroissement, est dès lors renvoyée, comme superflue, de toutes les parties auxquelles elle s'était assimilée; et qu'en se réunissant dans un point commun elle y forme un nouvel

1. Après avoir fait ses molécules organiques indestructibles, comme les monades de Leibniz, Buffon les fait reversibles et passant d’un être à l’autre, comme les âmes de Pythagore. Il reproduit la métempsycose.

9. J'ai souvent parlé des molécules organiques, des moules, du système de Buffon sur la génération : je renvoie, sur tous ces points, aux notes des OEuvres complètes de Buffon. (12 volumes, chez Garnier frères.)

être semblable au premier, qui n’en diffère que du petit au grand, et qui n'a besoin, pour le représenter, que d'atteindre aux mêmes dimensions en se développant à son tour par la même voie de la nutrition. Il à reconnu que l’homme, le quadrupède, le cétacé, l’oiseau, le reptile, l’insecte, l'arbre, la plante, l'herbe, se nourrissent, se développent et se reproduisent par cette même loi; et que si la manière dont s’exécutent leur nutrition et leur génération paraît si différente, c’est que, quoique dépendante d’une cause générale et commune, elle ne peut s'exercer en particulier que d’une façon relative à la forme de chaque. espèce d'êtres; et chemin faisant (car il a fallu des siècles à l'esprit humain pour arriver à ces grandes vérités, desquelles toutes les autres dépendent), il n'a cessé de comparer les êtres; il leur a donné des noms particuliers pour les distinguer les uns des autres, et des noms généraux pour les réunir sous un même point de vue; prenant son corps pour le module physique de tous les êtres vivants, et les ayant mesurés, sondëés, comparés dans toutes leurs parties, il a vu que la forme de tout ce qui respire est à peu près la même; qu’en disséquant le singe on pouvait donner l'anatomie de l'homme; qu’en prenant un autre animal on trouvait toujours le même fond d'organisation, les mêmes sens, les mêmes viscères, les mêmes os, la même chair, le même mouvement dans les fluides, le même jeu, la même action dans les solides; il a trouvé dans tous un cœur, des veines et des artères ; dans tous, les mêmes organes de circulation, de respiration, de digestion, de nutrition, d’excrétion; dans tous, une charpente solide, composée des mêmes pièces, à peu près assemblées de la même manière; et ce plan toujours le même, toujours suivi de l’homme au singe, du singe

aux quadrupèdes, des quadrupèdes aux cétacés, aux oiseaux, aux poissons, aux reptiles; ce plan, dis-je, bien saisi par l’esprit humain, est un exemplaire fidèle de la nature vivante, et la vue la plus simple et la plus générale sous laquelle on puisse la considérer : et lorsqu'on veut l’étendre et passer de ce qui vit à ce qui végète, on voit ce plan, qui d’abord n’avait varié que par nuances, se déformer par degrés des reptiles aux insectes, des insectes aux vers, des vers aux zoophytes, des zoophytes aux plantes, et, quoique altéré dans toutes ses parties extérieures, conserver néanmoins le même fond, le même caractère, dont les traits principaux sont la nutrition, le développement et la reproduction; traits généraux et communs à toute substance organisée, traits éternels et divins que le temps, loin d'effacer ou de détruire, ne fait que renouveler et rendre plus évidents.

Si, de ce grand tableau des ressemblances dans lequel l'univers vivant se présente comme ne faisant qu’une même famille, nous passons à celui des différences, où chaque espèce réclame une place isolée et doit avoir son portrait à part, on reconnaîtra qu'à l'exception de quelques espèces majeures, telles que l'éléphant, le rhinocéros, l'hippopotame, le tigre, le lion, qui doivent avoir leur cadre, toutes les autres semblent se réunir avec leurs voisines et former des groupes de similitudes dégradées, des genres que nos nomenclateurs ont présentés par un lacis de figures dont les unes se tiennent par les pieds, les autres par les dents, par les cornes, par le poil et par d’autres rapports encore plus petits. Et ceux mêmes dont la forme nous paraît la plus parfaite, c’est-à-dire la plus approchante de la nôtre, les singes, se présentent ensemble et demandent déjà des yeux attentifs pour être

distingués les uns des autres, parce que c’est moins à la forme qu'à la grandeur qu'est attaché le privilége de l’espèce isolée, et que l'homme lui-même, quoique d’espèce unique, infiniment différente de toutes celles des animaux, n'étant que d’une grandeur médiocre, est moins isolé et a plus de voisins que les grands animaux. On verra, dans l'histoire de l’orang-outang, que, si l’on ne faisait attention qu'à la figure, on pourrait également regarder cet animal comme le premier des singes ou le dernier des hommes, parce qu’à l'exception de l'âme, il ne lui manque rien de tout ce que nous avons, et parce qu'il diffère moins de l'homme pour le corps, qu'il ne diffère des autres animaux auxquels on à donné le même nom de singe. L'âme, la pensée, la parole, ne dépendent donc pas de la forme ou de l’organisation du corps : rien ne prouve mieux que c'est un don particulier et fait à l'homme seul, puisque l'orang-outang, qui ne parle ni ne pense, a néanmoins le corps, les membres, les sens, le cerveau et la langue entièrement semblables à l'homme !, puisqu'il peut faire ou contrefaire tous les mouvements, toutes les actions humaines, et que cependant il ne fait aucun acte de l’homme : c’est peut-être faute d'éducation, c’est encore faute d’équité dans votre jugement; vous comparez, dirat-on, fort injustement le singe des bois avec l'homme des villes; c'est à côté de l’homme sauvage, de l’homme auquel l’éducation n’a rien transmis, qu'il faut le placer pour les juger l’un et l’autre, et a-t-on une idée juste de l’homme dans l’état de pure nature? la tête couverte de

1. Rien de ceci n’est absolument vrai, au sens anatomique : l'orang-outang n’a pas toutes ces parties, les membres, le cerveau, etc., entièrement semblables à l’homme; mais la proposition philosophique, que l'âme, que la pensée ne dépendent pas de la forme du corps, est d’une vérité supérieure.

cheveux hérissés ou d’une laine crépue ; la face voilée par une longue barbe, surmontée de deux croissants de poils encore plus grossiers, qui par leur largeur et leur saillie raccourcissent le front et lui font perdre son caractère auguste, et non-seulement mettent les yeux dans l'ombre, mais les enfoncent et les arrondissent comme ceux des animaux ; les lèvres épaisses et avancées; le nez aplati; le regard stupide ou farouche ; les oreilles, le corps et les membres velus; la peau dure comme un cuir noir ou tanné; les ongles longs, épais et crochus; une semelle calleuse, en forme de corne, sous la plante des pieds; et pour attributs du sexe des mamelles longues et molles, la peau du ventre pendante jusque sur les genoux; les enfants se vautrant dans l’ordure et se traînant à quatre; le père et la mère, assis sur leurs talons, tout hideux, tout couverts d’une crasse empestée. Et cette esquisse, tirée d’après le sauvage Hottentot, est encore un portrait flatté ; car il y a plus loin de l'homme dans l’état de pure nature à l'Hottentot, que de l'Hottentot à nous : chargez donc encore le tableau si vous voulez comparer le singe à l'homme; ajoutez-y les rapports d'organisation, les convenances de tempérament, l'appétit véhément des singes mâles pour les femmes, la même conformation dans les parties génitales des deux sexes; l'écoulement périodique dans les'femelles, et les mélanges forcés ou volontaires des Négresses aux singes, dont le produit est rentré dans l’une ou l’autre espèce’; et voyez, supposé qu’elles ne soient pas la même, combien l'intervalle qui les sépare est difficile à saisir.

Je l'avoue, si l’on ne devait juger que par la forme,

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