‹ Chefs-d'uvre littéraires de Buffon /cavec une introdChapitre 17 sur 48 · NU · texte numérisé non relu

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de Creed ra tn à Zé. -

cachées, n'en sont pas moins réelles; elle doit aussi influer beaucoup sur le naturel; l'excès de chaleur qui est nécessaire à la pleine vie de cet animal rend excessives toutes ses affections, toutes ses qualités; et il ne faut pas chercher une autre cause à sa pétulance, à sa lubricité et à ses autres passions, qui toutes nous paraissent aussi violentes que désordonnées.

Ainsi ce singe que les philosophes, avec le vulgaire, ont regardé comme un être diflicile à définir, dont la nature était au moins équivoque et moyenne entre celle de l'homme et celle des animaux, n’est dans la vérité qu'un pur animal portant à l'extérieur un masque de figure humaine, mais dénué à l'intérieur de la pensée et de tout ce qui fait l'homme; un animal au-dessous de plusieurs autres par les facultés relatives, et encore essentiellement

différent de l'homme par le naturel, par le tempérament cet aussi par la mesure du temps nécessaire à l'éducation, à la gestation . à l'accroissement du corps, à la durée de la vie, c'est-à-dire par toutes les habitudes réelles qui constituent ce qu'on appelle nature dans un être particulier *.

1. Il semble que Buffon n'exagérait si fort tout à l’heure la ressemblance physique de l’homme et de l’orang-outang, que pour se ménager le moyen de faire ressortir ici avec plus d'éclat la distance immense, l’abime profond, infini, qui sépare l'instinct borné de la brute de la raison supérieure de l'homme.

« En réfléchissant sur les qualités de l’âme, dit excellemment Aristote, les « anciens philosophes oubliaient ce qui rapproche l’homme de l'animal; « c'était avec la divinité même qu'ils le comparaient: ils le regardaient « comme participant de la nature divine.» (F.)

LES ORANGS-OUTANGS, OÙ LE PONGO ù ET LE JOCKO.

Nous présentons ces deux animaux ensemble, parce qu'il se peut qu'ils ne fassent tous deux qu'une seule et même espèce '. Ce sont de tous les singes ceux qui ressemblent le plus à l'homme, ceux qui par conséquent sont les plus dignes d'être observés; nous avons vu le petit orangoutang ou le jocko vivant, et nous en avons conservé les dépouilles?; mais nous ne pouvons parler du pongo ou grand orang-outang que d’après les relations des voyageurs : si elles étaient fidèles, si souvent elles n'étaient pas obscures, fautives, exagérées, nous ne douterions pas qu'il ne fût d'une autre espèce que le jocko, d’une espèce plus parfaite et plus voisine encore de l'espèce de l’homme. Bontius, qui était médecin en chef à Batavia, et qui nous a laissé de bonnes observations sur l’histoire naturelle de cette partie des Indes, dit expressément qu'il a vu avec admiration quelques individus de cette espèce marchant debout sur leurs pieds, et entre autres une femelle (dont il donne la figure) qui semblait avoir de la pudeur, qui se couvrait de sa main à l’aspect des hommes qu'elle ne connaissait pas, qui pleurait, gémissait, et faisait les autres actions humaines, de manière qu'il semblait que rien ne lui manquât que la parole. M. Linnæus dit, d’après Kjoep

1. Ils font deux espèces, aujourd'hui bien distinguées : le chimpanzé et l'orang-outang. Le chimpanzé est d'Afrique ; Porang-outang est des Indes.

2, Ce prétendu petit orang-oulang ou jocko est le chimpanze. —Nous avons encore, au Muséum, une partie du squelette de ce 7ocko, vu vivant par Buffon, et disséqué par Daubenton. (F.)

et quelques autres voyageurs, que cette faculté même ne manque pas à l'orang-outang, qu'il pense, qu'il parle et s'exprime en sifflant; il l'appelle Lomme nocturne, et en donne en même temps une description par laquelle il ne serait guère possible de décider si c’est un animal ou un homme. Seulement on doit remarquer que cet être, quel qu'il soit, n'a, selon lui, que la moitié de la hauteur de l'homme; et comme Bontius ne fait nulle mention de la grandeur de son orang-outang, on pourrait penser avec M. Linnœæus que c’est le même : mais alors cet orangoutang de Linnæus et de Bontius ne serait pas le véritable, qui est de la taille des plus grands hommes; ce ne serait pas non plus celui que nous appelons 7ocko et que j'ai vu vivant; car, quoiqu'il soit de la taille que M. Linnæus donne au sien, il en diffère néanmoins par tous les autres caractères. Je puis assurer, l'ayant vu plusieurs fois, que non-seulement il ne parle ni ne siffle pour s'exprimer, mais même qu'il ne fait rien qu'un chien bien instruit ne püt faire : et d’ailleurs il diffère presque en tout de la description que M. Linnæus donne de l’orang-outang, et se rapporte beaucoup mieux à celle du satyrus de ce même auteur : je doute donc beaucoup de la vérité de la description de cet Lomme nocturne; je doute même de son existence, et c’est probablement un Nègre blanc, un chacrelas, que les voyageurs cités par M. Linnæus auront mal vu et mal décrit; car ces chacrelas ont en effet, comme l’'aomme nocturne de cet auteur, les cheveux blancs, laineux et frisés, les yeux rouges, la vue faible, etc. Mais ce sont des hommes, et ces hommes ne sifilent pas et ne sont pas des pygmées de trente pouces de hauteur; ils pensent, parlent et agissent comme les autres hommes, et sont aussi de la même grandeur.

En écartant done cet être mal décrit, en supposant aussi un peu d’exagération dans le récit de Bontius, un peu de préjugé dans ce qu'il raconte de la pudeur de sa femelle orang-outang, il ne nous restera qu'un animal, un singe, dont nous trouvons ailleurs des indications plus précises. Edward Tyson, célèbre anatomiste anglais, qui a fait une très-bonne description tant des parties extérieures qu'intérieures de l’orang-outang, dit qu'il y en a de deux espèces, et que celui qu’il décrit n’est pas si grand que l’autre appelé barris ou baris par les voyageurs, et vulgairement drill par les Anglais. Ce barris ou drill est en effet le grand orang-outang des Indes orientales, ou le pongo de Guinée; et le pygmée décrit par Tyson est le jocko que nous avons vu vivant. Le philosophe Gassendi ayant avancé, sur le rapport d’un voyageur nommé Saint- Amand, qu’il y avait dans l’île de Java une espèce de créature qui faisait la nuance entre l’homme et le singe, on n’hésita pas à nier le fait: pour le prouver, Peiresc produisit une lettre d’un M. Noël (Watalis), médecin qui demeurait en Afrique, par laquelle il assure qu’on trouve en Guinée‘ de très-grands singes appelés barris, qui marchent sur deux pieds, qui ont plus de gravité et beaucoup plus d'intelligence que tous les autres singes, et qui sont très-ardents pour les femmes. Darcos, et ensuite Nieremberg et Dapper disent à peu près les mêmes choses du barris. Battel l'appelle pongo, et assure « qu'il est, « dans toutes ses proportions, semblable à l’homme, seu- « lement qu'il est plus grand; grand, dit-il, comme un

4. Buffon mêle ici les deux histoires de l’orang-outang et du chimpanze. — Gassendi parle d’un singe de Java : c’est l’orang-outang ; Peiresc parle d'un singe de Guinée: c’est le chimpanze.—Le lecteur, averti, rapportera au

chimpanze tout ce qui est dit ici du singe de Guinée, et à l’orang-outang tout ce qui y est dit du singe de l’Inde. (F.)

« géant; qu'il a la face comme l'homme, les yeux enfon- « cés, de longs cheveux aux côtés de la tête, le visage nu « et sans poil, aussi bien que les oreilles et les mains; le « corps légèrement velu, et qu'il ne diffère de l'homme à « l'extérieur que par les jambes, parce qu'il n’a que peu « ou point de mollets; que cependant il marche toujours « debout; qu'il dort sur les arbres et se construit une «hutte, un abri contre le soleil et la pluie; qu'il vit de « fruits et ne mange point de chair; qu'il ne peut parler, « quoiqu'il ait plus d'entendement que les autres animaux; « que quand les Nègres font du feu dans les bois, ces pon- « gos viennent s'asseoir autour et se chaufler, mais qu'ils « n'ont pas assez d'esprit pour entretenir le feu en y met- « tant du bois; qu'ils vont de compagnie, et tuent quel- « quefois des Nègres dans les lieux écartés; qu'ils atta- « quent même l'éléphant, qu'ils le frappent à coups de « bâton et le chassent de leurs bois; qu’on ne peut prendre « ces pongos vivants, parce qu'ils sont si forts que dix « hommes ne sufliraient pas pour en dompter un seul ; « qu'on ne peut donc attraper que les petits tout jeunes ; « que la mère les porte marchant debout, et qu'ils se « tiennent attachés à son corps avec les mains et les « genoux; qu'il y a deux espèces de ces singes très- « ressemblants à l’homme, le pongo, qui est aussi grand « et plus gros qu'un homme, et l’enjoko, qui est beaucoup « plus petit, etc. » : c’est de ce passage très-précis que j'ai tiré les noms de pongo et de jocko'. Battel dit encore que, lorsqu'un de ces animaux meurt, les autres couvrent son corps d'un amas de branches et de feuillages. Purchass

1. Encore une fois, l’orang-oulang n'est point en Afrique; mais nous connaissons aujourd'hui deux très-grands singes d'Afrique : lé chimpanze et le gorille. (F.

ajoute, en forme de note, que, dans les conversations qu'il avait eues avec Battel, il avait appris de lui qu'un pongo lui enleva un petit Nègre qui passa un an entier dans la société de ces animaux ; qu'à son retour ce petit Nègre raconta qu'ils ne lui avaient fait aucun mal; que communément ils étaient de la hauteur de l'homme, mais qu'ils sont plus gros, et qu'ils ont à peu près le double du volume d'un homme ordinaire. Jobson assure avoir vu

dans les endroits fréquentés par ces animaux une sorte

d'habitation composée de branches entrelacées, qui pouvaient servir du moins à les garantir de l’ardeur du soleil. « Les singes de Guinée, dit Bosman, que l'on appelle « smitlen en flamand, sont de couleur fauve, et deviennent « extrèmement grands : j'en ai vu, ajoute-t-il, un de mes « propres yeux qui avait cinq pieds de haut... Ces singes « ont une assez vilaine figure, aussi bien que ceux d’une « seconde espèce qui leur ressemblent en tout, si ce n’est « que quatre de ceux-ci seraient à peine aussi gros qu'un « de la première espèce. On peut leur apprendre presque « tout ce que l’on veut. » Gauthier Schoutten dit « que « les singes appelés par les Indiens orangs-outangs sont « presque de la même figure et de la même grandeur que « les hommes, mais qu'ils ont le dos et les reins tout cou- « verts de poil, sans en avoir néanmoins au devant du « corps; que les femelles ont deux grosses mamelles: que « tous ont le visage rude, le nez plat, même enfoncé, les « oreilles comme les hommes; qu'ils sont robustes, agiles, « hardis; qu'ils se mettent en défense contre les hommes « armés; qu'ils sont passionnés pour les femmes; qu'il nv «a point de sûreté pour elles à passer dans les bois, où « elles se trouvent tout d'un coup attaquées et violentées « par ces singes. » Dampier, Froger et d'autres voyageurs

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assurent qu'ils enlèvent de petites filles de huit ou dix ans, qu'ils les emportent au-dessus des arbres, et qu'on à mille peines à les leur ôter. Nous pouvons ajouter à tous ces témoignages celui de M. de la Brosse, qui a écrit son voyage à la côte d’Angole en 1738, et dont on nous à communiqué l'extrait : ce voyageur assure que les orangsoutangs, qu'il appelle quimpezés, « tàchent de surprendre « des Négresses ; qu'ils les gardent avec eux pour en jouir: « qu'ils les nourrissent très-bien. J'ai connu, dit-il, à « Lowango une Négresse qui était restée trois ans avec ces « animaux; ils croissent de six à sept pieds de haut; ils « sont d’une force sans égale; ils cabanent et se servent de « bâtons pour se défendre; ils ont la face plate, le nez « camus et épaté, les oreilles plates, sans bourrelet, la « peau un peu plus claire que celle d’un mulâtre, un poil « long et clair-semé dans plusieurs parties du corps, le « ventre extrêmement tendu, les talons plats et élevés « d’un demi-pouce environ par derrière; ils marchent sur « leurs deux pieds, et sur les quatre quand ils en ont la « fantaisie : nous en achetâmes deux jeunes, un mâle qui « avait quatorze lunes, et une femelle qui n'avait que « douze lunes d'âge, etc. »

Voilà ce que nous avons trouvé de plus précis et de plus certain au sujet du grand orang-outang où pongo: et comme la grandeur est le seul caractère bien marqué par lequel il diffère du jocko, je persiste à croire qu'ils sont de la même espèce; car il y a ici deux choses possibles : la première, que le jocko soit une variété constante, c'est-à-dire une race beaucoup plus petite que celle du pongo ; à la vérité, ils sont tous deux du même climat: ils vivent de la même facon, et devraient par conséquent se ressembler en tout, puisqu'ils subissent et recoivent

également les mêmes altérations, les mêmes influences de la terre et du ciel; mais n’avons-nous pas dans l'espèce humaine un exemple de variété semblable? Le Lapon et le Finlandais, sous le même climat, différent entre eux presque autant par la taille, et beaucoup plus pour les autres attributs, que le 7ocko ou petit orang-outang ne diffère du grand. La seconde chose possible, c’est que le jocko où petit orang-outang que nous avons vu vivant, celui de Tulpius, celui de Tyson et les autres qu'on à transportés en Europe, n’étaient peut-être tous que de jeunes animaux qui n'avaient encore pris qu'une partie de leur accroissement ‘. Celui que j'ai vu avait près de deux pieds et demi de hauteur. Le sieur Nonfoux, auquel il appartenait, m'assura qu'il n'avait que deux ans : il aurait donc pu parvenir à plus de cinq pieds de hauteur s'il eût vécu, en supposant son accroissement proportionnel à celui de l’homme. L'orang-outang de Tyson était encore plus jeune, car il n’avait qu'environ deux pieds de hauteur, et ses dents n'étaient pas entièrement formées. Celui de Tulpius était à peu près de la grandeur de celui que j'ai vu; il en est de même de celui qui est gravé dans les Glanures de M. Edwards : il est donc très-probable que ces jeunes animaux auraient pris avec l’âge un accroissement considérable, et que, s'ils eussent été en liberté dans leur climat, ils auraient acquis la même hauteur, les mêmes dimensions que les voyageurs donnent à leur grand orang-outang ; ainsi nous ne considérerons plus ces deux animaux comme différents entre eux, mais comme ne faisant qu'une seule et même espèce, en attendant

1. C’est, en effet, ce qui était. Le jocko ou petit orang-oulang de Bufon, le satyre d’ Angola de Tulpius et le pygmée de Tyson étaient de jeunes chimpanzés. (F.)

que des connaissances plus précises détruisent ou confirment cette opinion, qui nous parait fondée. L'orang-outang que j'ai vu marchait toujours debout sur ses deux pieds, même en portant des choses lourdes ; son air était assez triste, sa démarche grave, ses mouvements mesurés, son naturel doux et très-différent de celui des autres singes ; il n’avait ni l'impatience du magot, ni la méchanceté du babouin, ni l'extravagance des guenons ; il avait été, dira-t-on, instruit et bien appris, mais les autres que je viens de citer, et que je lui compare, avaient eu de même leur éducation: le signe et la parole suffisaient pour faire agir notre orang-outang, il fallait le bâton pour le babouin et le fouet pour tous les autres, qui n'obéissent guère qu'à la force des coups. J'ai vu cet animal présenter sa main pour reconduire les gens qui venaient le visiter, se promener gravement avec eux et comme de compagnie ; je l'ai vu s'asseoir à table, déployer sa serviette, s'en essuyer les lèvres, se servir de la cuillère et de la fourchette pour porter à sa bouche, verser luimême sa boisson dans un verre, le choquer lorsqu'il y était invité, aller prendre une tasse et une soucoupe, l'apporter sur la table, y mettre du sucre, y verser du thé, le laisser refroidir pour le boire, et tout cela sans autre instigation que les signes ou la parole de son maître, et souvent de lui-même. Il ne faisait du mal à personne, s’approchait même avec circonspection, et se présentait comme pour demander des caresses ; il aimait prodigieusement les bonbons, tout le monde lui en donnait; et comme il avait une toux fréquente et la poitrine attaquée, cette grande quantité de choses sucrées contribua sans doute à abréger sa vie : il ne vécut à Paris qu'un été, et mourut l'hiver suivant à Londres ; il mangeait presque de

tout, seulement il préférait les fruits mûrs et secs à tous les autres aliments ; il buvait du vin, mais en petite quantité, et le laissait volontiers pour du lait, du thé ou d’autres liqueurs douces. Tulpius, qui à donné une bonne description avec la figure d’un de ces animaux qu'on avait présenté vivant à Frédéric-Henri, prince d'Orange, en raconte les mêmes choses à peu près que celles que nous avons vues nous-mêmes, et que nous venons de rapporter; mais si l’on veut reconnaître ce qui appartient en propre à cet animal, et le distinguer de ce qu’il avait reçu de son maître, si l'on veut séparer sa nature de son éducation, qui en effet lui était étrangère, puisque, au lieu de la tenir de ses père et mère, il l'avait recue des hommes, il faut comparer ces faits, dont nous avons été témoins, avec ceux que nous ont donnés les voyageurs qui ont vu ces animaux dans leur état de nature, en liberté et en captivité. M. de la Brosse, qui avait acheté d'un Nègre deux petits orangs-outangs qui n'avaient qu'un an d'âge, ne dit pas si le Nègre les avait éduqués; il paraît assurer, au contraire, que c'était d'eux-mêmes qu'ils faisaient une grande partie des choses que nous avons rapportées ci-dessus. « Ces animaux, dit-il, ont « l'instinct de s'asseoir à table comme les hommes; ils « mangent de tout sans distinction; 1ls se servent du cou- « teau, de la cuillère et de la fourchette pour couper et « prendre ce qu'on leur sert sur l'assiette ; ils boivent du «vin et d'autres liqueurs : nous les portâmes à bord : « quand ils étaient à table, ils se faisaient entendre des « mousses lorsqu'ils avaient besoin de quelque chose; et « quelquefois, quand ces enfants refusaient de leur donner « ce qu'ils demandaient, ils se mettaient en colère, leur « saisissaient les bras, les mordaient et les abattaient sous

eux... Le male fut malade en rade; il se faisait soigner comme une personne ; il fut même saigné deux fois au bras droit : toutes les fois qu'il se trouva depuis incommodé, il montrait son bras pour qu'on le saignät, comme s'il eût su que cela lui avait fait du bien. »

Henri Grosse dit « qu'il se trouve de ces animaux vers le nord de Coromandel, dans les forêts du domaine du raïa de Carnate ; qu’on en fit présent de deux, l’un mâle. l’autre femelle, à M. Horne, gouverneur de Bombay: qu'ils avaient à peine deux pieds de haut, mais la forme entièrement humaine ; qu'ils marchaïent sur leurs deux pieds, et qu'ils étaient d’un blanc pâle, sans autres cheveux ni poil qu'aux endroits où nous en avons communément ; que leurs actions étaient très-semblables pour la plupart aux actions humaines, et que leur mélancolie faisait voir qu'ils sentaient fort bien leur captivité; qu'ils faisaient leur lit avec soin dans la cage dans laquelle on les avait envoyés sur le vaisseau; que quand on Îles regardait, ils cachaient avec leurs mains les parties que la modestie empêche de montrer. La femelle, ajoute-t-il, mourut de maladie sur le vaisseau, et le mâle, donnant toutes sortes de signes de douleur, prit tellement à cœur la mort de sa compagne, qu'il refusa de manger et ne lui survécut pas plus de deux jours. »

Francois Pyrard rapporte « qu'il se trouve dans la province de Sierra-Leona une espèce d'animaux, appelée baris, qui sont gros et membrus, lesquels ont une telle industrie que si on les nourrit et instruit de jeunesse, ils servent comme une personne ; qu'ils marchent d'ordinaire sur les deux pattes de derrière seulement; qu'ils

pilent ce qu'on leur donne à piler dans des mortiers :

à CHEFS-D'ŒUVRE LITTÉRAIRES

qu'ils vont querir de l’eau à la rivière dans de petites cruches qu'ils portent toutes pleines sur leur tête, mais qu'arrivant à la porte de la maison, si on ne leur prend bientôt leurs cruches, ils les laissent tomber, et, voyant la cruche versée et rompue, ils se mettent à crier et à pleurer. » Le P. du Jarric, cité par Nieremberg, dit la

même chose et presque dans les mêmes termes. Le témoignage de Schoutten s'accorde avec celui de Pyrard au sujet de l'éducation de ces animaux : « On en prend,

dit-il, avec des lacs, on les apprivoise, on leur apprend à marcher sur les pieds de derrière et à se servir des pieds de devant, qui sont à peu près comme des mains, pour faire certains ouvrages et même ceux du ménage, comme rincer des verres, donner à boire, tourner la broche, etc. » — « J'ai vu à Java, dit le Guat, un singe fort extraordinaire; c'était une femelle; elle était de grande taille et marchait souvent fort droit sur ses pieds de derrière ; alors elle cachait d’une de ses mains l’endroit de son corps qui distinguait son sexe; elle avait le visage sans autre poil que celui des sourcils, et elle ressemblait assez en général à ces faces grotesques des femmes Hottentotes que j'ai vues au Cap : elle faisait tous les jours proprement son lit, s'y couchait la tête sur un oreiller et se couvrait d'une couverture... Quand elle avait mal à la tête, elle se serrait d’un mouchoir, et c'était un plaisir de la voir ainsi coiffée dans son lit. Je pourrais en raconter diverses autres petites choses qui paraissent extrêmement singulières; mais j'avoue que je ne pouvais pas admirer cela autant que le faisait la multitude, parce que, n’ignorant pas le dessein qu'on avait de porter cet animal en Europe pour le faire voir, j'avais beaucoup de penchant à supposer qu'on l'avait

« dressé à la plupart des singeries que le peuple regardait « comme lui étant naturelles : à la vérité, c'était une « supposition. Il mourut à la hauteur du cap de Bonne- « Espérance dans un vaisseau sur lequel j'étais; il est « certain que la figure de ce singe ressemblait beaucoup « à celle de l'homme, etc. » Gemelli-Carreri dit en avoir vu un qui se plaignait comme un enfant, qui marchait sur les deux pieds de derrière, en portant sa natte sous son bras pour se coucher et dormir. Ces singes, ajoutet-il, paraissent avoir plus d'esprit que les hommes à certains égards ; car, quand ils ne trouvent plus de fruits sur les montagnes, ils vont au bord de la mer où ils attrapent des crabes, des huîtres et autres choses semblables. 11 y à une espèce d'huîtres qu'on appelle £acloro, qui pèsent plusieurs livres et qui sont souvent ouvertes sur le rivage ; or le singe craignant que, quand il veut les manger, elles ne lui attrapent la patte en se refermant, jette une pierre dans la coquille qui l'empêche de se fermer, et ensuite il mange l'huître sans crainte.

| « Sur les côtes de la rivière de Gambie, dit Froger, « les singes sont plus gros et plus méchants qu'en aucun « endroit de l'Afrique; les Nègres les craignent, et ils ne « peuvent aller seuls dans la campagne sans courir risque « d’être attaqués par ces animaux qui leur présentent un « bâton et les obligent à se battre... Souvent on les a vus « porter sur les arbres des enfants de sept à huit ans « qu'on avait une peine incroyable à leur ôter; la plupart « des Nègres croient que c'est une nation étrangère qui «est venue s'établir dans leur pays, et que, s'ils ne « parlent pas, c'est qu'ils craignent qu'on ne les oblige à « travailler, »

« On se passerait bien, dit un autre voyageur, de

« voir à Macacar un aussi grand nombre de singes, car «leur rencontre est souvent funeste: il faut toujours « être bien armé pour s'en défendre... Ils n'ont point « de queue, ils se tiennent toujours droits comme des « hommes, et ne vont jamais que sur les deux pieds de « derrière. »

Voilà du moins, à très-peu près, tout ce que les voyageurs les moins crédules et les plus véridiques nous disent de cet animal; j'ai cru devoir rapporter leurs passages en entier, parce que tout peut paraître important dans l'histoire d’une bête si ressemblante à l'homme: et pour qu'on puisse prononcer avec encore plus de connaissance sur sa nature, nous allons exposer aussi toutes les différences qui éloignent cette espèce de l'espèce humaine et toutes les conformités qui l'en approchent; il diffère de l'homme à l'extérieur par le nez qui n’est pas proéminent, par le front qui est trop court, par le menton qui n’est pas relevé à la base; ïl a les oreilles proportionnellement trop grandes, les veux trop voisins l’un de l’autre, l'intervalle entre le nez et la bouche est aussi trop étendu; ce sont là les seules différences de la face de l’orang-outang avec le visage de l’homme. Le corps et les membres diffèrent en ce que les cuisses sont relativement trop courtes, les bras trop longs, les pouces trop petits, la paume des mains trop longue et trop serrée, les pieds plutôt faits comme des mains que comme des pieds humains; les parties de la génération du mâle ne sont différentes de celles de l'homme qu'en ce qu'il n'y a point de frein au prépuce : les parties de la femelle sont à l'extérieur fort semblables à celles de la femme.

A l'intérieur, cette espèce diffère de l'espèce humaine par le nombre des côtes; l'homme n'en a que douze,

l'orang-outang en à treize !; il à aussi les vertèbres du cou plus courtes, les os du bassin plus serrés, les hanches plus plates, les orbites des yeux plus enfoncées: il n°y a point d'apophyse épineuse à la première vertèbre du cou : les reins sont plus ronds que ceux de l'homme, et les uretères ont une forme différente, aussi bien que la vessie et la vésicule du fiel qui sont plus étroites et plus longues que dans l'homme ; toutes les autres parties du corps, de la tête et des membres, tant extérieures qu'intérieures, sont si parfaitement semblables à celles de l'homme qu’on ne peut les comparer sans admiration et sans être étonné que d'une conformation si pareille et d’une organisation qui est absolument la même? il n'en résulte pas les mêmes effets. Par exemple, la langue et tous les organes de la voix? sont les mêmes que dans l'homme, et cependant l'orang-outang ne parle pas; le cerveau est absolument de la même forme et de la même proportion, et il ne pense pas : y a-t-il une preuve plus évidente que la matière seule, quoique parfaitement organisée, ne peut produire ni la pensée ni la parole qui en est le signe, à moins qu'elle ne soit animée par un principe supérieur ? L'homme et l’orang-outang sont les seuls qui aient des fesses et des mollets, et qui par conséquent soient faits pour marcher debout ‘: les seuls qui aient la poitrine

1. C'est le chimpanzé qui en a treize; mais c'est, en effet, le chimpanze que décrit Buffon. Le gorille en a aussi treize. L'orang-outang en a douze.

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