‹ Chefs-d'uvre littéraires de Buffon /cavec une introdChapitre 19 sur 48 · LE CASTOR · texte numérisé non relu

LE CASTOR

Autant l'homme s'est élevé au-dessus de l'état de nature, autant les animaux se sont abaissés au-dessous : soumis et réduits en servitude, ou traités comme rebelles et dispersés par la force, leurs sociétés se sont évanouies, leur industrie est devenue stérile, leurs faibles arts ont disparu: chaque espèce a perdu ses qualités générales, et tous n'ont conservé que leurs propriétés individuelles, perfectionnées dans les uns par l'exemple, limitation, l'éducation, et dans les autres par la crainte et par la nécessité où ils sont de veiller continuellement à leur sûreté. Quelles vues, quels desseins, quels projets peuvent avoir des esclaves sans âme, ou des relégués sans puissance ? ramper ou fuir, et toujours exister d’une manière solitaire, ne rien édifier, ne rien produire, ne rien transmettre, et toujours languir dans la calamité, déchoir, se perpétuer sans se multiplier, perdre, en un mot, par la durée autant et plus qu'ils n'avaient acquis par le temps.

Aussi ne reste-t-il quelques vestiges de leur merveilleuse industrie que dans ces contrées éloignées et désertes, ignorées de l’homme pendant une longue suite de siècles, où chaque espèce pouvait manifester en liberté ses talents naturels et les perfectionner dans le repos en se réunissant en société durable. Les castors sont peut-être le seul exemple qui subsiste comme un ancien monument de cette espèce d'intelligence des brutes !, qui, quoique infiniment

1. I y a, en effet, dans certains animaux , dans le chien, dans le cheval, dans l'éléphant, par exemple, une espèce d'intelligence ; le castor n'a que delainstinct. (F.

inférieure par son principe à celle de l'homme, suppose cependant des projets communs et des vues relatives; projets qui ayant pour base la société, et pour objet une digue à construire, une bourgade à élever, une espèce de république à fonder, supposent aussi une manière quelconque de s'entendre et d'agir de concert.

Les castors, dira-t-on, sont parmi les quadrupèdes ce que les abeilles sont parmi les insectes. Quelle différence ! Il y a dans la nature, telle qu'elle nous est parvenue, trois espèces de sociétés qu'on doit considérer avant de les comparer : la société libre de l'homme, de laquelle, après Dieu, il tient toute sa puissance; la société gênée des animaux, toujours fugitive devant celle de l’homme : et, enfin, la société forcée de quelques petites bêtes, qui, naissant toutes en même temps dans le même lieu, sont contraintes d’y demeurer ensemble. Un individu, pris solitairement et au sortir des mains de la nature, n’est qu'un être stérile, dont l'industrie se borne au simple usage des sens; l’homme lui-même, dans l'état de pure nature, dénué de lumières et de tous les secours de la société, ne produit rien, n'édifie rien. Toute société, au contraire, devient nécessairement féconde, quelque fortuite, quelque aveugle qu'elle puisse être, pourvu qu'elle soit composée d'êtres de même nature : par la seule nécessité de se chercher ou de s’éviter, il s'y formera des mouvements communs dont le résultat sera souvent un ouvrage qui aura l'air d'avoir été concu, conduit et exécuté avec intelligence. Ainsi l'ouvrage des abeilles qui, dans un lieu donné, tel qu'une ruche ou le creux d’un vieux arbre, bâtissent chacune leur cellule; l'ouvrage des mouches de Cayenne, qui non-seulement font aussi leurs cellules, mais construisent même la ruche qui doit les contenir,

sont des travaux purement mécaniques qui ne supposent aucune intelligence, aucun projet concerté, aucune vue générale: des travaux qui n'étant que le produit d'une nécessité physique, un résultat de mouvements communs. s'exercent toujours de la même facon, dans tous les temps et dans tous les lieux, par une multitude qui ne s’est point assemblée par choix, mais qui se trouve réunie par force de nature. Ce n'est donc pas la société, c'est le nombre seul qui opère ici: c'est une puissance aveugle qu’on ne peut comparer à la lumière qui dirige toute société : je ne parle point de cette lumière pure, de ce rayon divin qui n'a été départi qu'à l'homme seul: les castors en sont assurément privés, comme tous les autres animaux ; mais leur société n'étant point une réunion forcée !, se faisant au contraire par une espèce de choix, et supposant au moins un concours général et des vues communes dans ceux qui la composent, suppose au moins aussi une lueur d'intelligence qui, quoique très-différente de celle de l'homme par le principe, produit cependant des effets assez semblables pour qu'on puisse les comparer, non pas dans la société plénière et puissante, telle qu'elle existe parmi les peuples anciennement policés, mais dans la société naissante chez des hommes sauvages, laquelle seule peut, avec équité, être comparée à celle des animaux.

Voyons donc le produit de l’une et l'autre de ces sociétés; voyons jusqu'où s'étend l'art du castor, et où se borne celui du sauvage. Rompre une branche pour s'en faire un bâton, se bâtir une hutte, la couvrir de feuiilages

1. La societe des castors n’est qu'une réunion machinale, aveugle, purement instinclive. À ce premier fonds, à ce premier germe de sociélé, dû à l'instinct, homme a joint tout ce qui constitue sa nature supérieure, son intelligence progressive et réfléchie, sa raison. (F.)

180 CHEFS-D ŒUVRE LITTÉRAIRES pour se mettre à l'abri, amasser de la mousse ou du foin

pour se faire un lit, sont des actes communs à l'animal et au sauvage; les ours font des huttes, les singes ont

des bâtons; plusieurs autres animaux se pratiquent un

domicile propre, commode, impénétrable à l'eau. Frotter une pierre pour la rendre tranchante et s’en faire une hache, s’en servir pour couper, pour écoreer du bois, pour aiguiser des flèches, pour creuser un vase, écorcher un animal pour se revêtir de sa peau, en prendre les nerfs pour faire une corde d'arc, attacher ces mêmes nerfs à

une épine dure, et se servir de tous deux comme de fil

et d’aiguille, sont des actes purement individuels, que l’homme en solitude peut tous exécuter sans être aidé des autres, des actes qui dépendent de sa seule conformation, puisqu'ils ne supposent que l'usage de la main; mais couper et transporter un gros arbre, élever un carbet, construire une pirogue, sont, au contraire, des opérations qui supposent nécessairement un travail commun et des vues concertées. Ces ouvrages sont aussi les seuls résultats de la société naissante chez des nations sauvages, comme les ouvrages des castors sont les fruits de la société perfectionnée parmi ces animaux : car il faut observer qu'ils ne songent point à bâtir, à moins qu'ils n’habitent un pays libre ‘ et qu'ils n’y soient parfaitement tranquilles. H y a des castors en Languedoc, dans les iles du Rhône; il y en a en plus grand nombre dans les provinces du nvrd de l'Europe; mais comme toutes ces contrées sont habitées, ou du moins fort fréquentées par les hommes, les castors y sont, comme tous les autres animaux, dispersés,

1. Un castor, pris tout jeune sur les bords du Rhône, et élevé dans notre Jardin des Plantes , y a bâti, quoiqu'il y fût isolé, solitaire et même en cage. (Voyez mon livre sur l’/nstinct et l'intelligence des animaux.) (F.)

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solitaires, fugitifs, ou cachés dans un terrier; on ne les a jamais vus se réunir, se rassembler, ni rien entreprendre, ni rien construire; au lieu que, dans ces terres désertes où l’homme en société n’a pénétré que bien tard, et où l’on ne voyait auparavant que quelques vestiges de l'homme sauvage, on a partout trouvé les castors réunis, formant des sociétés, et l'on n’a pu s'empêcher d'admirer leurs ouvrages. Nous tâächerons de ne citer que des témoins judicieux, irréprochables, et nous ne donnerons pour certains que lés faits sur lesquels ils s'accordent : moins porté peut-être que quelques-uns d’entre eux à l’admiration, nous nous permettrons le doute, et même la critique sur tout ce qui nous paraîtra trop difficile à croire.

Tous conviennent que le castor, loin d’avoir une supériorité marquée sur les autres animaux, paraît au contraire être au-dessous de quelques-uns d’entre eux pour les qualités purement individuelles; et nous sommes en état de confirmer ce fait, ayant encore actuellement un jeune castor vivant qui nous a été envoyé de Canada, et que nous gardons depuis près d’un an. C’est un animal assez doux, assez tranquille, assez familier, un peu triste, même un peu plaintif, sans passions violentes, sans appétits véhéments, ne se donnant que peu de mouvement, ne faisant d'efforts pour quoi que ce soit, cependant occupé sérieusement du désir de sa liberté, rongeant de temps en temps les portes de sa prison, mais sans fureur, sans précipitation, et dans la seule vue d’y faire une ouverture pour en sortir: au reste assez indifférent, ne s’attachant pas volontiers, ne cherchant point à nuire et assez peu à plaire. IL paraît inférieur au chien par les qualités relatives qui pourraient l'approcher de l’homme ; il ne semble fait

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ni pour servir, ni pour commander, ni même pour Commercer avec une autre espèce que la sienne : son sens, renfermé dans lui-même, ne se manifeste en entier qu'avec ses semblables; seul, il a peu d'industrie personnelle, encore moins de ruses, pas même assez de défiance pour éviter des piéges grossiers : loin d'attaquer les autres animaux, il ne sait pas même se bien défendre: il préfère la fuite au combat, quoiqu'il morde cruellement et avec acharnement, lorsqu'il se trouve saisi par la main du chasseur. Si l’on considère donc cet animal dans l’état de nature, où plutôt dans son état de solitude et de dispersion, il ne paraîtra pas, pour les qualités inférieures, au- | dessus des autres animaux ; il n’a pas plus d'esprit que le chien, de sens que l’éléphant, de finesse que le renard, etc.; il est plutôt remarquable par des singularités de conformation extérieure que par la supériorité apparente de ses qualités intérieures. Il est le seul parmi les quadrupèdes qui ait la queue plate, ovale et couverte d'écailles, de laquelle il se sert comme d’un gouvernail pour se diriger dans l’eau; le seul qui ait des nageoires aux pieds de derrière, et en même temps les doigts séparés dans ceux du devant, qu'il emploie comme des mains pour porter à sa bouche: le seul qui, ressemblant aux animaux terrestres par les parties antérieures de son corps, paraisse en même temps tenir des animaux aquatiques par les parties postérieures : il fait la nuance des quadrupèdes aux poissons, comme la chauve-souris fait celle des quadrupèdes aux oiseaux. Mais ces singularités seraient plutôt des défauts que des perfections, si l'animal ne savait tirer de cette conformation, qui nous paraît bizarre, des avantages uniques, et qui le rendent supérieur à tous les autres.

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Les castors commencent par s’assembler au mois de juin ou de juillet pour se réunir en société ; ils arrivent en nombre et de plusieurs côtés, et forment bientôt une troupe de deux ou trois cents : le lieu du rendez-vous est ordinairement le lieu de l'établissement, et c’est toujours au bord des eaux. Si ce sont des eaux plates, et qui se soutiennent à la même hauteur comme dans un lac, ils se dispensent d'y construire une digue; mais dans les eaux courantes, et qui sont sujettes à hausser ou baisser, comme sur les ruisseaux, les rivières, ils établissent une chaussée, et par cette retenue ils forment une espèce d'étang ou de pièce d’eau, qui se soutient toujours à la même hauteur : la chaussée traverse la rivière comme une écluse, et va d’un bord à l’autre; elle a souvent quatrevingts ou cent pieds de longueur sur dix ou douze pieds d'épaisseur à sa base. Cette construction paraît énorme pour des animaux de cette taille, et suppose en effet un travail immense !; mais la solidité avec laquelle l'ouvrage est construit étonne encore plus que sa grandeur. L’endroit de la rivière où ils établissent cette digue est ordinairement peu profond; s’il se trouve sur le bord un gros arbre qui puisse tomber dans l’eau, ils commencent par l'abattre pour en faire la pièce principale de leur construction : cet arbre est souvent plus gros que le corps d’un homme: ils le scient, ils le rongent au pied, et sans autre instrument que leurs quatre dents incisives ils le coupent en assez peu de temps, et le font tomber du côté qu'il leur plait, c’est-à-dire en travers sur la rivière; ensuite ils coupent les branches de la cime de cet arbre

1. Les plus grands castors pèsent cinquante ou soixante livres, et n'ont

guère que trois pieds de longueur depuis le bout du museau jusqu’à l'origine de la queue. (B.)

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