II
couvre de verdure et se peuple d'animaux : la glace même, dès qu’elle se résout en eau, semble se féconder ; cet élément est plus fertile que celui de la terre, il reçoit avec la chaleur le mouvement et la vie; la mer produit à chaque saison plus d'animaux que la terre n’en nourrit; elle produit moins de plantes; et tous ces animaux qui nagent à la surface des eaux, ou qui en habitent les profondeurs, n'ayant pas, comme ceux de la terre, un fonds de subsistance assuré sur les substances végétales, sont forcés de vivre les uns sur les autres, et c'est à cette combinaison que tient leur immense multiplication, ou plutôt leur pullulation sans nombre.
Chaque espèce et des uns et des autres ayant été créée, les premiers individus ont servi de modèle à tous leurs descendants. Le corps de chaque animal ou de chaque végétal est un moule auquel s’assimilent indifféremment les molécules organiques de tous les animaux ou végétaux détruits par la mort et consumés par le temps : les parties brutes qui étaient entrées dans leur composition retournent à la masse commune de la matière brute ; les parties organiques, tqujours subsistantes, sont reprises par les corps organisés : d’abord repompées par les végétaux, ensuite absorbées par les animaux qui se nourrissent de végétaux, elles servent au développement, à l’entretien, à l'accroissement et des uns et des autres: elles constituent leur vie, et circulant continuellement de corps en corps, elles animent tous les êtres organisés. Le fonds des substances vivantes est donc toujours le même; elles ne varient que par la forme, c'est-à-dire par la différence des représentations : dans les siècles d’abondance, dans les temps de la plus grande population, le nombre des hommes, des animaux domestiques et des plantes utiles
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semble occuper et couvrir en entier la surface de la terre ; celui des animaux féroces, des insectes nuisibles, des plantes parasites, des herbes inutiles, reparaît et dominé à son tour dans les temps de disette et de dépopulation. Ces variations, si sensibles pour l'homme, sont indifférentes à la nature; le ver à soie, si précieux pour lui, n’est pour elle que la chenille du mûrier : que cette chenille du luxe disparaisse, que d’autres chenilles dévorent les herbes destinées à engraisser nos bœufs, que d’autres enfin minent, avant la récolte, la substance de nos épis, qu'en général l’homme et les espèces majeures dans les animaux soient affamés par les espèces infimes, la nature n’en est ni moins remplie, ni moins vivante; elle ne protége pas les unes aux dépens des autres, elle les soutient toutes; mais elle méconnait le nombre dans les individus ; et ne les voit que comme des images successives d’une seule et même empreinte, des ombres fugitives dont l'espèce est le corps.
Il existe donc sur la terre, et dans l'air et dans l’eau, une quantité déterminée de matière organique que rien ne peut détruire ; il existe en même temps un nombre déterminé de moules capables de se l’assimiler, qui se détruisent et se renouvellent à chaque instant; et ce nombre de moules ou d'individus, quoique variable dans chaque espèce, est au total toujours le même, toujours proportionné à cette quantité de matière vivante. Si elle était surabondante, si elle n’était pas, dans tous les temps, également employée et entièrement absorbée par les moules existants, il s’en formerait d’autres, et l’on verrait paraître des espèces nouvelles, parce que cette matière vivante ne peut demeurer oisive, parce qu'elle est toujours agissante, et qu'il suffit qu'elle s’unisse avec des
parties brutes pour former des corps organisés. C’est à cette grande combinaison, ou plutôt à cette invariable proportion, que tient la forme même de la nature.
Et comme son ordonnance est fixe pour le nombre, le maintien et l'équilibre des espèces, elle se présenterait toujours sous la même face, et serait, dans tous les temps et sous tous les climats, absolument et relativement la même, si son habitude ne variait pas autant qu'il est possible dans toutes les formes individuelles. L’empreinte de chaque espèce est un type dont les principaux traits sont gravés en caractères ineflacables et permanents à jamais; mais toutes les touches accessoires varient, aucun individu ne ressemble parfaitement à un autre, aucune espèce n'existe sans un grand nombre de variétés : dans l'espèce humaine, sur laquelle le sceau divin a le plus appuyé, l'empreinte ne laisse pas de varier du blanc au noir, du petit au grand, etc.; le Lapon, le Patagon, le Hottentot, l'Européen, l'Américain, le Nègre, quoique tous issus du même père, sont bien éloignés de se ressembler comme frères.
Toutes les espèces sont donc sujettes aux différences purement individuelles ; mais les variétés constantes, et qui se perpétuent par les générations, n’appartiennent pas également à toutes : plus l'espèce est élevée, plus le type en est ferme, et moins elle admet de ces variétés. L'ordre, dans la multiplication des animaux, étant en raison inverse de l’ordre de grandeur, et la possibilité des différences en raison directe du nombre dans le produit de leur génération, il était nécessaire qu'il y eût plus de variétés dans les petits animaux que dans les grands; il y à aussi, et par la même raison, plus d'espèces voisines ; l'unité de l'espèce étant plus resserrée dans les grands
DE BUFFON. à
animaux, la distance qui la sépare des autres est aussi plus étendue : que de variétés et d'espèces voisines accompagnent, suivent ou précèdent l'écureuil, le rat et les autres petits animaux, tandis que l'éléphant marche seul et sans pair à la tête de tous!
La matière brute qui compose la masse de la terre n'est pas un limon vierge, une substance intacte et qui n'ait pas subi des altérations; tout a été remué par la force des grands et des petits agents, tout a été manié plus d’une fois par la main de la nature: le globe de la terre a été pénétré par le feu, et ensuite recouvert et travaillé par les eaux ; le sable, qui en remplit le dedans, est une matière vitrée; les lits épais de glaise qui le recouvrent au dehors ne sont que ce même sable décomposé par le séjour des eaux; le roc vif, le granit, le grès, tous les cailloux, tous les métaux, ne sont encore que cette même matière vitrée, dont les parties se sont réunies, pressées ou séparées selon les lois de leur affinité. Toutes ces substances sont parfaitement brutes, elles existent et existeraient indépendamment des animaux et des végétaux; mais d’autres substances en très-grand nombre, et qui paraissent également brutes, tirent leur origine du détriment des corps organisés; les marbres, les pierres à chaux, les graviers, les craies, les marnes, ne sont composés que de débris de coquillages et des dépouilles de ces petits animaux, qui, transformant l’eau de la mer en pierre, produisent le corail et tous les madrépores, dont la variété est innombrable et la quantité presque immense. Les charbons de terre, les tourbes et les autres matières qui se trouvent aussi dans les couches extérieures de la terre, ne sont que le résidu des végétaux plus ou moins détériorés, pourris et consumés. Enfin d’autres matières en moindre