‹ Chefs-d'uvre littéraires de Buffon /cavec une introdChapitre 33 sur 48 · DE LA NATURE · texte numérisé non relu

DE LA NATURE

Comme, dans l'histoire civile, on consulte les titres, on recherche les médailles, on déchiffre les inscriptions antiques pour déterminer les époques des révolutions humaines, et constater les dates des événements moraux ; de même, dans l'histoire naturelle, il faut fouiller les archives du monde, tirer des entrailles de la terre les vieux monuments, recueillir leurs débris, et rassembler en un corps de preuves tous les indices des changements physiques qui peuvent nous faire remonter aux différents âges de la nature. C'est le seul moyen de fixer quelques points dans l'immensité de l’espace, et de placer un certain nombre de pierres numéraires sur la route éternelle du temps. Le passé est comme la distance; notre vue y décroit, et s'y perdrait de même, si l'histoire et la chronologie n’eussent placé des fanaux, des flambeaux aux points les plus obscurs ; mais, malgré ces lumières de la tradition écrite, si l’on remonte à quelques siècles, que d’incertitudes dans les faits! que d’erreurs sur les causes des événements ! et quelle obscurité profonde n’environne pas les

temps antérieurs à cette tradition ! D'ailleurs elle ne nous a transmis que les gestes de quelques nations, c’est-à-dire les actes d’une très-petite partie du genre humain : tout le reste des hommes est demeuré nul pour nous, nul pour la postérité : ils ne sont sortis de leur néant que pour passer comme des ombres qui ne laissent point de traces: et plût au ciel que le nom de tous ces prétendus héros, dont on a célébré les crimes ou la gloire sanguinaire, fût également enseveli dans la nuit de l'oubli!

Ainsi l'histoire civile, bornée d’un côté par les ténèbres d'un temps assez voisin du nôtre, ne s'étend de l’autre qu'aux petites portions de terre qu'ont occupées successivement les peuples soigneux de leur mémoire ; au lieu que l'histoire naturelle embrasse également tous les espaces, tous les temps, et n’a d’autres limites que celles de l’univers.

La nature étant contemporaine de la matière, de l’espace et du temps, son histoire est celle de toutes les substances, de tous les lieux, de tous les âges; et quoiqu'il paraisse à la première vue que ses grands ouvrages ne s’altèrent ni ne changent, et que dans ses- productions, même les plus fragiles et les plus passagères, elle se montre toujours et constamment la même, puisqu'à chaque instant : ses premiers modèles reparaissent à nos yeux sous de nouvelles représentations; cependant, en l’observant de près, on s’apercevra que son cours n’est pas absolument uniforme ; on reconnaitra qu’elle admet des variations sen sibles ; qu'elle recoit des altérations successives, qu'elle se prête même à des combinaisons nouvelles, à des mutations de matière et de forme; qu'enfin, autant elle paraît fixe dans son tout, autant elle est variable dans chacune de ses parties: et si nous l’embrassons dans toute son

étendue, nous ne pourrons douter qu'elle ne soit aujourd'hui très-différente de ce qu'elle était au commencement et de ce qu'elle est devenue dans la succession des temps : ce sont ces changements divers que nous appelons ses époques !. La nature s'est trouvée dans différents états ; la surface de la terre a pris successivement des formes diflérentes ; les cieux mêmes ont varié, et toutes les choses de l'univers physique sont, comme celles du monde moral, dans un mouvement continuel de variations successives. Par exemple, l'état dans lequel nous voyons aujourd’hui la nature est autant notre ouvrage que le sien; nous avons su la tempérer, la modifier, la plier à nos besoins, à nos désirs ; nous avons sondé, cultivé, fécondé la terre : l’aspect sous lequel elle se présente est donc bien différent de celui des temps antérieurs à l'invention des arts. L'âge d'or de la morale, ou plutôt de la Fable, n’était que l’âge de fer de la physique et de la vérité. L'homme de ce temps encore à demi sauvage, dispersé, peu nombreux, ne sentait pas sa puissance, ne connaissait pas sa vraie richesse : le trésor de ses lumières était enfoui ; il ignorait la force des volontés unies, et ne se doutait pas que, par la société et par des travaux suivis et concertés, il viendrait à bout d'imprimer ses idées sur la face entière de l'univers.

Aussi faut-il aller chercher et voir la nature dans ces régions nouvellement découvertes, dans ces contrées de tout temps inhabitées, pour se former une idée de son état ancien; et cet ancien état est encore bien moderne en comparaison de celui où nos continents terrestres étaient

1... Ce sont ces changements divers que nous appelons ses époques. « … Dans l’ordre des siècles, il faut avoir certains temps marqués par « quelque grand événement auquel on rapporte tout le reste, C’est ce qui « s'appelle Époque... » (Bossuet. |

couverts par les eaux, où les poissons habitaient sur nos plaines, où nos montagnes formaient les écueils des mers : combien de changements et de différents états ont dû se succéder depuis ces temps antiques (qui cependant n'étaient pas les premiers) jusqu'aux âges de l'histoire! Que de choses ensevelies ! combien d’événements entièrement oubliés! que de révolutions antérieures à la mémoire des hommes! Il à fallu une très-longue suite d'observations; il a fallu trente siècles de culture à l'esprit humain, seulement pour reconnaitre l’état présent des choses. La terre n’est pas encore entièrement découverte; ce n’est que depuis peu qu'on a déterminé sa figure; ce n’est que de nos jours qu'on s'est élevé à la théorie de sa forme intérieure, et qu'on a démontré l’ordre et la disposition des matières dont elle est composée : ce n’est donc que de cet instant où l’on peut commencer à comparer la nature avec elle-même, et remonter de son état actuel et connu à quelques époques d’un état plus ancien.

Mais, comme il s’agit ici de percer la nuit des temps, de reconnaître par l'inspection des choses actuelles l'ancienne existence des choses anéanties, et de remonter par la seule force des faits subsistants à la vérité historique des faits ensevelis; comme il s’agit en un mot de juger, nonseulement le passé moderne, mais le passé le plus ancien, par le seul présent, et que pour nous élever jusqu'à ce point de vue nous avons besoin de toutes nos forces réunies, nous emploierons trois grands moyens : 1° les faits qui peuvent nous rapprocher de lorigine de la nature; 2° les monuments qu'on doit regarder comme les témoins de ses premiers âges; 3° les traditions qui peuvent nous donner quelque idée des âges subséquents : après quoi nous tâcherons de lier le tout par des analogies, et de for-

mer une chaîne qui, du sommet de léchelle du temps, descendra jusqu'à nous. l

Premier fait. — La terre est élevée sur l'équateur et abaissée sous les pôles, dans la proportion qu'exigent les lois de la pesanteur et de la force centrifuge.

Second fait. — Le globe terrestre a une chaleur intérieure qui lui est propre, et qui est indépendante de celle que les rayons du soleil peuvent lui communiquer.

Troisième fait. — La chaleur que le soleil envoie à la terre est assez petite, en comparaison de la chaleur propre du globe terrestre ; et cette chaleur, envoyée par le soleil, ne serait pas seule suffisante pour maintenir la nature vivante.

Quatrième fuit. — Les matières qui composent le globe de la terre sont en général de la nature du verre, et peuvent être toutes réduites en verre.

Cinquième fait. — On trouve sur toute la surface de la terre, et même sur les montagnes, jusqu'à 1900 et 2000 toises de hauteur, une immense quantité de coquilles et d'autres débris des productions de la mer.

Examinons d'abord si, dans ces faits que je veux emplover, il n’y a rien qu'on puisse raisonnablement contester. Voyons si tous sont prouvés, ou du moins peuvent l'être : après quoi nous passerons aux inductions que l'on en doit tirer.

Le premier fait du renflement de la terre à l'équateur

et de son aplatissement aux pôles est mathématiquement t démontré et physiquement prouvé par la théorie de la gravitation et par les expériences du pendule. Le globe terrestre a précisément la figure que prendrait un globe fluide qui tournerait sur lui-même avec la vitesse que nous connaissons au globe de la terre. Ainsi la première conséquence qui sort de ce fait incontestable, c’est que la matière dont notre terre est composée était dans un état de fluidité au moment qu’elle a pris sa forme, et ce moment est celui où elle a commencé à tourner sur elle-même. Car si la terre n’eût pas été fluide, et qu'elle eût eu la même consistance que nous lui voyons aujourd'hui, il est évident que cette matière consistante et solide n’aurait pas obéi à la loi de la force centrifuge, et que par conséquent, malgré la rapidité de son mouvement de rotation, la terre, au lieu d’être un sphéroïde renflé sur l'équateur et aplati sous les pôles, serait au contraire une sphère exacte, et qu'elle n'aurait jamais pu prendre d'autre figure que celle d’un globe parfait, en vertu de l'attraction mutuelle de toutes les parties de la matière dont elle est composée.

Or, quoique en général toute fluidité ait la chaleur pour cause, puisque l’eau même sans la chaleur ne formerait qu'une substance solide, nous avons deux manières difiérentes de concevoir la possibilité de cet état primitif de fluidité dans le globe terrestre, parce qu'il semble d’abord

1. Mathématiquement. Buffon commence par la preuve mathématique , qui seule suffirait en effet et pourrait dispenser de toutes les autres. « La « fluidité primitive des planètes est clairement indiquée par l’aplatissement « de leur figure, conforme aux lois de l'attraction mutuelle de leurs molé- « cules : elle est de plus prouvée, pour la terre, par la diminution régulière « de la pesanteur, en allant de l'équateur aux pôles. Cet état de fluidité pri- « mitive, auquel on est conduit par les phénomènes astronomiques, doit se « manifester dans ceux que l’histoire naturelle nous présente... » (Laplace, Exposit. du syst. du monde ; t. I, p. 443.)

que la nature ait deux moyens pour l'opérer. Le premier est la dissolution ou même le délaiement des matières terrestres dans l’eau; et le second, leur liquéfaction par le feu. Mais l’on sait que le plus grand nombre des matières solides qui composent le globe terrestre ne sont pas dissolubles dans l’eau; et en même temps l'on voit que la quantité d'eau est si petite en comparaison de celle de la matière aride, qu'il n’est pas possible que l’une ait jamais été délayée dans l’autre. Ainsi cet état de fluidité dans lequel s’est trouvée la masse entière de la terre n'ayant pu s'opérer ni par la dissolution ni par le délaiement dans ‘eau, il est nécessaire que cette fluidité ait été une liquéfaction causée par le feu ‘.

Cette juste conséquence, déjà très-vraisemblable par elle-même, prend un nouveau degré de probabilité par le second fait, et devient une certitude par le troisième fait ?.

1. « Quelle que soit la nature de cette cause (de la cause des mouvements primitifs du système planétaire), puisqu'elle a produit ou dirigé les mouvements des planètes, il faut qu'elle ait embrassé tous ces corps, et, vu la distance prodigieuse qui les sépare, elle ne peut avoir été qu’un fluide d'une immense étendue. Pour leur avoir donné dans le même sens un mouvement presque circulaire autour du soleil, il faut que ce fluide ait environné cet astre, comme une atmosphère. La considération des mouvements planétaires nous conduit donc à penser qu'en vertu d'une chaleur excessive l'atmosphère du soleil s’est primitivement étendue au delà des orbes de toutes les planètes, et qu'elle s'est resserrée successivement jusqu'à ses limites actuelles. » (Laplace, Exposit. du syst. du monde , t. I, p. 432.)

2, Il faut distinguer nettement entre ces deux faits. Le second fait, celui de la chaleur intérieure et propre du globe, peut être regardé comme prouvé : il constitue la base de toute la géologie théorique de nos jours; quant au troisième, il est prouvé qu'il est faux. — « Nous connaissons avec « certitude , par la théorie et les observations, que l'effet de la chaleur cen- « trale est devenu depuis longtemps insensible à la superficie, quoiqu'il « puisse être très-grand à une profondeur médiocre. » (Fourier, Remarques géner. sur les tempér. du globe terrest. et des espac. planét., Ann. de chim. et de physiq.)

La chaleur intérieure du globe, encore actuellement subsistante, et beaucoup plus grande que celle qui nous vient du soleil, nous démontre que cet ancien feu qu'a éprouvé le globe n’est pas encore à beaucoup près entièrement dissipé : la surface de la terre est plus refroidie que son intérieur. Des expériences certaines et réitérées nous assurent que la masse entière du globe à une chaleur propre et tout à fait indépendante de celle du soleil. Cette chaleur nous est démontrée par la comparaison de nos hivers à nos étés ! : et on la reconnaît d’une manière encore plus palpable dès qu'on pénètre au dedans de la terre; elle est constante en tous lieux pour chaque profondeur, et elle paraît augmenter à mesure que l’on descend *?. Mais que sont nos travaux en Comparaison de ceux qu'il faudrait faire pour reconnaître les degrés successifs de cette chaleur intérieure dans les profondeurs du globe! Nous avons fouillé les montagnes à quelques centaines de toises pour en tirer les métaux ; nous avons fait dans les plaines des puits de quelques centaines de pieds : ce sont là nos plus grandes excavations, ou plutôt nos fouilles les plus profondes ; elles effleurent à peine la première écorce du globe, et néanmoins la chaleur intérieure y est déjà plus sensible qu’à la surface : on doit donc présumer que, si

1. « Les alternatives des saisons sont entretenues par une quantité « immense de chaleur solaire qui oscille dans l’enveloppe terrestre, passant « au-dessus de la surface durant six mois, et retournant de la terre dans « l'air pendant l’autre moitié de année. » (Fourier, Loc. cit.)

2. « Les observations recueillies jusqu'à ce jour paraissent indiquer que « les divers points d’une même verticale prolongée dans la terre solide sont « d'autant plus échauffés que la profondeur est plus grande, et l’on a évalué « cet accroissement à un degré pour 30 ou 40 mètres. Un tel résultat suppose «une température intérieure très-élevée : il ne peut provenir de l’action des « rayons solaires; il s’exp'ique naturellement par la chaleur propre que la « terre tient de son origine. » (Fourier, loc. cit., p. 138.)

l'on pénétrait plus avant, cette chaleur serait plus grande, et que les parties voisines du centre de la terre sont plus chaudes que celles qui en sont éloignées, comme l’on voit dans un boulet rougi au feu l’incandescence se conserver dans les parties voisines du centre longtemps après que la surface à perdu cet état d'incandescence et de rougeur. Ce feu, ou plutôt cette chaleur intérieure de la terre, est encore indiqué par les effets de l'électricité, qui convertit en éclairs lumineux cette chaleur obscure; elle nous est démontrée par la température de l’eau de la mer, laquelle, aux mêmes profondeurs, est à peu près égale à celle de l'intérieur de la terre. D'ailleurs il est aisé de prouver que la liquidité des eaux de la mer en général ne doit point être attribuée à la puissance des rayons solaires, puisqu'il est démontré par l'expérience que, la lumière du soleil ne pénètre qu'à six cents pieds à travers l'eau la plus limpide, et que par conséquent sa chaleur n'arrive peut-être pas au quart de cette épaisseur, c'est-à-dire à cent cinquante pieds : ainsi toutes les eaux qui sont au-dessous de cette profondeur seraient glacées sans la chaleur intérieure de la terre, qui seule peut entretenir leur liquidité. Et de même, il est encore prouvé par l'expérience que la chaleur des rayons solaires ne pénètre pas à quinze ou vingt pieds dans la terre, puisque la glace se conserve à cette profondeur pendant les étés les plus chauds. Donc il est démontré qu'il y a au-dessous du bassin de la mer, comme dans les premières couches de la terre, une émanation continuelle de chaleur qui entretient la liquidité des eaux et produit la température de la terre. Donc il existe dans son intérieur une chaleur qui lui appartient en propre, et qui est tout à fait indépendante de celle que le soleil peut lui communiquer.

Nous pouvons encore confirmer ce fait général par un grand nombre de faits particuliers. Tout le monde a remarqué, dans le temps des frimas, que la neige se fond dans tous les endroits où les vapeurs de l’intérieur de la terre ont une libre issue, comme sur les puits, les aqueducs recouverts, les voûtes, les citernes, etc.; tandis que sur tout le reste de l’espace, où la terre resserrée par la gelée intercepte ces vapeurs, la neige subsiste, et se gèle au lieu de fondre. Cela seul suffirait pour démontrer que ces émanations de l'intérieur de la terre ont un degré de chaleur très-réel et sensible. Mais il est inutile de vouloir accumuler ici de nouvelles preuves d’un fait constaté par l'expérience et par les observations : il nous suffit qu'on ne puisse désormais le révoquer en doute, et qu’on reconnaisse cette chaleur intérieure de la terre comme un fait réel et général duquel, comme des autres faits généraux de la nature, on doit déduire les effets particuliers.

Il en est de même du quatrième fait : on ne peut pas douter, après les preuves démonstratives que nous en avons données dans plusieurs articles de notre Théorie de la terre, que les matières dont le globe est composé ne soient de la nature du verre : le fond des minéraux, des végétaux et des animaux n’est qu'une matière vitrescible ; car tous leurs résidus, tous leurs détriments ultérieurs peuvent se réduire en verre. Les matières que les chimistes ont appelées réfractaires, et celles qu'ils regardent comme infusibles parce qu’elles résistent au feu de leurs fourneaux sans se réduire en verre, peuvent néanmoins s’y réduire par l’action d'un feu plus violent. Ainsi toutes les matières qui composent le globe de la terre, du moins toutes celles qui nous sont connues, ont le verre pour base de leur substance, et nous pouvons, en leur faisant subir

la grande action du feu, les réduire toutes ultérieurement à leur premier état.

La liquéfaction primitive de la masse entière de la terre par le feu est donc prouvée dans toute la rigueur qu'exige la plus stricte logique : d'abord, à priori, par le premier fait de son élévation sur l'équateur et de son abaissement sous les pôles ; 2° ab actu, par le second et le troisième fait de la chaleur intérieure de la terre encore subsistante : 3° à posteriori, par le quatrième fait, qui nous démontre le produit de cette action du feu, c'est-à-dire le verre dans toutes les substances terrestres.

Mais, quoique les matières qui composent le globe de la terre aient été primitivement de la nature du verre et qu'on puisse aussi les y réduire ultérieurement, on doit cependant les distinguer et les séparer, relativement aux différents états où elles se trouvent avant ce retour à leur première nature, c'est-à-dire avant leur réduction en verre par le moyen du feu. Cette considération est d'autant plus nécessaire ici, que seule elle peut nous indiquer en quoi diffère la formation de ces matières. On doit donc les diviser d'abord en matières vitrescibles et en matières calcinables :.les premières n'éprouvant aucune action de la part du feu, à moins qu'il ne soit porté à un degré de force capable de les convertir en verre; les autres, au contraire, éprouvant à un degré bien inférieur une action qui les réduit en chaux. La quantité des substances calcaires, quoique fort considérable sur la terre, est néanmoins très-petite en comparaison de la quantité des matières vitrescibles. Le cinquième fait que nous avons mis en avant prouve que leur formation est aussi d’un autre temps et d’un autre élément ; et l’on voit évidemment que

toutes les matières qui n’ont pas été produites immédiate- 11. 21

ment par l’action du feu primitif ont été formées par l’intermède de l’eau, parce que toutes sont composées de coquilles et d’autres débris des productions de la mer. Nous mettons dans la classe des matières vitrescibles Le roc vif, les quartz, les sables, les grès et granites, les ardoises, les schistes, les argiles, les métaux et minéraux métalliques : ces matières prises ensemble forment le vrai fonds du globe, et en composent la principale et trèsgrande partie; toutes ont originairement été produites par le feu primitif. Le sable n’est que du verre en poudre; les argiles, des sables pourris dans l’eau; les ardoises et les schistes, des argiles desséchées et durcies ; le roc vif, les grès, le granite, ne sont que des masses vitreuses ou des sables vitrescibles sous une forme concrète ; les cailloux, les cristaux, les métaux et la plupart des autres minéraux ne sont que les stillations, les exsudations ou les sublimations de ces premières matières, qui toutes nous décèlent leur origine primitive et leur nature commune par leur aptitude à se réduire immédiatement en verre.

Mais les sables et graviers calcaires, les craies, la pierre de taille, le moellon, les marbres, les albâtres, les spaths calcaires, opaques et transparents, toutes les matières, en un mot, qui se convertissent en chaux, ne présentent pas d’abord leur première nature : quoique originairement de verre comme toutes les autres, ces matières calcaires ont passé par des filières qui les ont dénaturées : elles ont été formées dans l’eau; toutes sont entièrement composées de madrépores, de coquilles et de détriments des dépouilles de ces animaux aquatiques, qui seuls savent convertir le liquide en solide et transformer l'eau de la mer en pierre. Les marbres communs et les autres pierres calcaires sont composés de coquilles entières

et de morceaux de coquilles, de madrépores, d’'astroites, etc., dont toutes les parties sont encore évidentes ou très-reconnaissables : les graviers ne sont que les débris des marbres et des pierres calcaires, que l’action de l'air et des gelées détache des rochers, et l’on peut faire de la chaux avec ces graviers, comme l’on en fait avec le marbre ou la pierre : on peut en faire aussi avec les coquilles mêmes, et avec la craie et les tufs, lesquels ne sont encore que des débris ou plutôt des détriments de ces mêmes matières. Les albâtres, et les marbres qu’on doit leur comparer lorsqu'ils contiennent de l’albâtre, peuvent être regardés comme de grandes stalactites, qui se forment aux dépens des autres marbres et des pierres communes : les spaths calcaires se forment de même par l'exsudation ou la stillation dans les matières calcaires, comme le cristal de roche se forme dans les matières vitrescibles. Tout cela peut se prouver par l'inspection de ces matières et par l'examen attentif des monuments de la nature.

Premiers monuments. — On trouve à la surface et à l'intérieur de la terre des coquilles et autres productions de la mer; et toutes les matières qu'on appelle calcaires sont composées de leurs détriments.

Seconds monuments. — En examinant ces coquilles et autres productions marines que l’on tire de la terre, en France, en Angleterre, en Allemagne et dans le reste de l'Europe, on reconnaît qu'une grande partie des espèces d'animaux auxquels ces dépouilles ont appartenu, ne se trouvent pas dans les mers adjacentes, et que ces espèces, ou ne subsistent plus ', ou ne se trouvent que dans les

1... Ou ne subsistent plus : voilà le premier germe de la plus belle de nos sciences actuelles , de la paléontologie. (F.)

mers méridionales. De même, on voit dans les ardoises et dans d’autres matières, à de grandes profondeurs, des impressions de poissons et de plantes, dont aucune espèce n'appartient à notre climat, et lesquelles n'existent plus, ou ne se trouvent subsistantes que dans les climats méridionaux.

Troisièmes monuments. — On trouve en Sibérie et dans les autres contrées septentrionales de l’Europe et de l'Asie, des squelettes, des défenses, des ossements d'éléphant, d’hippopotame et de rhinocéros, en assez grande quantité pour être assuré que les espèces de ces animaux, qui ne peuvent se propager aujourd'hui que dans les terres du Midi, existaient et se propageaient autrefois dans les terres du Nord', et l’on a observé que ces dépouilles d’éléphant et d’autres animaux terrestres se présentent à une assez petite profondeur, au lieu que les coquilles et les autres débris des productions de la mer se trouvent enfouies à de plus grandes profondeurs dans l’intérieur de la terre.

Quatrièmes monuments. — On trouve des défenses et des ossements d'éléphant, ainsi que des dents d'hippopotame, non-seulement dans les terres du nord de notre continent, mais aussi dans celles du nord de l’Amérique, quoique les espèces de l’éléphant et de l’hippopotame n'existent point dans ce continent du Nouveau Monde.

1. Les éléphants, les hippopotames , les rhinocéros, etc., dont on trouve les squelettes dans les terres du Nord, ne sont pas de la même espèce que les éléphants, les rhinocéros et les hippopotames qui vivent aujourd’hui dans les terres du Midi. Ce sont des espèces tout à fait distinctes de cellesci, ce sont des espèces perdues. (F.)

Cinquièmes monuments. — On trouve dans le milieu des continents, dans les lieux les plus éloignés des mers, un nombre infini de coquilles, dont la plupart appartiennent aux animaux de ce genre actuellement existants dans les mers méridionales, et dont plusieurs autres n'ont aucun analogue vivant, en sorte que les espèces en paraissent perdues et détruites par des causes jusqu’à présent inconnues,

En comparant ces monuments avec les faits, on voit d'abord que le temps de la formation des matières vitrescibles est bien plus reculé que celui de la composition des substances calcaires ; et il paraît qu'on peut déjà distinguer quatre et même cinq époques dans la plus grande profondeur des temps : la première, où la matière du globe étant en fusion par le feu, la terre a pris sa forme, et s’est élevée sur l'équateur et abaissée sous les pôles par son mouvement de rotation : la seconde, où cette matière du globe s'étant consolidée a formé les grandes masses de matières vitrescibles : la troisième, où la mer, couvrant la terre actuellement habitée, a nourri les animaux à coquilles dont les dépouilles ont formé les substances calcaires ; et la quatrième, où s’est faite la retraite de ces mêmes mers qui couvraient nos continents. Une cinquième époque, tout aussi clairement indiquée que les quatre premières, est celle du temps où les éléphants, les hippopotames et les autres animaux du Midi ont habité les terres du Nord. Cette époque est évidemment postérieure à la quatrième, puisque les dépouilles de ces animaux terrestres se trouvent presque à la surface de la terre, au lieu que celles des animaux marins sont pour la plupart et dans les mêmes lieux enfouies à de grandes profondeurs.

Quoi! dira-t-on, les éléphants et les autres animaux du Midi ont autrefois habité les terres du Nord? Ce fait, quelque singulier, quelque extraordinaire qu'il puisse paraître, n’en est pas moins certain. On a trouvé et on trouve encore tous les jours en Sibérie, en Russie, et dans les autres contrées septentrionales de l’Europe et de l’Asie, de l’ivoire en grande quantité; ces défenses d’éléphant se tirent à quelques pieds sous terre, ou se découvrent par les eaux lorsqu'elles font tomber les terres du berd des fleuves. On trouve ces ossements et défenses d’éléphant en tant de lieux différents et en si grand nombre, qu'on ne peut plus se borner à dire que ce sont les dépouilles de quelques éléphants amenés par les hommes dans ces climats froids : on est maintenant forcé,. par les preuves réitérées, de convenir que ces animaux étaient autrefois habitants naturels des contrées du Nord, comme ils le sont aujourd'hui des contrées du Midi; et ce qui paraît encore rendre le fait plus merveilleux, c’est-à-dire plus difficile à expliquer, c'est qu’on trouve ces dépouilles des animaux du midi de notre continent, non-seulement dans les provinces de notre nord, mais aussi dans les terres du Canada et des autres parties de l'Amérique septentrionale. Nous avons au Cabinet du Roi plusieurs défenses et un grand nombre d’ossements d’éléphant trouvés en Sibérie : nous avons d’autres défenses et d’autres os d'éléphant qui ont été trouvés en France, et enfin nous avons des défenses d'éléphant et des dents d’hippopotame trouvées en Amérique dans les terres voisines de la rivière d'Ohio. Il est donc nécessaire que ces animaux, qui ne peuvent subsister et ne subsistent en effet aujourd'hui que dans les pays chauds, aient autrefois existé dans les climats du Nord, et que, par conséquent, cette zone froide fût alors aussi

chaude que l’est aujourd'hui notre zone torride ‘; car il n’est pas possible que la forme constitutive, ou si l’on veut l'habitude réelle du corps des animaux, qui est ce qu'il y a de plus fixe dans la nature, ait pu changer au point de donner le tempérament du renne à l'éléphant, ni de supposer que jamais ces animaux du Midi, qui ont besoin d'une grande chaleur pour subsister, eussent pu vivre et se multiplier dans les terres du Nord, si la température du climat eût été aussi froide qu’elle l’est aujourd'hui. M. Gmelin, qui a parcouru la Sibérie et qui a ramassé luimême plusieurs ossements d’éléphant dans ces terres sep tentrionales, cherche à rendre raison du fait en supposant que de grandes inondations survenues dans les terres méridionales ont chassé les éléphants vers les contrées du Nord, où ils auront tous péri à la fois par la rigueur du climat. Mais cette cause supposée n’est pas proportionnelle à l'eflet, on a peut-être déjà tiré du Nord plus d'ivoire ?

1. Buffon raisonne sur un fait qui n'est pas tel qu'il le supposait. Il croyait que les éléphants qui, dans ces anciens temps, habitaient les climats du Nord étaient de la méme espèce que ceux qui habitent aujourd’hui nos terres du Midi; et cela n'est pas : les éléphants qui vivaient alors sont aujourd’hui des espèces perdues. Et il y a plus, c’est que ces espèces, antiques et perdues, semblent avoir été constituées pour vivre dans ces pays froids. — « Je ne pense pas qu'il y ait dés preuves d’un changement de cli- « mat. Les éléphants et les rhinocéros de Sibérie étaient couverts de poils « épais, et pouvaient supporter le froid aussi bien que les ours et les arga- « lis. » (Cuvier, Rech. sur les oss. foss., t. Il, p. 245, édit. de 1834.)

2. Je ne puis m'empêcher de placer ici ce beau passage de Gmelin : « Nous ne révoquons point en doute un fait constaté par une médaille, une « statue, un bas-relief, un seul monument de l'antiquité : pourquoi refu- « serions-nous toute croyance à une aussi grande quantité d'os d’éléphant? « Ces espèces de monuments sont peut-être beaucoup plus anciens, plus « certains et plus précieux que toutes les médailles grecques et romaines. « Leur dispersion générale sur notre globe est une preuve incontestable des « grands changements qu’il a éprouvés. » (Gmelin, Voyage en Sibérie, trad. franc.) — Rien n’est plus intéressant que de voir le chemin qu'a parcouru l'esprit humain pour s'élever peu à peu jusqu’à l'intelligence complète de

que tous les éléphants des Indes actuellement vivants n’en : pourraient fournir; on en tirera bien davantage avec le temps, lorsque ces vastes déserts du Nord, qui sont à peine reconnus, seront peuplés, et que les terres en seront remuées et fouillées par les mains de l’homme. D'ailleurs il serait bien étrange que ces animaux eussent pris la route qui convenait le moins à leur nature, puisqu’en les supposant poussés par des inondations du Midi, il leur restait deux fuites naturelles vers l'Orient et vers l'Occident; et pourquoi fuir jusqu'au soixantième degré du Nord lorsqu'ils pouvaient s'arrêter en chemin ou s’écarter à côté dans des terres plus heureuses ? Et comment concevoir que, par une inondation des mers méridionales, ils aient été chassés à mille lieues dans notre continent, et à plus de trois mille lieues dans l’autre ? Il est impossible qu'un débordement de la mer des grandes Indes ait envoyé des éléphants en Canada ni même en Sibérie, et il est éga-

ces grands phénomènes. Gmelin ne soupconnait pas encore qu'il pût y avoir eu des espèces qui sont aujourd'hui perdues. « Je conjecture, dit-il, que les « éléphants se sont enfuis des lieux qui étaient jadis leur patrie, pour éviter « leur destruction. Quelques-uns auront échappé en allant très-loin, mais « ceux qui se seront réfugiés dans les pays septentrionaux seront tous morts « de froid et de lassitude, ou, noyés dans une inondation, auront été em- « portés au loin par les eaux. » (Liv. cit.) — Buffon est le premier qui ait conçu la grande idée des espèces perdues : « Leurs ossements (les ossements « des grands animaux terrestres), conservés dans le sein de la terre. , ne « laissent pas de nous présenter des espèces d'animaux quadrupèdes qui ne « subsistent plus; il ne faut, pour s'en convaincre, que comparer les « énormes dents à pointes mousses ;… de mème les très-grosses dents car- « rées.. sont encore des débris de corps démesurément gigantesques, dont « nous n'avons ni le modèle exact, ni n’aurions pas même l’idée , sans ces « témoins aussi authentiques qu'irréprochables; ils nous démontrent non- « seulement l'existence passée d'espèces colossales, différentes de toutes les espèces actuellement subsistantes.. » Enfin, Cuvier nous a découvert l’art savant de reconstruire les espèces perdues, d’en réunir les débris épars; et, guidé par les lois certaines des corrélations organiques , il a fondé la paléontologie. (F.)

lement impossible qu'ils y soient arrivés en nombre aussi grand que l'indiquent leurs dépouilles.

Étant peu satisfait de cette explication, j'ai pensé qu'on pouvait en donner une autre plus plausible et qui s'accorde parfaitement avec ma théorie de la terre. Mais avant de la présenter, j'observerai, pour prévenir toutes difficultés : 4° que l’ivoire qu'on trouve en Sibérie et en Canada est certainement de l’ivoire d'éléphant, et non pas de livoire de morse ou vache marine, comme quelques voyageurs l'ont prétendu ; on trouve aussi dans les terres septentriopales de l’ivoire fossile de morse, mais il est différent de celui de l'éléphant ; et il est facile de les distinguer par la comparaison de leur texture intérieure. Les défenses, les dents mâchelières, les omoplates, les fémurs et les autres ossements trouvés dans les terres du Nord, sont certainement des os d'éléphant: nous les avons comparés aux différentes parties respectives du squelette entier de l’éléphant, et l’on ne peut douter de leur identité d'espèce ; les grosses dents carrées trouvées dans ces mêmes terres du Nord, dont la face qui broie est en forme de trèfle, ont tous les caractères des dents molaires de l'hippopotame:; et ces autres énormes dents dont la face qui broie est composée de grosses pointes mousses ont appartenu à une espèce détruite aujourd'hui sur la terre *, comme les

4. L'animal aux énormes dents dont la face qui broie est composée de grosses pointes mousses est le mastodonte : et Buffon dit très-bien que cette espèce est détruite aujourd'hui sur la terre; mais il vient de dire que les grosses dents carrées dont la face qui broie est en forme de trèfle ont tous les caractères des dents molaires de l'hippopotame, et là il se trompe. Ce sont encore des dents de mastodonte, mais des dents à demi usées. — « Quoique Daubenton ait pensé pendant quelque temps qu’une partie de ces « dents pouvaient appartenir à l’hippopotame, il ne tarda pas à revenir à « une opinion meilleure ; et Buffon déclara bientôt que tout porte à croire « que cette ancienne espèce, qu'on doit regarder comme la première et la

grandes volutes appelées cornes d’Ammon sont actuellement détruites dans la mer.

2° Les os et les défenses de ces anciens éléphants sont au moins aussi grands et aussi gros que ceux des éléphants actuels, auxquels nous les avons comparés; ce qui prouve que ces animaux n'habitaient pas les terres du Nord par: force, mais qu'ils v existaient dans leur état de nature et de pleine liberté, puisqu'ils y avaient acquis leurs plus hautes dimensions et pris leur entier accroissement ; ainsi l'on ne peut pas supposer qu'ils y aient été transportés par les hommes; le seul état de captivité, mdépendamment de la rigueur du climat, les aurait réduits au quart ou au tiers de la grandeur que nous montrent leurs dépouilles.

3° La grande quantité que l’on en a déjà trouvée par hasard dans ces terres presque désertes, où personne ne cherche, suffit pour démontrer que ce n’est ni par un seul ou plusieurs accidents, ni dans un seul et même temps que quelques individus de cette espèce se sont trouvés dans ces contrées du Nord, mais qu'il est de nécessité absolue que l'espèce même y ait autrefois existé, subsisté et multiplié, comme elle existe, subsiste et se multiplie aujourd'hui dans les contrées du Midi.

« plus grande de tous les animaux terrestres, n’a subsisté que dans les pre- « miers temps, et n’est point parvenue jusqu'à nous. Néanmoins il n’étendit « point son assertion au delà des grosses dents postérieures, et continua à « regarder les dents moyennes et & demi usées comme des dents d’hippopo- « tame. » (Cuvier, Rech. sur les oss. foss.)

Cuvier est le premier qui ait nettement distingué ce grand quadrupède, aujourd’hui perdu, de l'éléphant et de l’hippopotame : il le nomma, à cause de ses énormes dents, mastodonte.

Cest le mastodonte que W. Hunter regardait, à cause de ces mêmes grosses dents, comme une espèce d’éléphant qui avait pu se nourrir de chair, et appelait l'éléphant carnivore. (F.)

Cela posé, il me semble que la question se réduit à savoir, ou plutôt consiste à chercher s'il y à ou S'il y a eu une cause qui ait pu changer la température dans les diffé rentes parties du globe au point que les terres du Nord, aujourd’hui très-froides, aient autrefois éprouvé le degré de chaleur des terres du Midi.

Quelques physiciens pourraient penser que cet ellet a été produit par le changement de lobliquité de lécliptique, parce qu'à la première vue ce changement semble indiquer que l’inclinaison de l'axe du globe n'étant pas constante, la terre a pu tourner autrefois sur un axe assez éloigné de celui sur lequel elle tourne aujourd'hui pour que la Sibérie se fût alors trouvée sous l'équateur. Les astronomes ont observé que le changement de l’obliquité de l’écliptique est d'environ 45 secondes par siècle ; donc, en supposant cette augmentation successive et constante, il ne faut que soixante siècles pour produire une différence de 45 minutes, et trois mille six cents siècles pour donner celle de 45 degrés; ce qui ramènerait le 60° degré de latitude au 15°, c’est-à-dire les terres de la Sibérie, où les éléphants ont autrefois existé, aux terres de l'Inde, où ils vivent aujourd'hui. Or il ne s’agit, dira-t-on, que d'admettre dans le passé cette longue période de temps pour rendre raison du séjour des éléphants en Sibérie : 1l y à trois cent soixante mille ans que la terre tournait sur un axe éloigné de 45 degrés de celui sur lequel elle tourne aujourd'hui ; le 15° degré de latitude actuelle était alors le 60°, etc.

A cela je réponds que cette idée et le moyen d'explication qui en résulte ne peuvent pas se soutenir lorsqu'on vient à les examiner : le changement de l'obliquité de l'écliptique n’est pas une diminution ou une augmentation

successive et constante ; ce n’est au contraire qu'une variation limitée, et qui se fait tantôt en un sens et tantôt en un autre, laquelle par conséquent n’a jamais pu produire en aucun sens ni pour aucun climat cette différence de h5 degrés d'inclinaison ; car la variation de l’obliquité de l'axe de la terre est causée par l’action des planètes qui déplacent l’écliptique sans affecter l'équateur. En prenant la plus puissante de ces attractions, qui est celle de Vénus, il faudrait douze cent soixante mille ans pour qu’elle pût faire changer de 180 degrés la situation de l’écliptique sur l'orbite de Vénus, et par conséquent produire un changement de 6 degrés 47 minutes dans l’obliquité réelle de l'axe de la terre, puisque 6 degrés A7 minutes sont le double de l’inclinaison de l'orbite de Vénus. De même l'action de Jupiter ne peut, dans un espace de neuf cent trente-six mille ans, changer l’obliquité de l’écliptique que de 2 degrés 38 minutes, et encore cet effet est-il en partie compensé par le précédent : en sorte qu'il n’est pas possible que ce changement de lobliquité de l'axe de la terre aille jamais à 6 degrés; à moins de supposer que toutes les orbites des planètes changeront elles-mêmes ; supposition que nous ne pouvons ni ne devons admettre, puisqu'il n’y a aucune cause qui puisse produire cet effet. Et comme on ne peut juger du passé que par l'inspection du présent et par la vue de l'avenir, il n’est pas possible, quelque loin qu’on veuille reculer les limites du temps, de supposer que la variation de lécliptique ait jamais pu produire une différence de plus de 6 degrés dans les climats de la terre : ainsi cette cause est tout à fait insuflisante, et l'explication qu'on voudrait en tirer doit être rejetée.

Mais je puis donner cette explication si difficile, et la

déduire d’une cause immédiate. Nous venons de voir que le globe terrestre, lorsqu'il a pris sa forme, était dans un état de fluidité; et il est démontré que, l’eau n'ayant pu produire la dissolution des matières terrestres, cette fluidité était une liquéfaction causée par le feu. Or pour passer de ce premier état d'embrasement et de liquéfaction à celui d'une chaleur douce et tempérée, il a fallu du temps : le globe n’a pu se refroidir tout à coup au point où il l’est aujourd'hui. Ainsi dans les premiers temps après sa formation, la chaleur propre de la terre était infiniment plus grande que celle qu'elle reçoit du soleil, puisqu'elle est encore beaucoup plus grande aujourd'hui ; ensuite ce grand feu s'étant dissipé peu à peu, le climat du pôle a éprouvé, comme tous les autres climats, des degrés successifs de moindre chaleur et de refroidissement ; il y a donc eu un temps, et même une longue suite de temps pendant laquelle les terres du Nord, après avoir brûlé comme toutes les autres, ont joui de la même chaleur dont jouissent aujourd'hui les terres du Midi : par conséquent ces terres septentrionales ont pu et dù être habitées par les animaux qui habitent actuellement les terres méridionales, et auxquels cette chaleur est nécessaire. Dès lors le fait, loin d’être extraordinaire, se lie parfaitement avec les autres faits, et n'en est qu'une simple conséquence. Au lieu de s'opposer à la théorie de la terre que nous avons établie, ce même fait en devient au contraire une preuve accessoire qui ne peut que la confirmer dans le point le plus obscur, c’est-à-dire lorsqu'on commence à tomber dans cette profondeur du temps où la lumière du génie semble s’éteindre, et où, faute d'observations, elle parait ne pouvoir nous guider pour aller plus loin.

Une sixième époque, postérieure aux cinq autres, est

celle de la séparation des deux continents. Il est sûr qu'ils n'étaient pas séparés dans le temps que les éléphants vivaient également dans les terres du norä de l'Amérique, de l'Europe et de l'Asie : je dis également, car on trouve de même leurs ossements en Sibérie, en Russie et au Canada. La séparation des continents ne s’est donc faite que dans des temps postérieurs à ceux du séjour de ces animaux dans les terres septentrionales ; mais, comme l’on trouve aussi des défenses d’éléphant en Pologne, en Allemagne, en France, en Italie, on doit en conclure qu'à mesure que les terres septentrionales se refroidissaient, ces animaux se retiraient vers les contrées des zones tempérées où la chaleur du soleil et la plus grande épaisseur du globe compensaient la perte de la chaleur intérieure de la terre; et qu'enfin ces zones s'étant aussi trop refroidies avec le temps, ils ont successivement gagné les climats de la zone torride, qui sont ceux où la chaleur intérieure s’est conservée le plus longtemps par la plus grande épaisseur du sphéroïde de la terre, et les seules où cette chaleur, réunie avec celle du soleil, soit encore assez forte aujourd’hui pour maintenir leur nature et soutenir leur propagation.

De même on trouve en France, et dans toutes les autres parties de l'Europe, des coquilles, des squelettes et des vertèbres d'animaux marins qui ne peuvent subsister que dans les mers les plus méridionales. Il est donc arrivé pour les climats de la mer le même changement de température. que pour ceux de la terre; et ce second fait, s’expliquant, comme le premier, par la même cause, paraît confirmer le tout au point de la démonstration. >

Lorsque l’on compare ces anciens monuments du premier âge de la nature vivante avec ses productions

actuelles, on voit évidemment que la forme constitutive de chaque animal s’est conservée la même et sans altération dans ses principales parties : le type de chaque espèce n'a point changé ; le moule intérieur a conservé sa forme et n’a point varié. Quelque longue qu'on voulût imaginer la succession des temps, quelque nombre de générations qu'on admette ou qu'on suppose, les individus de chaque genre représentent aujourd'hui les formes de ceux des premiers siècles, surtout dans les espèces majeures, dont l'empreinte est plus ferme et la nature plus fixe; car les espèces inférieures ! ont, comme nous l'avons dit, éprouvé d’une manière sensible tous les effets des différentes causes de dégénération. Seulement il est à remarquer au sujet de ces espèces majeures, telles que l'éléphant et l'hippopotame, qu'en comparant leurs dépouilles antiques avec celles de notre temps, on voit qu'en général ces animaux étaient alors plus grands qu'ils ne le sont aujourd’hui ? : la nature était dans sa première vigueur ; la chaleur intérieure de la terre donnait à ses productions toute la force

1. Pas plus que les supérieures : le type de chaque espèce est fixe ; et cette fivité de type pour tout ce qui vit, depuis le plus petit animal jusqu’au plus grand, est une des merveilles de la nature, les plus faites pour être méditées par le philosophe (F.).

2. Ils n'étaient pas plus grands : le mammouth, le mastodonte, etc., ne dépassaient pas, ou ne dépassaient que de fort peu la taille des éléphants actuels ; il y avait alors des rhinocéros aussi grands et d’autres beaucoup plus petits {rhinoceros minulus) que ceux d'aujourd'hui. II y avait un hippopotame de la taille du sanglier {hippopotamus minutus), ete. Il y avait des animaux de tous les ordres, des ordres où se trouvent les espèces les plus petites : des rongeurs, des insectivores, des didelphes : M. Cuvier à trouvé à Montmartre un petit sarigue de la taille de la marmose, etc., etc. La vérité stricte est qu'il y avait alors un beaucoup plus grand nombre de grandes espèces qu'il n’y en a aujourd'hui. Une foule de ces grandes espèces ont disparu : le dinotherium, le megalherium, le mastodonte, etc., etc. - (Voyez, dans mon livre sur la Longévité humaine , le chapitre intitulé : De la quantité de vie sur le globe.) (F.)

et toute l'étendue dont elles étaient susceptibles. Il y a eu dans ce premier âge des géants en tout genre : les nains et les pygmées sont arrivés depuis, c’est-à-dire après le refroidissement; et si (comme d’autres monuments semblent le démontrer) il y a eu des espèces perdues !, c’est à-dire des animaux qui aient autrefois existé et qui n’existent plus, ce ne peuvent être que ceux dont la nature exigeait une chaleur plus grande que la chaleur actuelle de la zone torride. Ges énormes dents molaires, presque carrées et à grosses pointes mousses, ces grandes volutes pétrifiées, dont quelques-unes ont plusieurs pieds de diamètre; plusieurs autres poissons et coquillages fossiles dont on ne retrouve nulle part les analogues vivants, n’ont existé que dans ces premiers temps où la terre et la mer, encore chaudes, devaient nourrir des animaux auxquels ce degré de chaleur était nécessaire, et qui ne subsistent plus aujourd'hui, parce que probablement ils ont péri par le refroidissement.

Voilà donc l’ordre des temps indiqué par les faits et par les monuments; voilà six époques dans la succession des premiers âges de la nature; six espaces de durée dont les limites, quoique indéterminées, n’en sont pas moins réelles: car ces époques ne sont pas, comme celles de l'histoire civile, marquées par des points fixes, ou limitées par des siècles et d’autres portions du temps que nous puissions compter et mesurer exactement ; néanmoins nous pouvons les comparer entre elles, en évaluer la durée

1. Il y en a eu, et beaucoup, je viens de le dire. Le nombre des espèces perdues est, sans aucune comparaison, beaucoup plus grand que celui des espèces vivantes. Le lecteur trouvera, dans mon livre sur la Longévité humaine , la preuve de ce fait très-digne de remarque, savoir, que le nombre

des espèces va toujours en diminuant depuis qu'il y a des animaux sur le globe. (F.)

relative, et rappeler à chacune de ces périodes de durée d'autres monuments et d’autres faits qui nous indiqueront des dates contemporaines, et peut-être aussi quelques époques intermédiaires et subséquentes.

Mais avant d'aller plus loin, hâtons-nous de prévenir une objection grave qui pourrait même dégénérer en imputation !. Comment accordez-vous, dira-t-on, cette haute ancienneté que vous donnez à la matière, avec les traditions sacrées, qui ne donnent au monde que six ou huit mille ans? Quelque fortes que soient vos preuves, quelque fondés que soient vos raisonnements, quelque évidents que soient vos faits, ceux qui sont rapportés dans le livre sacré ne sont-ils pas encore plus certains ? Les contredire, n'est-ce pas manquer à Dieu, qui à eu la bonté de nous les révéler ?

Je suis aflligé toutes les fois qu'on abuse de ce grand, de ce saint nom de Dieu; je suis blessé toutes les fois que l'homme le profane, et qu'il prostitue l’idée du premier Être, en la substituant à celle du fantome de ses opinions. Plus j'ai pénétré dans le sein de la nature, plus j'ai admiré et profondément respecté son auteur; mais un respect aveugle serait superstition : la vraie religion suppose au contraire un respect éclairé.! Voyons donc; tächons d’entendre sainement les premiers faits que l'interprète divin nous à transmis au sujet de la création; recueillons avec soin ces rayons échappés de la lumière céleste : loin d'offusquer la vérité, ils ne peuvent qu’y ajouter un nouveau degré d'éclat et de splendeur.

« Au commencement Dieu créa le ciel et la terre. » Cela ne veut pas dire qu'au commencement Dieu créa

1. Allusion à la petite querelle que lui avait faite la Sorbonne, au sujet de quelques passages de la Théorie de la terre.

Il. 22

le ciel et la terre £els qu’ils sont, puisqu'il est dit immédiatement après, que la terre était informe, et que le soleil, la lune et les étoiles ne furent placés dans le ciel qu'au quatrième jour de la création. On rendrait donc le texte contradictoire à lui-même, si l’on voulait soutenir qu'au commencement Dieu créa le ciel et la terre tels qu'ils sont. Ge fut dans un temps subséquent qu'il les rendit en effet tels qu'ils sont‘, en donnant la forme à la matière, et en plaçant le soleil, la lune et les étoiles dans le ciel. Ainsi, pour entendre sainement ces premières paroles, il faut nécessairement suppléer un mot qui concilie le tout, et lire : Au commencement Dieu créa LA MATIÈRE du ciel et de la terre.

Et ce commencement, ce premier temps le plus ancien de tous, pendant lequel la matière du ciel et de la terre existait sans forme déterminée, parait avoir eu une longue durée, car écoutons attentivement la parole de l'interprète

divin.

« La terre était informe et toute nue, les ténèbres couvraient la face de l'abime, et l'esprit de Dieu élait porté

sur les eaux. »

La terre était, les ténèbres couvraient, l'esprit de Dieu était. Ges expressions, par limparfait du verbe, n'indi-

1. « La science de nos jours nous a appris , et ceci est l’enseignement le « plus grand qu'elle püt nous donner, que ce monde, et, pour nous borner « ici à cette partie du monde qui nous occupe, que ce globe est un ouvrage « de main, l'ouvrage d’une main divine, qu’il a eu son origine, son déve- « loppement, ses progrès successifs, qu'il a commencé sous une forme, qu'il «s’est continué sous une autre, qu'un moment est arrivé où la vie a pu « paraître, qu'elle a paru, et que, depuis qu’elle a paru, elle a été souvent «troublée par de grands et terribles événements... » (Voyez mon livre sur la Longevité humaine, au chapitre de l’Apparition de la vie sur le globe.) (E.)

quent-elles pas que c’est pendant un long espace de temps que la terre a été informe et que les ténèbres ont couvert la face de l'abime ? Si cet état informe, si cette face ténébreuse de labime n’eussent existé qu'un jour, si même cet état n’eût pas duré longtemps, l'écrivain sacré, ou se serait autrement exprimé, ou n'aurait fait aucune mention de ce moment de ténèbres ; il eût passé de la création de la matière en général à la production de ses formes particulières, et n'aurait pas fait un repos appuyé, une pause marquée entre le premier et le second instant des ouvrages de Dieu. Je vois donc clairement que non-seulement on peut, mais que même l’on doit, pour se conformer au sens du texte de l’Écriture sainte, regarder la création de Ja matière en général comme plus ancienne que les productions particulières et successives de ses différentes formes ; et cela se confirme encore par la transition qui suit.

« Or Dieu dit. »

Ce mot or suppose des choses faites et des choses à faire ; c’est le projet d’un nouveau dessein, c’est l’indication d’un décret pour changer l’état ancien ou actuel des choses en un nouvel état.

« Que la lumière soil faite, et la lumière fut faite. »

Voilà la première parole de Dieu; elle est si sublime et si prompte qu'elle nous indique assez que la production de la lumière se fit en un instant: cependant la lumière ne parut pas d'abord ni tout à coup comme un éclair universel, elle demeura pendant du temps confondue avec les ténèbres, et Dieu prit lui-même du temps pour la considérer ; car, est-il dit,

« Dieu vit que la lumière était bonne, et il sépara la lumière d'avec les ténibres. »

L'acte de la séparation de la lumière d'avec les ténèbres est donc évidemment distinct et physiquement éloigné par un espace de temps de l'acte de sa production; et ce temps, pendant lequel il plut à Dieu de la considérer pour voir qu'elle était bonne, c'est-à-dire utile à ses desseins ; ce temps, dis-je, appartient encore et doit s'ajouter à celui du chaos qui ne commenca à se débrouiller que quand la lumière fut séparée des ténèbres.

Voilà donc deux temps, voilà deux espaces de durée que le texte sacré nous force à reconnaitre : le premier, entre la création de la matière en général et la production de la lumière ; le second, entre cette production de la lumière et sa séparation d'avec les ténèbres. Ainsi, loin de manquer à Dieu en donnant à la matière plus d’ancienneté qu'au monde tel qu'il est, c’est au contraire le respecter autant qu'il est en nous, en conformant notre intelligence à sa parole. En effet, la lumière qui éclaire nos àmes ne vient-elle pas de Dieu? les vérités qu'elle nous présente peuvent-elles être contradictoires avec celles qu'il nous à révélées ? Il faut se souvenir que son inspiration divine à passé par les organes de l'homme; que sa parole nous a été transmise dans une langue pauvre, dénuée d'expressions précises pour les idées abstraites, en sorte que l'interprète de cette parole divine a été obligé d’employer souvent des mots dont les acceptions ne sont déterminées que par les circonstances; par exemple, le mot créer et le mot former ou faire sont employés indistinctement pour signifier la même chose ou des choses semblables, tandis que dans nos langues ces deux mots ont chacun un sens très-différent et très-déterminé : créer est

tirer une substance du néant : former ou faire, c’est la tirer de quelque chose sous une forme nouvelle ; et il parait que le mot créer! appartient de préférence, et peut-être uniquement, au premier verset de la Genèse, dont la traduction précise en notre langue doit être : Au commencement Dieu tira du néant la matière du ciel et de la terre; et ce qui prouve que ce mot créer ou tirer du néant ne doit s'appliquer qu'à ces premières paroles, c’est que toute la matière du ciel et de la terre ayant été créée ou tirée du néant dès le commencement, il n’est plus possible, et par conséquent plus permis de supposer de nouvelles créations de matière, puisque alors toute matière n'aurait pas été créée dès le commencement. Par conséquent l'ouvrage des six jours ne peut s'entendre que comme une formation, une production de formes tirées de la matière créée précédemment, et non pas comme d’autres créations de matières nouvelles tirées immédiatement du néant; et en effet, lorsqu'il est question de la lumière, qui est la première de ces formations ou productions tirées du sein dé la matière, il est dit seulement que la lumière soit faite, et non pas, que la lumière soit créée. Tout concourt donc à prouver que la matière ayant été créée in principio, ce ne fut que dans des temps subséquents qu'il plut au souverain Être de lui donner la forme, et qu’au lieu de tout créer et de tout former dans le même instant, comme il l'aurait pu faire s'il eût voulu déployer toute l'étendue de sa toute-puissance, il n'a voulu, au contraire, qu'agir avec le temps, produire successivement et mettre même des repos, des intervalles considérables entre chacun de ses ouvrages. Que pouvons-nous entendre par les six jours

1. Le mot N°2, bara, que l’on traduit ici par créer, se traduit, dans tous les autres passages de l'Écriture, par former ou faire. (Note de Buffon.)

que l’écrivain sacré nous désigne si précisément en les comptant les uns après les autres, sinon six espaces de temps, six intervalles de durée ! ? Et ces espaces de temps indiqués par le nom de ours, faute d’autres expressions, ne peuvent avoir aucun rapport avec nos jours actuels, puisqu'il s'est passé successivement trois de ces jours avant que le soleil ait été placé dans le ciel. Il n’est donc pas possible que ces jours fussent semblables aux nôtres; et l'interprète de Dieu semble l'indiquer assez en les comptant toujours du soir au matin, au lieu que les jours solaires doivent se compter du matin au soir. Ces six jours n'étaient donc pas des jours solaires semblables aux nôtres, ni même des jours de lumière, puisqu'ils commencaient par le soir et finissaient au matin. Ces jours n'étaient pas même égaux, car ils n'auraient pas été proportionnés à l'ouvrage. Ce ne sont donc que six espaces de temps : l'historien sacré ne détermine pas la durée de chacun, mais le sens de la narration semble la rendre assez longue pour que nous puissions l’étendre autant que l’exigent les vérités physiques que nous avons à démontrer. Pourquoi donc se récrier si fort sur cet emprunt du temps, que nous ne faisons qu'autant que nous y sommes forcés par la connaissance démonstrative des phénomènes de la nature ? Pourquoi vouloir nous refuser ce temps, puisque Dieu nous le donne par sa propre parole, et qu’elle serait contradictoire ou inintelligible si nous n’admettions pas l'existence de ces premiers temps antérieurs à la formation du monde £el qu’il est ?

1. Oui, sans doute; mais pourquoi toutes ces discussions de mots? 1l ya eu des époques successives : Moïse le dit, et la terre entière le dit et le raconte comme Moïse. Dégageons-nous ici de tout esprit de dispute et de

contention , et suivons, avec respect, le grand mouvement des mutations du monde. (F.)

A la bonne heure que l’on dise, que l’on soutienne, même rigoureusement, que depuis le dernier terme, depuis la fin des ouvrages de Dieu, c’est-à-dire depuis la création de l’homme, il ne s’est écoulé que six ou huit mille ans, parce que les différentes généalogies du genre humain depuis Adam n’en indiquent pas davantage ; nous devons cette foi, cette marque de soumission et de respect à la plus ancienne, à la plus sacrée de toutes les traditions ; nous lui devons même plus, c’est de ne jamais nous permettre de nous écarter de la lettre de cette sainte tradition que quand la lettre tue, c'est-à-dire quand elle paraît directement opposée à la saine raison et à la vérité des faits de la nature; car toute raison, toute vérité venant également de Dieu, il n’y à de différence entre les vérités qu'il nous à révélées et celles qu'il nous a permis de découvrir par nos observations et nos recherches; il n’y a, dis-je, d'autre différence que celle d'une première faveur faite gratuitement à une seconde grâce qu’il a voulu différer et nous faire mériter par nos travaux; et c’est par cette raison que son interprète n'a parlé aux premiers hommes, encore très-ignorants, que dans le sens vulgaire, et qu'il ne s’est pas élevé au-dessus de leurs connaissances qui, bien loin d'atteindre au vrai système du monde, ne s’étendaient pas même au delà des notions communes, fondées sur le simple rapport des sens ; parce qu'en effet c'était au peuple qu'il fallait parler, et que la parole eût été vaine et inintelligible si elle eût été telle qu'on pourrait la prononcer aujourd'hui, puisque aujourd'hui même il n’y a qu'un petit nombre d'hommes auxquels les vérités astronomiques et physiques soient assez connues pour n'en pouvoir douter, et qui puissent en entendre le langage.

Voyons donc ce qu'était la physique dans ces premiers âges du monde, et ce qu'elle serait encore si l’homme n’eût jamais étudié la nature. On voit le ciel comme une voûte d'azur, dans lequel le soleil et la lune paraissent être les astres les plus considérables, dont le premier produit toujours la lumière du jour, et le second fait souvent celle de la nuit; on les voit paraître ou se lever d’un côté, et disparaître ou se coucher de l’autre, après avoir fourni leur course et donné leur lumière pendant un certain espace de temps. On voit que la mer est de la même couleur que la voûte azurée, et qu’elle paraît toucher au ciel lorsqu'on la regarde au loin. Toutes les idées du peuple sur le système du monde ne portent que sur ces trois ou quatre notions ; et quelque fausses qu’elles soient, il fallait s y conformer pour se faire entendre.

En conséquence de ce que la mer paraît dans le lointain se réunir au ciel, il était naturel d'imaginer qu'il existe en effet des eaux supérieures et des eaux inférieures, dont les unes remplissent le ciel et les autres la mer, et que pour soutenir les eaux supérieures il fallait un firmament, c'est-à-dire un appui, une voûte solide et transparente au travers de laquelle on apercût l’azur des eaux supérieures ; aussi est-il dit : « Que le firmament soit fait

«au milieu des eaux, et qu'il sépare les eaux d'avec les «eaux ; et Dieu fit le firmament, et sépara les eaux qui «étaient sous le firmament de celles qui étaient au-dessus « du firmament, et Dieu donna au firmament le nom de « ciel... et à toutes les eaux rassemblées sous le firmament « le nom de mer. » C’est à ces mêmes idées que se rapportent les cataractes du ciel, c’est-à-dire les portes ou les fenêtres de ce firmament solide qui s’ouvrirent lorsqu'il fallut laisser tomber les eaux supérieures pour noyer la

terre. C’est encore d'après ces mêmes idées qu'il est dit que les poissons et les oiseaux ont eu une origine commune. Les poissons auront été produits par les eaux inférieures, et les oiseaux par les eaux supérieures, parce qu'ils s’approchent par leur vol de la voûte azurée, que le vulgaire n'imagine-pas être beaucoup plus élevée que les nuages. De même le peuple a toujours cru que les étoiles sont attachées comme des clous à cette voûte solide, qu'elles sont plus petites que la lune, et infiniment plus petites que le soleil ; il ne distingue pas même les planètes des étoiles fixes; et c’est par cette raison qu'il n’est fait aucune mention des planètes dans tout le récit de la création ; c’est par la même raison que la lune y est regardée comme le second astre, quoique ce ne soit en effet que le plus petit de tous les corps célestes, etc., etc., etc.

Tout dans le récit de Moïse est mis à la portée de l'intelligence du peuple: tout y est représenté relativement à l'homme vulgaire, auquel il ne s'agissait pas de démontrer le vrai système du monde, mais qu'il suffisait d'instruire de ce qu'il devait au Créateur, en lui montrant les effets de sa toute-puissance comme autant de bienfaits : les vérités de la nature ne devaient paraitre qu'avec le temps, et le souverain Etre se les réservait comme le plus sûr moyen de rappeler l'homme à lui, lorsque sa foi, déclinant dans la suite des siècles, serait devenue chancelante : lorsque, éloigné de son origine, il pourrait l'oublier; lorsque enfin, trop accoutumé au spectacle de la nature, il n'en serait plus touché et viendrait à en méconnaitre l’auteur, Il était donc nécessaire de raffermir de temps en temps, et même d'agrandir l'idée de Dieu dans l'esprit et dans le cœur de l'homme. Or chaque découverte produit ce grand effet; chaque nouveau pas que nous faisons dans

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la nature nous rapproche du Créateur. Une vérité nouvelle est une espèce de miracle, l'effet en est le même, et elle ne diffère du vrai miracle, qu'en ce que celui-ci est un coup d'éclat que Dieu frappe immédiatement et rarement, au lieu qu'il se sert de l’homme pour découvrir et manifester les merveilles dont il a rempli le sein de la nature; et que comme ces merveilles s’opèrent à tout instant, qu'elles sont exposées de tout temps et pour tous les temps à sa contemplation, Dieu le rappelle incessamment à lui, non-seulement par le spectacle actuel, mais encore par le développement successif de ses œuvres.

Au reste, je ne me suis permis cette interprétation des premiers versets de la Genèse que dans la vue d'opérer un grand bien : ce serait de concilier à jamais la science de la nature avec celle de la théologie. Elles ne peuvent, selon moi, être en contradiction qu’en apparence; et mon explication semble le démontrer. Mais si cette explication, quoique simple et très-claire, paraît insuffisante et même hors de propos à quelques esprits trop strictement attachés à la lettre, je les prie de me juger par l'intention, et de considérer que mon système sur les époques de la nature étant purement hypothétique, il ne peut nuire aux vérités révélées, qui sont autant d’axiomes immuables, indépendants de toute hypothèse, et auxquels j'ai soumis et je soumets mes pensées.

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