‹ Chefs-d'uvre littéraires de Buffon /cavec une introdChapitre 44 sur 48 · RARE LS · texte numérisé non relu

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attendre d'une sage administration de forces et de puissance pour la culture de la terre, pour le transport et le commerce de ses productions, pour l'augmentation des subsistances, en un mot, pour tous les besoins, et même pour les plaisirs du seul maître qui puisse payer leurs services par ses soins.

Et dans ce petit nombre d'espèces d'animaux dont l'homme à fait choix, celles de la poule et du cochon qui sont les plus fécondes, sont aussi les plus généralement répandues, comme si l'aptitude à la plus grande multiplication était accompagnée de cette vigueur de tempérament qui brave tous les inconvénients. On a trouvé la poule et le cochon dans les parties les moins fréquentées de la terre, à Otahiti et dans les autres îles de tous temps inconnues et les plus éloignées des continents; il semble que ces espèces aient suivi celle de l’homme dans toutes ses migrations. Dans le continent isolé de l'Amérique méridionale où nul de nos animaux n’a pu pénétrer, on a trouvé le pécari et la poule sauvage, qui, quoique plus petits et un peu différents du cochon et de la poule de notre continent, doivent néanmoins être regardés comme espèces très-voisines, qu'on pourrait de même réduire en domesticité; mais l'homme sauvage, n'ayant point d'idée de la société, n'a pas même cherché celle des animaux. Dans toutes les terres de l'Amérique méridionale, les sauvages n'ont point d'animaux domestiques; ils détruisent indifféremment les bonnes espèces comme les mauvaises : ils ne font choix d'aucune pour les élever et les multiplier, tandis qu'une seule espèce féconde comme celle du kocco", qu'ils ont sous la main, leur fournirait sans peine, et seu-

1. Gros oiseau très-fécond, et dont la chair est aussi bonne que celle du faisan. (B.)

lement avec un peu de soin, plus de subsistances qu'ils ne peuvent s’en procurer par leurs chasses pénibles.

Aussi le premier trait de l’homme qui commence à se civiliser est l'empire qu’il sait prendre sur les animaux, et ce premier trait de son intelligence devient ensuite le plus grand caractère de sa puissance sur la nature; car ce n'est qu'après se les être soumis qu'il a, par leur secours, changé la face de la terre, converti les déserts en guérets et les bruyères en épis. En multipliant les espèces utiles d'animaux, l’homme augmente sur la terre la quantité de mouvement et de vie: il ennoblit en même temps la suite entière des êtres ! et S'ennoblit lui-même en transformant le végétal en animal et tous deux en sa propre substance qui se répand ensuite par une nombreuse multiplication : partout il produit l'abondance, toujours suivie de la grande population; des millions d'hommes existent dans le même espace qu'occupaient autrefois deux ou trois cents sauvages, des milliers d'animaux où il y avait à peine quelques individus; par lui et pour lui les germes précieux sont les seuls développés, les productions de la classe la plus noble les seules cultivées; sur l'arbre immense de la fécondité, les branches à fruit seules subsistantes et toutes perfectionnées.

Le grain dont l’homme fait son pain n’est point un don de la nature, mais le grand, l’utile fruit de ses recherches et de son intelligence dans le premier des arts ;

1. L'homme augmente sur la terre la quantité de mouvement et de vie, il ennoblit la suite entière des étres.… Tout ce tableau de la puissance de l'homme sur la nature est aussi admirablement écrit que finement et profondément pensé. Buffon semble avoir voulu peindre avec plus de délicatesse et de réflexion cette dernière époque, marquée par l’avénement de l'intelligence sur terre, et, si j’ose ainsi parler, par le concours de l’auxiliaire que Dreu s’est donné. (F.)

nulle part sur la terre on n’a trouvé du blé sauvage !, et c'est évidemment une herbe perfectionnée par ses soins: il a donc fallu reconnaître et choisir, entre mille et mille autres, cette herbe précieuse ; il a fallu la semer, la recueillir nombre de fois pour s’apercevoir de sa multiplication, toujours proportionnée à la culture et à l’engrais des terres. Et cette propriété, pour ainsi dire unique, qu'a le froment de résister dans son premier âge aux froids de nos hivers, quoique soumis, comme toutes les plantes annuelles, à périr après avoir donné sa graine, et la qualité merveilleuse de cette graine qui convient à tous les hommes, à tous les animaux, à presque tous les climats, qui d’ailleurs se conserve longtemps sans altération, sans perdre la puissance de se reproduire, tout nous démontre que c'est la plus heureuse découverte que l’homme ait jamais faite, et que, quelque ancienne qu'on veuille la supposer, elle a néanmoins été précédée de l’art de l’agriculture fondé sur la science, et perfectionné par l’observation.

Si l’on veut des exemples plus modernes et même récents de la puissance de l’homme sur la nature des végétaux, il n’y a qu'à comparer nos légumes, nos fleurs et nos fruits avec les mêmes espèces telles qu'elles étaient il y a cent cinquante ans: cette comparaison peut se faire immédiatement et très-précisément en parcourant des yeux la grande collection de dessins coloriés, commencée dès le temps de Gaston d'Orléans et qui se continue encore

1. Nous ne connaissons point le blé sauvage : on l’a fait venir de la Tartarie, de la Perse, etc., mais tout cela sur des fondements peu certains. 11 en est très-probablement du froment comme de plusieurs de nos animaux domestiques, du cheval, du chien, etc., dont le type sauvage, la souche n'existe plus : l’homme ne s’est pas seulement soumis quelques individus dans l'espèce; il a fait la conquête de l'espèce entière. (F.)

aujourd'hui au Jardin du Roi; on y verra peut-être avec surprise que les plus belles fleurs de ce temps, renoncules, œillets, tulipes, oreilles-d’ours, etc., seraient rejetées aujourd'hui, je ne dis pas par nos fleuristes, mais par les jardiniérs de village. Ces fleurs, quoique déjà cultivées alors, n'étaient pas encore bien loin de leur état de nature : un simple rang de pétales, de longs pistils et des couleurs dures ou fausses, sans velouté, sans variété, sans nuances, tous caractères agrestes de la nature sauvage. Dans les plantes potagères, une seule espèce de chicorée et deux sortes de laitues, toutes deux assez mauvaises, tandis qu'aujourd'hui nous pouvons compter plus de cinquante laitues et chicorées, toutes très-bonnes au goût. Nous pouvons de même donner la date très-moderne de nos meilleurs fruits à pepins et à noyaux, tous différents de ceux des anciens auxquels ils ne ressemblent que de nom : d'ordinaire les choses restent, et les noms changent avec le temps; ici c’est le contraire , les noms sont demeurés, et les choses ont changé ; nos pêches, nos abricots, nos poires sont des productions nouvelles auxquelles on a conservé les vieux noms des productions antérieures. Pour n’en pas douter, il ne faut que comparer nos fleurs et nos fruits avec les descriptions ou plutôt les notices que les auteurs grecs et latins nous en ont laissées; toutes leurs fleurs étaient simples et tous leurs arbres fruitiers n'étaient que des sauvageons assez mal choisis dans chaque genre, dont les petits fruits âpres ou secs n'avaient ni la saveur ni la beauté des nôtres.

Ce n’est pas qu’il y ait aucune de ces bonnes et nouvelles espèces qui ne soit originairement issue d’un sauvageon ; mais combien de fois n’a-t-il pas fallu que l’homme ait tenté la nature pour en obtenir ces espèces

excellentes! combien de milliers de germes n'a-t-il pas été obligé de confier à la terre pour qu'elle les ait enfin produits! Ce n’est qu'en semant, élevant, cultivant et mettant à fruit un nombre presque infini de végétaux de la même espèce, qu'il a pu reconnaitre quelques individus portant des fruits plus doux et meilleurs que les autres: et cette première découverte, qui suppose déjà tant de soins, serait encore demeurée stérile à jamais, s’il n’en eût fait une seconde qui suppose autant de génie que la première exigeait de patience; c'est d'avoir trouvé le moyen de multiplier par la grefle ces individus précieux, qui malheureusement ne peuvent faire une lignée aussi noble qu'eux ni propager par eux-mêmes leurs excellentes qualités; et cela seul prouve que ce ne sont en effet que des qualités purement individuelles et non des propriétés spécifiques ; car les pepins ou noyaux de ces excellents fruits ne produisent, comme les autres, que de simples sauvageons, et par conséquent ils ne forment pas des espèces qui en soient essentiellement différentes; mais, au moyen de la greffe, l'homme a pour ainsi dire créé des espèces secondaires qu'il peut propager et multiplier à son gré : le bouton ou la petite branche qu'il joint au sauvageon renferme cette qualité individuelle qui ne peut se transmettre par la graine, et qui n’a besoin que de se développer pour produire les mêmes fruits que l'individu dont on les a séparés pour les unir au sauvageon, lequel ne leur communique aucune de ses mauvaises qualités, parce qu'il n'a pas contribué à leur formation, qu'il n'est pas une mère, mais une simple nourrice qui ne sert qu'à leur développement par la nutrition.

Dans les animaux, la plupart des qualités qui paraissent individuelles ne laissent pas de se transmettre et de

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