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habite les parties les plus boréales de l'ancien et du nouveau continent, se trouve en même temps au cap de Bonne- Espérance, et nous trouverons que l'animal dont il parle n’est point un renard, mais un chacal. Nous reconnaîtrons que l'animal du cap de Bonne-Espérance, que le même auteur désigne par le nom de cochon de terre, et qui vit de fourmis, ne doit pas être confondu avec les fourmiliers d'Amérique, et qu'en effet cet animal du Cap est vraisemblablement le lézard écailleux, qui n’a de commun avec les fourmiliers que de manger des fourmis. De même, s'il eût fait attention que l'élan est un animal du Nord, il n’eût pas appelé de ce nom un animal d'Afrique, qui n'est qu'une gazelle. Le phoca, qui n’habite que les rivages des mers septentrionales, ne doit pas se trouver au cap de Bonne-Espérance. La genette, qui est un animal de l'Espagne, de l’Asie Mineure, etc., et qui ne se trouve que dans l’ancien continent, ne doit pas être indiquée par le nom de Coati, qui est américain, comme on le trouve dans M. Klein. L'ysquiepatl du Mexique, animal qui répand une odeur empestée, et que, par cette raison, nous appellerons mouffette, ne doit pas ètre pris pour un petit renard ou pour un blaireau. Le coati-mondi d'Amérique ne doit pas être confondu, comme l’a fait Aldrovande, avec le blaireaucochon, dont on n’a jamais parlé que comme d’un animal d'Europe. Mais je n’ai pas entrepris d'indiquer ici toutes les erreurs de la nomenclature des quadrupèdes ; je veux seulement prouver qu'il y en aurait moins, si l’on eût fait quelque attention à la différence des climats, si l’on eût assez étudié l'histoire des animaux pour reconnaître, comme nous l'avons fait les premiers, que ceux des parties méridionales de chaque continent ne se trouvent pas dans tous les deux à la fois; et enfin si l’on se fût en
même temps abstenu de faire des noms génériques qui confondént ensemble une grande quantité d'espèces, nonseulement différentes, mais souvent très-éloignées les unes des autres.
Le vrai travail d'un nomenclateur ne consiste point ici à faire des recherches pour allonger sa liste, mais des comparaisons raisonnées pour la raccourcir. Rien n'est plus aisé que de prendre dans tous les auteurs qui ont écrit des animaux les noms et les phrases pour en faire une table, qui deviendra d'autant plus longue, qu'on examinera moins : rien n'est plus diflicile que de les comparer avec assez de discernement pour réduire cette table à sa juste dimension. Je le répète, il n°y a pas dans toute la terre habitable et connue deux cents espèces d'animaux quadrupèdes, en y comprenant même les singes pour quarante ; il ne s’agit donc que de leur assigner à chacun leur nom, et il ne faudra, pour posséder parfaitement cette nomenclature, qu'un très-médiocre usage de sa mémoire, puisqu'il ne s'agira que de retenir ces deux cents noms. À quoi sert-il donc d'avoir fait pour les quadrupèdes des classes, des genres, des méthodes en un mot, qui ne sont que des échafaudages qu'on à imaginés pour aider la mémoire dans la connaissance des plantes, dont le nombre est en ellet trop grand, les différences trop petites, les espèces trop peu constantes, et le détail trop minutieux et trop indifférent pour ne pas les considérer par blocs, et en faire des tas ou des genres, en mettant ensemble celles qui paraissent se ressembler le plus ? Car, comme dans toutes les productions de l'esprit, ce qui est absolument inutile est toujours mal imaginé et devient souvent nuisible, il est arrivé qu'au lieu d'une liste de deux cents noms, à quoi se réduit toute la nomen-
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clature des quadrupèdes, on a fait des dictionnaires d’un si grand nombre de termes et de phrases, qu'il faut plus de travail pour les débrouiller qu'il n’en a fallu pour les composer. Pourquoi faire du jargon et des phrases lorsqu'on peut parler clair, en ne prononçant qu'un nom simple? Pourquoi changer toutes les acceptions des termes, sous le prétexte de faire des classes et des genres? Pourquoi, lorsque l’on fait un genre d’une douzaine d'animaux par exemple, sous le nom de genre du lapin, le lapin même ne s’y trouve-t-il pas, et qu'il faut l'aller chercher dans le genre du lièvre? N’est-il pas absurde, disons mieux, il n’est que ridicule de faire des classes où l’on rassemble les genres les plus éloignés, par exemple, de mettre ensemble dans la première l’homme et la chauve-souris, dans la seconde l'éléphant et le lézard écailleux, dans la troisième le lion et le furet, dans la quatrième le cochon et la taupe, dans la cinquième le rhinocéros et le rat, etc. Ces idées mal conçues ne peuvent se soutenir : aussi les ouvrages qui les contiennent sont-ils successivement détruits par leurs propres auteurs; une édition contredit l’autre, et le tout n’a de mérite que pour des écoliers ou des enfants, toujours dupes du mystère, à qui l'air méthodique parait scientifique, et qui ont enfin d'autant plus de respect pour leur maître, qu'il a plus d'art à leur présenter les choses les plus claires et les plus aisées sous un point de vue le plus obscur et le plus difficile.
En comparant la quatrième édition de l'ouvrage M. Linnæus avec la dixième, que nous venons de citer, l'homme n’est pas dans la première classe ou dans le premier ordre avec la chauve-souris, mais avee le lézard écailleux ; l'éléphant, le cochon, le rhinocéros, au lieu de se trouver le premier avec le lézard écailleux, le second avec la taupe,
DE BUFFON. si
et le troisième avec le rat, se trouvent tous trois ensemble avec la musaraigne : au lieu de cinq ordres ou classes principales antropomorpha, feræ, glires, jumenta, pecoru, auxquelles il avait réduit tous les quadrupèdes, l’auteur dans cette dernière édition en a fait sept, primates, brute, feræ, bestiæ, glires, pecora, belluæ. On peut juger, par ces changements essentiels et très-généraux, de tous ceux qui se trouvent dans les genres, et combien les espèces, qui sont cependant les seules choses réelles, y sont ballottées, transportées et mal mises ensemble. Il y a maintenant déux espèces d'hommes, l'homme de jour et l'homme de nuit, homo diurnus sapiens, homo nocturnus troglodites; ce sont, dit l'auteur, deux espèces très-distinctes, et il faut bien se garder de croire que ce n’est qu'une variété. N'est-ce pas ajouter des fables à des absurdités ? et peut-on présenter le résultat des contes de bonnes femmes, ou les visions mensongères de quelques voyageurs suspects, comme faisant partie principale du système de la nature? De plus, ne vaudrait-il pas mieux se taire sur les choses qu’on ignore que d'établir des caractères essentiels et des différences générales sur des erreurs grossières, en assurant, par exemple, que dans tous les animaux à mamelles, la femme seule a un clitoris; tandis que nous savons, par la dissection que nous avons vu faire de plus de cent espèces d'animaux, que le clitoris ne manque à aucune femelle? Mais j'abandonne cette critique, qui cependant pourrait être beaucoup plus longue, parce qu'elle ne fait point ici mon principal objet; j'en ai dit assez pour que l’on soit en garde contre les erreurs, tant générales que particulières, qui ne se trouvent nulle part en aussi grand nombre que dans ces ouvrages
de nomenclature, parce que, voulant tout y comprendre, [LA 6
on est forcé d'y réunir tout ce que l'on ne sait pas au peu qu’on sait.
En tirant des conséquences générales de tout ce que nous avons dit, nous trouverons que l'homme est le seul des êtres vivants dont la nature soit assez forte, assez étendue, assez flexible pour pouvoir subsister, se multiplier partout, et se prêter aux influences de tous les climats de la terre; nous verrons évidemment qu'aucun des animaux n’a obtenu ce grand privilége ; que, loin de pouvoir se multiplier partout, la plupart sont bornés et confinés dans de certains climats, et même dans des contrées particulières. L'homme est en tout l'ouvrage du ciel; les animaux ne sont à beaucoup d'égards que des productions de la terre : ceux d'un continent ne se trouvent pas dans l’autre; ceux qui s'y trouvent sont altérés, rapetissés, changés souvent au point d'être méconnaissables : en faut-il plus pour être convaincu que l'empreinte de leur forme n’est pas inaltérable, que leur nature, beaucoup moins constante que celle de l’homme, peut se varier et même se changer absolument avec le temps, que par la même raison les espèces les moins parfaites, les plus délicates, les plus pesantes, les moins agissantes, les moins armées, etc., ont déjà disparu ou disparaitront ? leur état, leur vie, leur être, dépendent de la forme que l'homme donne ou laisse à la surface de la terre.
Le prodigieux mammoulh, animal quadrupède, dont * nous avons souvent considéré les ossements énormes avec étonnement, et que nous avons jugé six fois au moins plus grand que le plus fort éléphant, n’existe plus nulle part; et cependant on a trouvé de ses dépouilles en plusieurs endroits éloignés les uns des autres, comme en Irlande, en Sibérie, à la Louisiane, etc. Cette espèce était
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certainement la première, la plus grande, la plus forte de tous les quadrupèdes : puisqu'elle a disparu, combien d’autres plus petites, plus faibles et moins remarquables, ont dû périr aussi sans nous avoir laissé ni témoignages ni renseignements sur leur existence passée! Combien d'autres espèces s'étant dénaturées, c'est-à-dire perfectionnées ou dégradées par les grandes vicissitudes de la terre et des eaux, par l'abandon ou la culture de la nature, par la longue influence d'un climat devenu contraire ou favorable, ne sont plus les mêmes qu'elles étaient autrefois ! et cependant les animaux quadrupèdes sont, après l'homme, les êtres dont la nature est la plus fixe et ia forme la plus constante : ceile des oiseaux et des poissons varie davantage, celle des insectes encore plus, et si l'on descend jusqu'aux plantes, que l'on ne doit point exclure de la nature vivante, on sera surpris de la promptitude avec laquelle les espèces varient, et de la facilité qu'elles ont à se dénaturer en prenant de nouvelles formes,
Il ne serait donc pas impossible que, même sans intervertir l’ordre de la nature, tous ces animaux du Nouveau- Monde ne fussent dans le fond les mêmes que ceux de l'ancien, desquels ils auraient autrefois tiré leur origine ; on pourrait dire qu'en ayant été séparés dans la suite par des mers immenses ou par des terres impraticables, ils auront avec le temps recu toutes les impressions, subi tous les effets d’un climat devenu nouveau lui-même, et qui aurait aussi changé de qualité par les causes mêmes qui ont produit la séparation; que par conséquent ils se seront avec le temps rapetissés, dénaturés, etc. Mais cela ne doit pas nous empêcher de les regarder aujourd'hui comme des animaux d'espèces différentes : de quelque
cause que vienne cette différence, qu'elle ait été produite par le temps, le climat et la terre, ou qu'elle soit de même date que la création, elle n’en est pas moins réelle : la nature, je l’avoue, est dans un mouvement de flux continuel ; mais c’est assez pour l’homme de la saisir dans l'instant de son siècle, et de jeter quelques regards en arrière et en avant pour tâcher d'entrevoir ce que jadis elle pouvait être, et ce que dans la suite elle pourrait devenir.
Et à l'égard de l'utilité particulière que nous pouvons tirer de ces recherches sur la comparaison des animaux, ‘° on sent bien qu'indépendamment des corrections de la nomenclature, dont nous avons donné quelques exemples, nos connaissances sur les animaux en seront plus étendues, moins imparfaites et plus sûres ; que nous risquerons moins d'attribuer à un animal d'Amérique ce qui n’appartient qu'à celui des Indes orientales, qui porte le même nom ; qu'en parlant des animaux étrangers sur les notices des voyageurs, nous saurons mieux distinguer les noms et les faits, et les rapporter aux vraies espèces; qu’enfin l'histoire des animaux que nous sommes chargé d'écrire en sera moins fautive, et peut-être plus lumineuse et plus complète.