GBBFS-D'OEUV. DE BOSS. — T. I
fondu longtemps mes pensées^ parce que, dans la haute idée que j'avais conçue de l'apôtre , je ne pouvais rien dire qui lui fût égal, et il ne me permettait rien qui fût au-dessous.
Que me reste-t-il donc, chrétiens, après vous avoir confessé ma faiblesse et tnôn impuissance , sinon de recourir à celui qui a inspiré à saint Paul les paroles que j'ai rapportées : Cum infirmar , tune potens sum , « Je <i suis puissant, lorsque je suis faible? » Après ces beaux mots de mon grand apôtre, il ne m'est plus permis de me plaindre; et je ne crains pas de dire avec lui, que <c je me plais dans cette faiblesse , o qui me promet un secours divin : Placeo mihi in infirmitalibus. Hais, pour obtenir cette grâce, il nous faut encore recourir à celle dans laquelle le mystère ne s'est accompli qu'après qu'elle a reconnu qu'il passait ses forces; c'est la bienheureuse Marie , que nous saluerons en disant : Ave.
Parmi tant d'actions glorieuses et tant de choses extraordinaires qui se présentent ensemble à ma vue^ quand je considère l'histoire de l'incomparable docteur des gentils, ne vous étonnez pas, chrétiens, si, laissant à part ses miracles et ses hautes révélations, et cette sagesse toute divine et vraiment digne du troisième ciel, qui parait dans ses écrits admif^ables, et tant d'autres sujets illustres qui rempliraient d'abord vos esprits de nobles et magnifiques idées, je me réduis à vous faire voir les infirmités de ce gï*and apôtre , et si c'est sur ce seul objet que je vous prie d'arrêter vos yeux. Ce qui m'a porté à ce choix, c'est que, devant vous prêcher saint Paul , je me suis senti obligé d'entrer dans l'esprit de saint Paul lui-même , et de prendre ses sentiments. C'est pourquoi , l'ayant entendu nous prêcher avec tant de zèle qu'il ne se glorifie que dans ses faiblesses, et
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qae ses infirmitéd- font sa force : Cum enim infirmor , iunc potens $um , je saisies mouvements qu'il m'inspire, et je médite son panégyrique , en tâchant de vous faire voir ces faiblesses toutes-pnissantes, par lesquelles il a établi rÉglise> renversé la sagesse humaine^ et captivé tout entendement sous l'obéissance de Jésus^Christ.
Entrons donc, avant toutes choses > dans le sens de cette parole, et examinons les raisons pour lesquelles le divin Paul ne se croit fort que dans sa faiblesse : c'est œ qu'il m'est aisé de vous faire entendre. Il se souvendty dirétiensy de son Dieu anéanti pour l'amour des hommes; il savait que si ce grand monde, et ce qu'il enferme en son vaste sein, est l'ouvrage de sa puissance, il avait fait un monde nouveau, un monde racheté par ^ son saûg, et régénéré par sa mort, c'est^-dire, sa sainte Eglise, qui est l'œuvre de sa faiblesse. C'est ce que re- | garde saint Paul; et après ces grandes pensées, il jette aussitôt les yeux sur lui-même. C'est là qu'il admire sa Vocation : il se voit choisi , dés l'éternité , pour être le prédicateur des gentils ; et comme l'Église doit être formée de ces nations infidèles , dont il est ordonné l'apôtre, il s'ensuit manifestement qu'il est le principal coopéràteui^ de la grâce de Jésus-Christ dans l'établissement de l'Église.
Quels seront ses sentiments, chrétiens, dans une entreprise si haute, où la Providence l'appelle? l'exécutera-t-il par la force? Hais, outre que la sienne n'y peut pas sufGre,le Saint-Esprit lui a fait connaître que la volonté du Père céleste , c'est que cet ouvrage divin soit soutenu par l'infirmité : «c Dieu , dit-il ^ , a choisi ce qui << est infirme, pour détruire ce qui est puissant. » Par conséquent, que lui reste-t-il, sinon de consacrer au
» I. Cor., T, 27.
Sauveur une faiblesse soumise et obéissante^ et de confesser son infirmité , afin d'être le digne ministre de ce Dieu qui, étant si fort par nature, s'est faut infirme pour notre salut? Voilà donc la raison solide pour laquelle il se considère comme un instrument inutile , qui n'a de vertu ni de force qu'à cause de la main qui l'emploie ; et c'est pour cela, chrétiens, qu'il triomphe dans son impuissance, et qu'en avouant qu'il est faible, il ose dire qu'il est tout-puissant : Cwn eniminfirmoTy tune potenssum.
Mais pour nous convaincre par expérience de la vérité qu'il nous prêche, il faut voir ce grand homme dans trois fonctions importantes du ministère qui lui est commis. Car ce n'est pas mon dessein, messieurs, de considérer aujourd'hui saint Paul dans sa vie particulière : je me propose de le regarder dans les emplois de l'apostolat , et je les réduis à trois chefs : la prédication , les combats, le gouvernement ecclésiastique.
Entendez ceci, chrétiens, et voyez la liaison nécessaire de ces trois obligations dont le charge son apostolat. Car il fallait premièrement établir l'Église, et c'est ce qu'a fait la prédication : mais d'autant que cette Église naissante devait être dès son berceau attaquée par toute la terre, en même temps qu'on l'établissait, il fallait se préparer à combattre; et parce qu'un si grand établissement se dissiperait de lui-même, si les esprits n'étaient bien conduits , après avoir si bien soutenu l'Église contre ceux qui l'attaquaient au dehors, il fallait la maintenir au dedans par le bon ordre de la discipline. De sorte que la prédication devait précéder, parce que la foi commence par l'ouïe : après, les combats devaient suivre; car aussitôt que l'Évangile parut, les persécutions s'élevèrent : enfin le gouvernement ecclésiastique devait assurer les conquêtes, en tenant les peuples conquis dans l'obéissance par une police toute divine.
C'est, mes frères, à ces trois choses que se rapportent tous les' tl^avaux de l'apôtre; et nous le pouvons aisément conjiaitre parle récit qu'il ^n fait lui-même dans ce merveilleux chapitre onzième de la seconde aux Corinthiens. Il raconte premièrement ses fatigues et ses voyages laborieux; et n'est-ce pas la prédication qui les lui faisait entreprendre , pour porter par toute la terre l'Évangile du Fils de Dieu? Il raconte aussi ses périls, et tant de cruelles persécutions qui ont éprouvé sa constance; et voilà quels sont ses combats. Enfin, il ajoute à toutes ses peines les inquiétudes qui le travaillaient dans le soin de conduire toutes les Églises : Sollidtudo omnium Ecclesiarum * ; et c'est ce qui regarde le gouvernement.
Ainsi vous voyez en peu de paroles tout ce qui occupe l'esprit de saint Paiil : il prêche, il combat, il gouverne; et, messieurs , le pourrez-vous croire? il est faible dans tous ces emplois. Et premièrement , il est assuré que saint Paul est faible en prêchant, puisque sa prédication n'est pas. appuyée, ni sur la force de l'éloquence, ni sur ces doctes raisonnements que la philosophie a rendus plausibles : Non in persiMsibilibus humanœ sapientiœ verbis^. Secondement, il n'est pas moins clair qu'il est faible dans les combats, puisque lorsque tout le monde l'attaque, il né résiste à ses ennemis qu'en s'abandonnant à leur violence : Facti sumus sicut oves occisionis^ : il est donc faible en ces deux états. Mais peut-être que parmi ses frères, où la grôxîe de l'apostolat et l'autorité du gouvernement lui donnent un rang si considérable , ce grand homme paraîtra plus fort? Non , fidèles , ne le croyez pas : c'est là que vous le verrez plus infirme. Il se souvient qu'il est le disciple de celui qui a dit dans
* II. Cor, y XI, 28. — » I. Cor., il, 4. — ^ Rom.y Viii, 36.
31k 1>ANËGYRIQUE
son Évangile , qu'il n'est pas venu pour être servi , mais afin de servir lui-même' : c'est pourquoi il ne gouverne pas les fidèles en leur faisant supporter le joug d'une autorité superbe et impérieuse ; mais il les gouverne par la charité ^ en se faisant infirme avec eux ^ Foetus sum infirmis infirmus , et se rendant serviteur de tous , Omnium me servum feci *. Il est donc infirme partout , soit qu'il prêche^ soit qu'il combatte, soit qu'il gouverne le peuple de Dieu^ par l'autorité de l'apostolat; et^ ce qui est le plus admirable^ c'est qu'au milieu de tant de faiblesse^ il nous dit d'im ton de victorieux^ qu'il est fort , qu'il est puissant , qu'il est invicible : Cwn enim infirmer, tune pptens sum.
Ah ! mes frères^ ne voyez-vous pas la raison qui lui donne cette hardiesse? C'est qu'il sent qu'il est le ministre de ce Dieu qui^ se faisant faible^ n'a pas perdu sa toute-puissance. Plein de cette haute pensée^ il voit Isa faiblesse au-dessus de tout. U croit que ses prédications persuaderont j, parce qu'elles n'ont pmnt de force pour persuader; il croit qu'il surmontera dans tous les combats^ parce qu'il B^a point d'armes pour se dé? fendre; il croit (|u'il pounra tout sur ses frères dans l'ordre du gouvernement ecclésiastique j^ parce qu'il s'abaissera à leurs pieds , et se jraidra l'esclave de tous par la servitude de la charité. Tant il est ^rai que dans toutes choses il est puissant en ce qu'il est faible , puisqu'il met la force de persuader dans la simplicité du discours^ puisqu'il n'espère vaincre qu'en soufiraiitj puisqu'il fonde sm* sa servitude toute l'autorité de son ministère. Voilà ^ messieurs, trois infirmités^ dans lesquelles je prétends montrer la puissance du diviu sq^Mre : soyez, s'il vous plaît, attentifs, et considérez dans ce
Matth., XX, 28. — » I. Cor., ix 19, 22.
premier point la faiblesse victorieuse de ses prédications toutes simples.
PREMIER POINT
Jeufipuis assez exprimer combien grande combien admirable est le spectacle que je vous prépare dans cette première partie. Car ce que les plus grands hommes de raatîquité ont souvent désiré de voir^ c'est ce que je dois vous représenter : saint Paul prêchant Jésus- Christ au monde y et convertissant les cœurs endurcis par ses divines prédications. Hais n'attendez pas^ chrétiens ^ de ce céleste prédicateur > ni la ponlpe ni les ornements dont se pare l'éloquence humaine. Il est trop grave et trop sérieux pour rechercher ces délicatesses ; ou y pour dire quelque chose de plus chrétien et de plus digne du grand ajidtre^ il est trop passionnément amoureux des glorieuses bassesses du christianisme^ pour vouloir corrompre par les vanités de Téloquence séculière la vénérable simplicité de l'Évangile de Jésus- Christ. Mdis afin que vous compreniez quel est donc ce prédicateur, destiné par la Providence pour confondre la sagesse humaine, écoutez la descriplion que j'en ai tirée de luiHtnème dans la première aux Corinthious.
Trois choses contribuent m*dinairement à rendre un orateur agréable efficace : la personne «le celui qui parle , la beauté des choses qu'il traite , la manière ingénieuse dont il les explique. Et la raison en est évi-^ dente ; car Testime de l'orateur prépare une attention favorable, les belles choses nourrissent l'esprit, et l'adresse de les expliquer d'une manière qui plaise les fait doucement entrer dans le cœi^r. Mois de la manière que se représente le prédicateur dont je parle , il est bien aisé de juger qu'il n'a aucun de ces avantages.
Et premièrement, dbrétiens, si vous regardez son
extérieur^ il avoue lui-même que sa mine n'est point relevée : Prœsentiaçorporis infirma^; et si vous considérez sa condition^ il est pauvre^ U est méprisable^ et réduit à gagner sa vie par Texercice d'un art mécanique. De là vient qu'il dit aux Ck)rinthiens : « J'ai été au mice lieu de vous avec beaucoup de craintes et d'infirmic( tés * : » d'où il est aisé de comprendre combien sa personne était méprisable. Chrétiens^ quel prédicateur pour convertir tant de nations!
Hais peutrètre que sa doctrine sera si plausible et si belle^ qu'elle donnera du crédit à cet homme si méprisé. Non^ il n'en est pas de la sorte : « Il ne sait^ dit-il , <i autre chose que son maître crucifié : i> Non judicavi me sdre aliquid inter vos , nisi Je$um Christum et hune crucifixum ' ; c'estrà-dire, qu'il ne sait rien que ce qui choque , que ce qui scandalise ^ que ce qui parait folie et extravagance. Gomment donc peut-il espérer que ses auditeurs soient persuadés? Mais, grand Paul^ si la doctrine que vous annoncez est si étrange et si difficile , cherchez du moins des termes polis, couvrez des fleurs de la rhétorique cette face hideuse de votre Évangile, et adoucissez son austérité par les charmes de votre éloquence. ÂDieu ne plaise, répond ce grand homme, que je mêle la sagesse humaine à la sagesse du Fils de Dieu ! c'est la volonté de mon Maître que mes paroles ne soient pas moins rudes que ma doctrine parait incroyable : Non in perstmsibiltbus humanœ sapientiœ verbis *. C'est ici qu'il nous faut entendre les secrets de la Providence. Élevons nos esprits^ messieurs, et considérons les raisons pour lesquelles le Père céleste a choisi ce prédicateur sans éloquence et sans agrément, pour ()orter par toute la terre , aux Romains , aux Grecs , aux
' II. Cor,^ X, lOr — » I. Cor., ii, 3. — 3 1. Cor,, n, 2. — ' I. Cor,, ii, 4
l>arbares^ aux petits^ aux grands, aux rois méme^ l'Én vangile de Jésus>Christ.
Pour pénétrer un si grand mystère ^ écoutez le grand Paul lui-même , qui , ayant représenté aux Corinthiens combien ses prédications avaient été simples ,• en rend cette raison admirable : « C'est, dilril, que nous vous <c prêchons une sagesse qui est cachée , que les princes ce de ce monde n'ont pas reconnue : » Sapienliam quœ al^scondita est^. Quelle est cette sagesse cachée? Chrétiens, c'est Jésus-Christ même. U est la sagesse du Père ; mais il est une sagesse incamée , qui, s'étant couverte volontairement de Tinfirmité de la chair , s'est cachée aux grands de la terre par Tobscurité de ce voile. C'est donc une sagesse cachée ; et c'est sur cela que s'appuie le raisonnement de l'apôtre. « Ne vous étonnez pas, nous dit-il, si, prêchant uuq sagesse cachée, mes discours ne sont point ornés des lumières de l'éloquence. Cette merveilleuse faiblesse qui accompagne la prédication est une suite de l'abaissement par lequel mon Sauveur s'est anéanti; et comme il a été humble en sa personne> il veut l'être encore dans son Évangile. »
Admirable pensée de l'apôtre, et digne certainement d'être méditée. Hettons-la donc dans un plus grand jour, et supposons avant toutes choses que le Fils éternel de Dieu avait résolu de paraître aux hommes en deux différentes manières. Premièrement , il devait paraître dans la vérité de sa chair; secondement, il devait paraître dans la vérité de sa parole. Car, comme il était le Sauveur de tous, il devait se montrer à tous. Par conséquent, il ne suffit pas qu'il paraisse en un coin du monde : U faut qu'il se montre par tous les endroits où la volonté de son Père lui a préparé des fidèles : si bien
' I. Cor., II, 7.
que ce même Jésus qui n'a paru que dans la Judée par la vérité de sa chair , sera porté par toute la terre par la vérité de sa parole.
C'est pourquoi le grand Origène n'a'pas craint de nous assurer que la parole de l'Évangile est une espèce de second corps que le Sauveur a pris pour notre salut. Ponts quêin Dominus corpus $uum esse dicit , eerbum est . HU^ritorttMnommancm^. Qu'est-ce à dire ceci^ dirétiens? et quelle ressemblance a4-il pu trouver entre le eorps de notre Sauveur et la parole de son Évangile 1 ¥oiei le fond de cette pensée : c'est que la sagesse éternelle y qui est engendrée dans le sein du Père , s'est rendue sensible en deux sortes. Elle s'est rendue semble en la chair qu'elle a prise au sein de Marie ^ et elle se rend encore sensible par les Écritures divines et par la parole de l'Évangile : tellement que nous pouvons dire que cette parole et ces Écritures sont coomie un seeoiid corps qu'elle prend pour paraître encore à nos yeux. C'est là en effet que nous la voyons : ce Jésus ^ qui a ecmversé avec les apôtres, vit encore pour nous dans son Évangile; et il y répand encore, pour notre salut, la parole de vie éternelle.
Après cette belle doctrine , il est bien aisé de com* prendre que la prédication des apôtres, soit qu'elle aorte toute vivante de la bouche de ces grands hommes , soit qu'elle coule dans leurs écrits, pour y être portée aux âges suivants , ne doit rien avoir qui éclate. Car, mes frères, n'entendez-vous pas, selon la pensée de saint Paul , que ce Jésus qui nous doit paiviltre et dans sa chair et dans sa parole , veut être humble dans l'une et dans l'autre?
De là ce rapport admirable entre la personne de Jésus-
' In MaUh, Comm., n? 85 i
DE SAINT PAfJL. 379
Christ et la parole qu'il a inispir^e. Lac est credmùbuê , cibus est intelligenttbus. La chair qu'il a prise a été in- &rme, la parole qui le prêche est simple : m^us adorons eu notre Sauveur la bassesse oaAlée ayec la grandeur. Il en ^st ainsi de $(m ^ri'tur^ ; tout y e&i grande et tput y est bas; tout y est i^ha , et tout y est pauvre; et en rÉvangile , cornue en JésuM^hrist^ ce que Ton vpit est laible et ce que Ton croit est divin. U y a des lumi^reç dans Tun et dans Tautre; mais ces lumières daj^s Tun et dans l'autre sont enveloppées de nuages : en Jésus , par rinfirmité de la chair , et en l'Écriture divine^ par la simplicité de la lettre. C^est ainsi que Jésus veut être prêché , ^t il dédoâgQe pour sa parole , aussi bien que pour sa p^nsonue^ tout ce que le^ hommes admirent.
N'attendes donc pas de l'apôtre^ ni qu'il vienne flatter l^s oreilles par de3 cadences harmonieuses 9 ni qu'il veuille ehaiwer les esprits par de vaines curiosités. Écoutées ce qu'il dit lui-même : « Nous prêchons une sagesse oaebée; nous prêchons un Dieu crucifié, d Ne cherch<»QS pas de vains ornemeni» à ce Dieu^ qui rejette tout l'éclat du monde. Si notre simplicité déplaît aui^ superbes, qu'ils sacbentque nous voulons leur déplaire, que Jésus-Christ dédaigne leur faste insolent, et qu'il ne veut èb*e connu que des humbles. Abaissons*-nous doncàees humbles; faison^leur des ][»*édicatioiis dont la beissi^sse tienne quelque chose de Thumiliation de la croix, et qui soient dignes 4e ce Dieu qui ne veut vaincre que par la faiblesse.
C'est pour ces solides raisoni» que saint Paul rejette tous les aiiifice6 de la rhétorique. Son discours, bi^n loin d« couler avec cette douceur agréable, avec cette égalité tempérée que nous admirons dans les orateurs, parait inégal et sans suite ^ ceux qui ne l'ont pas assez pénétré ; et les délicats de la terre , qui ont , disent-ils ,
[c te* , i^y^fi • s^
les oreilles fines^ sont offensés de la dureté de son style irrégulier. Mais^ mes frères^ n'en rougissons pas. Le discours de Tapôtre est simple \ mais ses pensées sont toutes divines. S'il ignore la rhétorique^ s'il méprise la philosophie ^ Jésus-Christ lui tient lieu de tout ; et son nom^ qu'il a toujours & la bouche^ ses mystères^ qu'il traite si divinement^ rendront sa simplicité toute-puissante. Il ira^ cet ignorant dans l'art de bien dire^ avec cette locution rude^ avec cette phrase qui sent l'étran* ger, il ira en cette Grèce polie ^ la mère des philosophes et des orateurs; et malgré la résistance du monde ^ il y établira plus d'églises que Platon n'y a gagné de disciples par cette éloquence qu'on a crue divine. Uprèchera Jésus dans Athènes^ et le plus savant de ses sénateur)» passera de l'Aréopage en l'école de ce barbare. Il poussera encore plus loin ses conquêtes^ il abattra aux pieds du Sauveur la majesté des faisceaux romains en la personne d'un proconsul^ et il fera trembler dans leurs tribunaux les juges devant lesquels on le cite. Rome même entendra sa voix; et un jour cette ville maltresse se tiendra bien plus honorée d'une lettre du 5tyle de Paul , adressée à ses citoyens^ que de tant de fameuses harangues qu'elle a entendues de son Cicéron.
Et d'où vient cela, chrétiens? C'est que Paul a des moyens pour persuader que la Grèce n'enseigne pas , et que Rome n'a pas appris. Une puissance surnaturelle, qui se plaît de relever ce que les superbes méprisent, s'est répandue et mêlée dans l'auguste simplicité de ses paroles. De là vient que nous admirons dans ses admirables Épltres une certaine vertu plus qu'humaine , qui persuade contre les règles, ou plutôt qui ne persuade pas tant qu'elle captive les entendements ; qui ne flatte pas les oreilles, mais qui porte ses coups droit au cœur. De même qu'on voit un grand fleuve qui retient encore^
coulant dans la plaine^ cette force violente et impétueuse qu'il avait acquise aux montagnes d'où il tire son origine ; ainsf cette vertu céleste, qui est contenue dans les écrits de saint Paul, même dans cette simplicité de style, conserve toute la vigueur qu'elle apporte du ciel, d'où elle descend.
C'est par cette vertu divine que la simplicité de l'apôtre a assujetti toutes choses. Elle a renversé les idoles, établi la croix de Jésus, persuadé à un million d'hommes de mourir pour en défendre la gloire ; enfin , dans ses admirables Épltres , elle a expliqué de si grands secrets , qu'on a vu les plus sublimes esprits, après s'être exercés longtemps dans les plus hautes spéculations où pouvait aller la philosophie, descendre de cette vaine hauteur où. ils se croyaient élevés, pour apprendre à bégayer humblement dans l'école de Jésus-Christ, sous la discipline de Paul.
Aimons donc, aimons, chrétiens, la simplicité de Jésus; aimons l'Évangile avec sa bassesse, aimons Paul dans son style rude, et profitons d'un si grand exemple. Ne regardons pas les prédications comme un divertissement de l'esprit; n'exigeons pas des prédicateurs les agréments de la rhétorique, mais la doctrine des Écri- I tures. Que si notre délicatesse, si notre dégoût les contraint à chercher des ornements étrangers pour nous attirer par quelque moyen à l'Évangile du Sauveur Jésus , distinguons l'assaisonnement de la nourriture solide. Au milieu des discours qui plaisent, ne jugeons rien de digne de nous que les enseignements qui édifient; et accoutumons-nous tellement à aimer Jésus-Christ tout seul dans la pureté naturelle de ses vérités toutes saintes, que nous voyions encore régner dans l'Église cette première simplicité qui a fait dire au divin apôtre : Cùm infirmorf tune potens sum ; « Je suis puissant, parce que
je suis faible; y> mes discours sont forts ^ parce qu'ils sont simples ; c'est leur simplicité innocente qui a con« fondu la sagesse humaine. Mais, grand Paul^ ce n'est pas assez : la puissance vient au secours de la fausse sagesse; je voiâ les persécuteurs qui s'élèvent. Après avoir fait des discours où votre simplicité persuade, il faut vous préparer aux combats où votre faiblesse triomphe; c'est ma seconde partie.
SECOlfD ifoi^r.
C'est donc un décret àe la Providence, que pour annoncer Jésus-Christ les paroles ne suffisent pas : il faut quelque chose déplus violent pour persuader le monde endurci. Il lui faut parler par des plaies, il faut Témou^ voir par du sang : et c'est à force de souffrir, c'est par les supplices, que la religion chrétienne doit vaincre sa dureté obstinée. C'est, messieurs, cette vérité, c'est cette force persuasive du sang épanché pour le Fils de Dieu> qu'il faut maintenant vous faire comprendre par l'exem'^ pie du divin ap6tre ; mais pour cela , remontons i la SQtirce.
Je suppose donc, chrétiens, qu'encore que la parole du Sauveur des âmes ait une efficace divine , toutefois sa force de persuader consiste principalement en son sang ; et vous le pouvez aisément comprendre par rhistoii*e de son Évangile. Cat qui ne sait que le Fils de Dieu , tant qu'il a prêché sur la terre, a toujours eu peu de sectateurs , et que «ce n'est que depuis sa mort que les peuples ont couru à ce divin Maître? Quel est^ messieurs, ce nouveau miracle ? Méprisé et abandonné pendant tout le cours de sa vie, il commence à régner après qu'il est mort. Ses paroles toutes divines , qui devaient lui attirer les respects des hommes, le font attacher à un
}x>is infâme; et rignûminie de ce bois> qui devait couvrit ses disciples d'une confusion étei^nelle ^ fait adorer par tout Funivers les vérités de son Évangile. N'est-ce pas pour nous faire entendre que sa croix , et non ses paroles^ devait émouvoir les ccBurs endurcis ^ et que sa force de persuader était en son sang répandu et dans ses cruelles blessures?
La raison d'un si grand mystère mériterait bien d'être pénétrée y si le sujet que j'ai à traiter me laissait assez de loisir pour la mettre ici dans son jour. Disons seulement j en peu de paroles ^ que le Fils de Dieu s'était incarné afin de porter sa parole en deux endroits différents : il devait parler à la terre^ et il devait encore parler au ciel. 11 devait parler à la terre par ses divines prédications ; mais il avait aussi à parler au ciel par l'effusion de son sang^ qui devait fléchir sa rigueup en expiant les péchés du monde. C'est pourquoi l'apôtre saint Paul dit que a le sang du Sauveur Jésus crie bien mieux « que celui d'Abel : )> Meli%i$clamaniem quam Âhtl ^ ; pàtce que le sang d'Abel demande vengeance , et le sang de notre Sauveur fait descendre lu miséricorde* Jésus- Christ devait donc parler à son Père aussi bien qu'aux hoâimes ^ au ciel aui^i bien qu'à la terre.
Mais il faut remarquer ici un secret de la Providence : c'est que c'était au ciel qu'il fallait parler^ afin que la tei¥e Mt persuadée. Et cela^ pour queUe raison? c'est que la gtàce divine y qui devait amollir les cœurs y devait être envoyée du ciel. Par exemple » vous avee beau seitier votre grain sur cette terre toute desséchée y vous recueillerez peu de fruit y si la pluie du ciel ne la rend féconde. Il en est à peu près de même dans la vérité que je vous explique. Lorisque mon Sauveur a parlé aux
' Hfôr., XII, 24.
2Sk PANÉGYRIQUE
hommes^ il a seulement semé sur la terre ^ et cette terre ingrate et stérile lui a donné peu de sectateurs : il faut donc maintenant qu'il parle à son Père ; il faut .que , se tournant du côté du ciel^ il y porte la voix de son sang. C'est alors ^ messieurs^ c'est alors que la grâce tombant avec abondance , notre terre donnera son fruit ; alors le ciel^ apaisé, persuadera aisément les hommes, et la parole qu'il a semée fructifiera par tout l'univers. De là vient qu'il a dit lui-même : Quand j'aurai été élevé de terre^ quand j'aurai été mis en croix, quand j'aurai répandu mon sang, je tirerai à moi toutes choses : Omnia traham ad meipsum ^ ; nous montrant , par cette parole , que sa force était en sa croix, et que son sang lui devait attirer le monde.
Cette vérité étant supposée, je ne m'étonne pas, chrétiens , que l'Église soit établie par le moyen des persécutions. Donnez du sang, bienheureux apôtres; votre Maître lui donnera une voix capable d'émouvoir le ciel et la terre. Puisqu'il vous a enseigné que sa force consiste en sa croix ,. portez-la par toute la terre , cette croix victorieuse et toute-puissante; mais ne la portez pas. imprimée sur des marbres inanimés , ni sur des métaux insensibles ; portez-la sur votre corps même, et abandonnez-le aux tyrans, afin que leur fureur y puisse graver une im£ige vive et naturelle de Jésus-Christ crucifié.
C'est ce qu'il va bientôt entreprendre : il ira par toute la terre. Chrétiens, pour quelle raison? c'est afin, nous dii-il lui-même, « c'est afin de porter partout la mort et c( la croix de Jésus, imprimée en son propre corps : » Moriifieatianem Jésus, in corpore nostro circumferenies '; et c'est peut-être pour cette raison qu'il a dit ces belles paroles, écrivant aux Colossieus : Adimpleo ea quœ de-
' Joan., XII, 32. — * II. Cor., iv, 10.
sunt passionum Christi * r « Je veux, dit-il, accomplir ce « qui manque aux souffrances de Jésus-Christ. » Que nous dites-vous, 6 grand Paul? Peut-il donc manquer t|uelque chose au prix et à la valeur infinie des soufi'raiices de votre Maître? Non, ce n'est pas là sa pensée ^ Ce grand homme n'ignore pas que rien ne manque à leur dignité; mais ce qui leur manque, dit-il, c'est que Jésus n'a souffert qu'en Jérusalem ; et comme sa force est toute en sa croix, il faut qu'il souffre par tout le monde, afin d'attirer tout le monde. C'est ce que l'apôtre voulait accomplir. Les Juifs ont vu la croix de son Maître; il la veut montrer aux, gentils, dont il est le prédicateur. Il va donc , dans cette pensée , du levant jusqu'au couchant, de Jérusalem jusqu'à Rome, portant partout sur lui-même la croix de Jésus, et accomplissant ses souffrances ; trouvant partout de nouveaux supplices, faisant partout de nouveaux fidèles , et rem* plissant tant de nations de son sang et de l'Évangile.
Mais je ne croirais pas , chrétiens , m'étre acquitté de ce que je dois à la gloire de ce grand apôtre, si, parmi tant de grands exemples que nous donne sa belle vie, je ne choisissais quelque action illustre , où vous puissiez voir en particulier combien ses souffrances sont persuasives. Considérez donc ce grand homme fouetté à Philippes par main de bourreau ', pour y avoir prêché Jésus-Christ; puis jeté dans l'obscurité d'un cachot, ayant les pieds serrés dans du bois qui était entrouvert par force et les pressait ensuite avec violence ; qui cependant, triomphant de joie de sentir si vivement en lui-même la sanglante impression de la croix , avec Silas son cher compagnon , rompait le silence de la nuit en offrant à Dieu, d'une àme contente, des louanges pour ses sup-
' Colos.y I, 24. — * Act.t XVI, 73 et seqq.
CHEFS-D'OECV. DE ROSS. ~ T. k 23
plices^ des actions de grâces pour ses blessures. Voilà comme il porte la croix du Sauveur; et aussi ^ dans ce même temps ^ le Sauveur lui veut faire voir une merveilleuse représentation de ce qui s'est Mt à la sienne, r Là du sang^ et ici du sang; là, messieurs^ « la terre a « tremblé ', » et ici elle tremble encore : Terrœ molitë faclti8 est magnm* : là les tombeaux ont été ouverts , qui sont comme les prisons des morts, et des morts sont ressuscites'; ici les prisons sont ouvertes, qui sont les tombeaux obscurs des hommes vivants : Aperia sunl omnia ostia^ : et pour achever cette ressemblance, là celui qui garde la croix du Sauveur le reconnaît pour le Fils de Dieu , VereFilim Dei erat isU^; et ici celui qui garde saint Paul se jette aussitôt à ses pieds : Procidit ad pedes % et se soumet à son Évangile. Que ferai-je , dit-il , pour être sauvé? Quid me oporUt facere , ut «a/vus fiam "' ? Il lave premièrement les plaies de l'apôtre : l'apôtre après lavera les siennes par la grâce du saint baptême, et ce bienheureux geôlier se prépare à cette eau céleste en essuyant le sang de Tapôtre, qui lui inspire l'amour de la croix et l'esprit du christianisme. Vous voyez déjà , chrétiens , ce que peut la croix de Jésus, imprimée sur le corps de Paul; mais renouvelez vos attentions pour voir la suite de cette aventure , qui vous le montrera d'une manière bien plus admirable. Que fera le divin apôtre, sortant des prisons de Philippes? Qu'il vous le dise de sa propre bouche, dans une lettre qu'il a écrite aux habitants de Thessalonique : a Vous savez, leur ditril, mes frères, quelle a été notre « entrée chez vous, et qu'elle n'a pas été inutile : » Quia non inanis fuit ^ Pour quelle raison, chrétiens , son
' Mailh., xxvjî, 51. — * Act.j xvi, 26. — ^ Matth., xxvii, 52.
* Act., XVI, 26. ~ 5 Matth., xxvii, 54. — • Act.y XVF, 29. — ' Ibid,, 30.
* I. Thess.y ir, 1.
abord à Thcssalonique n'a-t-il pas été inutile? Vous serez surpris de l'apprendre : « C*est, dit-il^ qu'ayant été a tourmentés et traités indignement à Philippes^ cela (c nous a donné l'assurance de vous annoncer l'Évan^ « gile : » Sed anle passi, et contumeliis affecli, sicut sciiis , m Philippis , fidueiam habuimus in Deo noslro , loqui eut vos Evangelium Dei^.
Quand je considère , messieurs , ces paroles du divin apôtre , j'avoue que je ne suis plus à moi-même , et je ne puis assez admirer l'esprit céleste qui le possédait. Car quel est le victorieux dont le cœur puisse être autant excité par l'image glorieuse et tranquille de la victoire tout nouvellement remportée, que le grand Paul est encouragé par le souvenir des souffrances dont il porte encore les marques, dont il sent encore les vives atteintes? Son entrée sera fructueuse, parce qu'elle est précédée par de grands tourments; il prêchera avec confiance, parce qu'il a l^eaucoup enduré; et si nous savons pénétrer tout le sens de cette parole * nous devons cix)ire que le grand apôtre , sortant des prisons de Philippes , exhortait par cette pensée les compagnons de son ministère : « Allons, mes frères, à Thcssalonique; notre entrée n'y sera pas inutile, puisque nous avons déjà tant souffert; nous avons assez répandu de sang, pour oser entreprendre quelque grand dessein. Allons donc en cette ville célèbre; faisons-y profiter ce sang répandu; portons-y la croix de Jésus, récemment imprimée sur nous par nos plaies encore toutes fraîches; et que ces nouvelles blessures donnent au Sauveur de nouveaux disciples. » Il y vole dans cette espérance, et son attente n est pas frustrée.
Mais pourquoi m'arrêter, messieurs, à vous raconter
' I. Theis., Il, 2.
le fruit qu'il a fait dans la ville de Thessalonique? Il en est de même de toutes les autres qu'il éclaire par sa doctrine, et qu'il attire par ses souffrances. 11 court ainsi par toute la terre , portant partout la croix de Jésus ; toujours menacé, toujours poursuivi avec une fureur implacable, sans repos durant trente années, il passe d'un travail à un autre , et trouve partout de nouveaux périls; des naufrages dans ses voyages de mer, des embûches dans ceux de terre, de la haine parmi les gentils, de la rage parmi les Juifs; des calomniateurs dans tous les tribunaux, des supplices dans toutes les villes; dans l'Église même et dans sa maison , des faux frères qui le trahissent : tant6t lapidé et laissé pour mort, tan* tôt battu outrageusement et presque déchiré par le peuple; il meurt tous les jours pour le Fils de Pieu, Qnotidie morior *, et il marque l'ordre de ses voyages parles traces du sang qu'il répand, et par les peuples qu'il convertit; car il joint toujours lun et l'autre : si bien que nous lui pouvons appliquer ces beaux mots de TertuUien : « Ses blessures font ses conquêtes; il ne re- « çoit pas plutôt une plaie , qu'il la couvre par une cou- « ronne ; aussitôt qu'il verse du sang , il acquiert de « nouvelles palmes; il remporte plus de victoires qu'il « ne souffre de violences : » Corona premil vulnera , palmn sangninem obscural , plus vicloriarum est quam injuriarnm^.
" C'est pourquoi le Sauveur Jésus voulant encore abattre à ses pieds l'impérieuse majesté de Rome, il y conduit enfin le divin apôtre, comme le plus illustre de ses capitaines. Mais , mes frères , il faut plus de sang pour fonder cette illustre Église , qui doit être la mère des autres : saint Paul y donnera tout le sien; aussi y trou-
» I. Cor., XV, 31. — » Scùrp., n" ft.
vera-lril un persécuteur qui ne le sait pas répandre à demi, je veux dire le cruel Néron, qui ajoutera le comble à ses crimes, en faisant mourir cet apôtre.
Vous raconterai-je, messieurs, combien son sang se multipliera, quelle suite de chrétiens sa fécondité fera Bal J, combien il animera de martyrs, et avec ^Ue force il affermira cet empire spirituel, qui se doit étar* blir à Rome, plus illustre que celui des Césars? Mais quand est-ce que j'achèverai, si j'entreprends de vous rapporter toutes les grandeurs de l'apôtre? J'en al dit assez, chrétiens, pour nous inspirer l'amour de la cFoix» si notre extrême délicatesse ne nous la rendait odieuse^ croix! qui donnez la victoire à Paul , et dont la £ai« blesse le rend tout-puissant, notre siècle délicieux ne peut souffrir votre dureté ! Personne ne veut dire avec l'apôtre : a Je ne me plais que dans mes souffrances, et <x je ne suis fort qtie dans mes faiblesses, d Nous voulons être puissants dans le monde , c'est pourquoi nous som* mes faibles selon Jésus-Christ ; et l'amour de la croix de Jésus étant éteint parmi les fidèles , toute la force chrétienne s'est évanouie. Mais, mes frères., je ne puis vous dire ce que je pense sur ce beau sujet. Le grand Paul me rappelle encore : après avoir vu les faiblesses que la croix lui a fait sentir, il faut achever ce discours , en considérant les infirmités que la charité lui inspire dans le gouvernement ecclésiastique.
TROISIÈME POINT
Le pourrez-vous croire , messieurs , que TÉglise de Jésus-Christ se gouverne par la faiblesse; que Fautorité des pasteurs soit appuyée sur l'infirmité; que le grand apôtre saint Paul, qui commande avec tant d'empire, qui menace si hautement les opiniâtres, qui juge souve-
390 PANÉGYaiQUË '
rainement les pécheurs y enfin qui fait valoir avec tant de force la dignité de son ministère^ soit infirme parmi les fidèles^ et que ce soit une divine faiblesse qui le rende puissant dans l'Église? Cela vous parait peut-être incroyable; cependant c'est une doctrine que lui-même nous a enseignée^ et qu'il faut vous expliquer en peu de paroles.
Pour cela vous devez entendre que Tempire spiritueU que le Fils de Dieu donne à son Église ^ n'est pas semblable à celui des rois. Il n'a pas cette majesté terrible; il n'a pas ce faste dédaigneux y ni ce superbe esprit de grandeur dont sont enflés les princes du monde. « Les « rois des nations les dominent , dit le Fils de Dieu dans c< son Évangile'; mais il n'en est pas stinsi parmi vous^ a où le plus grand doit être le moindre , et où le premier « est le serviteur. »
Le fondement de cette doctrine y c'est que cet empire divin est fondé sur la charité. Car^ mes frères, cette charité peut prendre toutes sortes de formes* C'est elle qui commande dans les pasteurs^ c'est elle qui obéit dans les peuples ; mais soit qu'elle commande y soit qu'elle obéisse^ elle retient toujours ses qualités propres^ elle demeure toujours charité, toujours douce, toujours patiente, toujours tendre et compatissante, jamais fiëre ni ambitieuse.
Le gouvernement ecclésiastique , qui est appuyé sur la charité , n'a donc rien d altier ni de violent : son commandement est modeste , son autorité est douce et paisible. Ce n'est pas une domination qu'elle exerce : DomvMxaXuT^ vos autem non sic: c'est un ministère dont elle s'acquitte, c'est une économie qu'elle ménage par la sage dispensation de la charité fraternelle.
' Luc, XXU, 25, 26.
Mais cette charité ecclésiastique^ qui conduit Je peuplé de Dieu , passe encore beaucoup plus loin. Au lieu de s'élever orgueilleusement pour faire valoir son autorité, elle croit que, pour gouverner, il faut qu'elle s'abaisse , qu'elle s'affaiblisse , qu'elle se rende infirme elle-même, afin de porter les infirmes. Car Jésus-Christ, son original, en venant régner sur les hommes a voulu prendre leurs infirmités : ainsi les apôtres, ainsi les pas* teurs doiveat se revêtir des faiblesses des troupeaux commis à leur vigilance ; afin que de même que le Fils de Dieu est un pontife compatissant, qui ressent nos infirmités, ainsi les pasteurs du peuple fidèle sentent les faiblesses de leurs frères, et portent leurs infirmités eu les partageant. Cest pourquoi le divin apôtre, plein diie^ cet esprit ecclésiastique, croit établir son autorité en se faisant infirme aux infirmes , et se rendant serviteur de tous *.
Mais voulez- vous voir, chj'étiens, dans un exemple particulier, jusqu'à quel point cet honxme admirable ressent les infirmités de ses frères? représentez^vous ses fatigues, ses voyages,. ses inquiétudes, ses peines pour résister à tant d'ennemis, ses soins pour ens^gner tant de peuples, ses veilles pour gouverner tant d'Églises : cependant, accablé de tou$ ces travaux, il s'impose encore lui-mêm.e> la nécessité de gagner sa vie à la sueur de son corps, opérantes mantbus nostris^.
Que l'ancienne Rpme ne me vante plus ses dictateurs pris à la charrue , qui ne quittaient leur commandement que pour retourner à leur labourage : je vois quelque chose de plu3 merveilleux en la personne de mon grand apôtre ,^ qui même aumilieu4e ses fonctions, non moins augustes que lp,borieusej; , renonce volontairement aux
« I. Cor.f IX, 22. — * Ibid., IV, 12.
droits de sdL charge, et> refusant de tous les fidèles la paie honorable qui était si bien due à son ministère , ne veut tirer que de ses propres mains ce qui est nécessaire pour sa subsistance.
Cela, mes frères, venait d'un esprit infiniment audessus du monde; mais vous Fadmirerez beaucoup davantage, si vous pénétrez le motif de cette action glorieuse. Écoutez donc ces belles paroles de l'admirable saint Augustin , par lesquelles il entre si bien dans les sentiments du grand Paul : Infirmorum periculis , ne fal- SIS suspicionibus agilati odissent quasi tenale E'cangelinm , tanqtiam paternis maternisque visceribus tremefaclus hoc fecit^. Qui vouis oblige, ô divin apôtre! à travailler ainsi de vos mains? « C'est à cause, dit saint Augustin, « qu'ayant une tendresse plus que maternelle pour « les peuples qui lui sont commis, il tremble pour les ce périls des infirmes, qui, agités par de faux soupçons» « pourraient peut-être haïr rÉvangile, en s'imaginant « que l'apôtre le prêchait pour son intérêt. » Quelle charité de saint Paul! Ce qu'il craint, ce n'est qu'un soupçon, et un soupçon mal fondé, et un soupçon qu'il eût démenti par toute la suite de sa vie céleste, si épurée des sentiments de la terre : toutefois ce soupçon fait trembler l'apôtre, il déchire ses entrailles plus que maternelles; ce grand homme, pour éviter ce soupçon ^ veut bien veiller nuit et jour, et ajouter le travail des mains à toutes ses autres fatigues,
Qui pourrait donc assez expliquer combien vivement il sentait toutes les infirmités des fidèles? Celui qui tremblait pour un seul soupçon , et qu une on\bre de mal épouvantait, en quel état éiait-il, mes frères, quelle était son inquiétude, quand il voyait des maux véritables,
' De opère Monach.f n° 13.
DE SAIM PAUL. 393
des scandales parmi les fidèles, des péchés publics ou particuliers? Que ne puis-je entrer dans ce cœur tout ardent des flammes de la charité fraternelle , pour y voir de quel sentiment le grand Paul disait ces beaux mots : c< Qui est infirme parmi les fidèles, sans que je ce sois infirme aveo lui? et qui peut les scandaliser, sans « que je sois moi-même brûlé de douleur? » Quis infrmatur, et ego non infirmor^ Quis scandalizatur, et ego non uror * ?
Arrêtons ici, chrétiens, et que la méditation d'un si grand exemple fasse le fruit de tout ce discours. Car quelle àme de fer et de bronze ne se sentirait attendrie par les saintes infirmités que la charité inspire à Tapôtre? Yoyait-il un membre affligé, il ressentait toute sa. douleur. Voyait-il des simples et des ignorants, il descendait du troisième ciel pour leur donnôr unlait maternel, et bégayer avec ces enfants. Voyait-il des pécheurs touchés, le saint apôtre pleurait avec eux pour participer à leur pénitence : en voyait-il d'endurcis , il pleurait encore leur aveuglement. Partout où Ton frappait un fidèle, il se sentait aussitôt frappé ; et la douleur passant jusqu'à lui par la sainte correspondance de la charité fraternelle, il Vécriait aussitôt, comme blessé et ensanglanté : Quis infirmatuTy et ego non infirmor? « Qui est infirme, sans que je le sois? Je suis w brûlé intérieurement, quand quelqu'un est scanda- « lise. » Si bien qu'en considérant ce saint homme, répandant ses lumières par toute l'Église , recevant de tous côtés des atteintes de tous les membres affligés, je me le représente souvent comme le cœur de ce corps mystique : et de même que tous les membres, comme ils tirent du cœur taute leur vertu, lui font aussi promp*
' II. Cor., XI, 29.
394 panëgyriquf.
tement sentir^ par une secrète communication^ tous les maux dont ils sont attaqués , comme s'ils voulaient l'avertir de l'assistance dont ils ont besoin ; ainsi tous les maux qui sont dans l'Église se réfléchissent sur le saint apôtre^ pour solliciter sa charité attendrie d'aller au secours des infirmes : Quis infirmalur , et ego f»ot> infirmor?
Mais je passe encore plus loin^ et j'apprends de saint Chrysostome, qu'il n'est pas seulement le cœur de l'Église, a mais qu'il s'afflige pour tous les membres, « comme si lui seul était toute l'Église : » Tanquam ipse universa orbis Ecclesia e$sei » sic pro membris singulis diseruciabaturK Que ne mereste-t-il assez de loisir pour entrer au fond de cette pensée, et pour vous montrer, chrétiens, cette étendue delà charité, qui ne permet pas à saint Paul de se resserrer en lui-même , qui le répand dans toute l'Église, qui le mêle avec tous les membres , qui fait qu'il vit et qu'il souffre en eux : Tanquam ipse univ^ersa orbis Ecclesia esset, sicpro^membris singulis diseruciabatur. C'est là, c'est là , si nou^ l'entendons, le comble des infirmités de l'apôtre.
Grand Paul , permettez-moi de le dire , j*ai médité toute votre vie, j'ai considéré vos infirmités au milieu? des persécutions ; mais je ne craindrai pas d'assurer qu'elles ne sont pas comparables à celles qui sont attirées sur vous par la charité fraternellCé Dans vos persé- «cutions, vous ne portiez que vos propres faiblesses ;. ici vous êtes chargé de celles des autres : dans vos perses cutions , vous souffriez par vos ennemis ; ici vous souffrez par vos frères , dont tous les besoins et tous les périls ne vous laissent pas respirer : dans vos persécutions , votre charité vous fortifiait et vous soutenait
> In Epist. II ad Cor.fHom, \\v, n** 2..
contre les attaques; ici c'est votre charité qui vous accable : dans vos persécutions , vous ne pouviez être combattu que d'un seul endroit dans un même temps; ici tout le monde ensemble vient fondre sur vous , et vous devez en soutenir le faix.
C'est donc ici l'accomplissement de toutes ces divines faiblesses dont Tapôtre se gloriBe, et c'est ici qu'il s'écrie avec plus de joie : Cum infirmor , tune potens sum : « Je ne suis puissant que dans ma faiblesse. » Car quelle est la force de Paul^ qui se fait infirme volontairement^ afin de porter les infirmes ; qui partage avec eux leurs infirmités , afin de les aider à les soutenir ; qui s'abaisse jusqu'à terre par la charité, pour les mettre sur ses épaules et les élever avec lui au ciel; qui se fait esclave d'eux tous, pour les gagner tous à son maître ? N'est-ce pas là gouverner l'Église d'une manière digne d'un apôtre? n'estKîe pas imiter Jésus-Christ lui-même, dont le trouble nous affermit, et dont les infirmités nous guérissent?
Ne voulez-vous pas, chrétiens, imiter un si grand exemple? Que d'infirmes à supporter, que d'ignorants à instruire, que de- pauvres à soulager dans l'Église! Mon frère, excitez votre zèle : cet hoinrne qui vous hait depuis tant d'années , c'est un infirme qu'il vous faut guérir. Mais sa haine est invétérée : donc son infirmité est plus dangereuse. Mais il vous a, dites-vous, maltraité souvent par des injures et par des outrages : soutenez son infirmité , tout le mal est tombé sur lui ; ayez pitié du mal qu'il s'est fait , et oubliez celui qu'il a voulu vous faire. Courez à ce pécheur endurci, réchauffez et rallumez sa charité éteinte ; tendez^-lui les bras , ouvrez-lui le cœur , tâchez de gagner votre frère.
Mais jetez encore les yeux sur. les nécessités temporelles de tant de pauvres qui crient après voug. Ne semble-t-il pas que la Providence ait voulu les unir en-