‹ Chefs-d'œuvres de P. CorneilleChapitre 64 sur 201 · EXAMEN DE POMPÉE · texte numérisé non relu

EXAMEN DE POMPÉE

A bien considérer cette pièce , je ne croi« pas qu'il y en ait sur le théâtre où Thistoire soit plus con« serrée et plus falsifiée toat ensemble. Elle est si connue, que je n'ai osé en changer les événements; mais il s'y en trouvera peu qui soient arrivés comme je les iais arriver. Je n'y ai ajouté que ce qui regarde Cornélie , qui semble s'y offrir d'ellemême, puisque, dans la vérité historique, elle étoit dans le même vaisseau que son mari, lorsqu'il aborda en Egypte , qu'elle le vit descendre dans la barque où il fut assassiné à ses yeux par Septime, et qu'elle fut poursuivie sur mer par les ordres de Ptolomée. C'est ce qui m'a donné occasion de feindre qu'on l'atteignit, et qu'elle fut ramenée devant César, bien que Thistoire n'en parle point.

La diversité des lieux où les choses se sont passées, et la longueur du temps qu'elles ont consumé dans la vérité historique, m'ont réduit à cette falsification, pour les ramener dans l'unité de jour

et de lien. Pompée fat massacré devant les mnrs de Pélnsinm , qu'on appelle anjonrdliai Damiette, et César prit terre 4 Alexandrie. Je n*ai nommé ni Fnne ni Tautre ville, de peur que le nom de Tune n*arretat Fimagination de Panditenr , et ne loi fit remarquer malgré lui la fausseté de ce qui s'est passé ailleurs.

Le lien particulier est, comme dans Polyencte, un grand vestibule commun à tous les apparte* ments du palais royal; et cette unité n'a rien que de vraisemblable, pourvu qu'on se détache de la vérité historique. Le premier, le troisième et le quatrième acte y ont leur justesse manifeste; il peut y avoir quelque difficulté pour le second et le cinquième, dont Cléopâtre ouvre l'un, et Gornélîe l'autre. Elles sembleroient toutes deux avoir plus de raison de pa rler dans leur appartement ; mais l'impatience de la curiosité féminine les en peut fiûre sortir, l'une pour apprendre plutôt des nouvelles de la mort de Pompée, ou par Achorée»

qu'elle a envoyé en être témoin, ou par le premier qui entrera dans ce vestibule; et l'autre pour en savoir du combat de César et des Romains contre Ptolomée et les Égyptiens, pour empêcher que ce

héros n'en aille donner à Cléopatre avant qu^à elle, et pour obtenir de loi d'autant plutôt la permission de partir. En quoi ou peut remarquer que, comme eUe sait qu'il est amoureux de cette reine, et qu'elle peut douter qu'au retour de son combat > les trou* Tant ensemble, il ne lui fasse le premier compli* ment, le soin qu'elle a de conserver la dignité ro« maine, lui fait prendre la parole la première, et obliger par là César à lui répondre avant qu'il puisse dire rien à l'autr^.

Pour le temps, il m'a fallu réduire en soulèvement tumultuaire une guerre qui n'a pu durer guère moins d*un an , puisque Plutarque rapporte qu'in* continent après que César fut parti d'Alexandrie , Cléopatre accoucha de Césarion. Quand Pompée se présenta pour entrer en Egypte , cette princes&e et le roi son frère avoîent chacun leur armée prête k en venir aux mains Tune contre l'autre, et n'avoîent garde ainsi de loger dans le même palais. César , dans ses Commentaires , ne parle point de ses amours avec elle, ni que la tête de Pompée lui fut présentée quand il arriva. C'fist Plutarque et Lncain qui nous apprennent Tun et l'autre; mais

ils ne lui font présenter cette tête que par un des ///. 7

gS EXAMEN

miiiutret du roi, nommé Théodote, «t noti pas par le roi même y comme je l'ai fait.

n y a qnelqae chose d'extraordinaire dans le titre de ce poëme, qui porte le nom d'nn héros qui n*y parle point; mais il ne laisse pas d*en être en quelque sorte le principal acteur, puisque sa mort est la cause unique de tout ce qui sY passe. J'ai justifié ailleurs l'unité d'action qui s*y rencontre, par cette raison que les événements y ont une telle dépendance l'un de l'autre , que la tragédie n'auroit pas été complète si je ne l'eusse poussée jusqu'au terme on je la fais finir. C'est à ce dessein que, dès le premier acte, je fais connoitre la venue de César, à qui la cour d'Egypte immole Pompée pour gagner les bonnes grâces du victorieux; et ainsi il m'a fallu nécessairement faire voir quelle l'éception il feroit à leur lâche et cruelle politique. J'ai avancé l'âge de Ptolomée , afin qu'il put agir, et que, portant le titre de roi, il tâchât d'en soutenir le caractère. Bien que les historiens et le poète Lncain l'appellent communément rex puer y le roi enfant y il ne l'étoit pas à un tel point qu'il ne fiât en état d'épouser sa sœur Cléopatre , comme l'avolt ordonné son père. Hirtius dit qu'il itoit puer jam

adulitt œtate , et Lacain appelle Gl^patre inoe»* tnense , dans ce vers qa*il adresse à œ roi par apostrophe,

Incest» sceptris cessora sororU^

soit qu'elle eût déjà contracté ce mariage incestoenx, soit à cause qu^après la guerre d'Alexandrie et la mort de Ptolomée, César la fit épouser à son jeune frère qu'il rétablit dans le trône ; d'où l'on peut tirer une conséquence infaillible, que si le plus jeune des deux frères étoit en âge de se marier quand César partit d'Egypte , l'aîné en étoit capable quand il y arriva, puisqu'il n'y tarda pas plus d'un an.

Le caractère de Cléopatre garde une ressemblance ennoblie par ce qu'on y peut imaginer de plus illustre. Je ne la fais amoureuse que par ambition, et en sorte qu'elle semble n'avoir point d'amour qu'en tant qu'il peut servir à sa grandeur. Quoique la réputation qu'elle a laissée la fasse passer pour une femme lascive et abandonnée k ses plaisirs, et que Lucain , peut-être en haine de César, la nomme en quelque endroit meretrix regina , et fasse dire

xoo EXAMEN

aîllenrs k Tetinaqae Photin , qni gonvemoit sous le nom de son fr^e Ptolomée ,

Qaem non e nobis crédit Cleopatra nooentem, A qno casta fait?

Je troave qa'à bien examiner Thistoire, elle n'avoit qne de l'ambition sans amour, et que p^r politique elle se servoit des avantages de sa beauté pour alfTermîr sa fortune. Cela paroit visible en ce que les historiens ne marquent point qu'elle se soit donnée qu'aux deux premiers hommes du monde , César et Antoine; et qu'après la déroute de ce dernier, elle n'épargna aucun artifice pour engager Auguste dans la même passion qu'ils avoîent eue pour elle , et fit voir par là qu'elle ne s'étoit attachée qu'à la haute puissance d'Antoine, et non pas à sa personne.

Pour le style , il est plus élevé en ce poëme qu*en aucun des miens , et ce sont sans contredit les vers les plus pompeux que j'aie faits. La gloire n'en est pas toute à moi. J'ai traduit de Lucain tout ce que J'y ai trouvé de propre à mon sujet, et comme je n'ai point fait de scrupule d'enrichir notre langue du pillage qne j'ai pu faire chez lui , j'ai taché , pour le reste , à entrer si bien dans sa manière de former

DE POMPÉE. loi

ses pensées et de s'expliqner , qne ce qu'il m*ft fiiUa y joindre du mien sentit son génie, et ne fut pas indigne d'être pris pour un larcin que je lui eusse fait.

J'ai parlé, en Texamen de Polyeucte, de ce que je trouve à dire en la confidence que fait Cléopatre à Charmion, au second acte.

Il ne me reste qu'un mot touchant les narrations d'Achorée, qui ont toujours passé pour fort belles; en quoi je ne veux pas aller contre le jugement du public, mais seulement faire remarquer de nouveau que celui qui les fait, et les personnes qui les écoutent ont Tesprit assez tranquille pour avoir toute la patience qu'il y faut donner. Celle du troisième acte, qui est à mon gré la plus magnifique , a été accusée de n'être pas reçue par une personne digne de la recevoir ; mais bien qne Charmion qui l'écoute ne soit qu'une domestique de Cléopatre , qu'qn peut toutefois prendre pour sa dame d'honneur, iet étant envoyée exprès par cette reine pour l'écouter, elle tient lieu de cette reine même, qui cependant montre un orgueil digne d'elle, d'attendre la visite de César dans sa chambre, sans aller au-devant de lai. D'ailleurs Cléopatre eût rompu tout le reste de

loa EXAMEN DE POMPÉE.

oe troîisième acte , si elle 8*y /ût montrée; et il m\i (alla la cacher par adresse de théâtre, et trouver pour cela dans Taction un prétexte qui fat glorieux pour elle, et qui ne laissât point paroître le secret de l'art, qui m*obligeoit à Tempécher de se produire.

Prir DE L*£XAMEN DE POMPEE.

Page 1