ACTE V, SCENE IV
Qui pour m^assassiner ose me secourir, Et me «aiiTe de moi pour me faire périr. Puis-je vivre et tratuer eette gène étemelle S Confondre l'innocente avec la criminelle. Vivre, et ne pouvoir plus vous voir sans m*alarmer. Vous craindre toutes deux, tontes deux vous aimer? Vivre avec ce tourment, c'est mourir à toute heure. Tirez-moi de ce trouble, ou souffrez que je meure. Et que mon déplaisir, par un coup généreux \ Épargne un parricide à Tune de vous deux.
CUÊOPATRE.
Puisque le même jour que ma main vous couronne Je perds un de mes fils, et Tautie me soui)çonne. Qu'au milieu de mes pleurs, qu'il devroit essuyer, Son peu d'amour me force à me justifier; Si vous n'en pouvez mieux consoler une mère Qu'en la traitant d'égal ' avec une étrangère. Je vous dirai, seigneur (car ce n'est plus à moi A nommer autrement et mon juge et mon roi)« Que vous voyez Teffet de cette vieille haine Qu'en dépit de la paix me garde l'inhumaine. Qu'en son cœur du passé soutient le souvenir, Et que j'avois raison de vouloir prévenir. Elle a soif de mon sang, elle a voulu répandre ^ : J^ai prévu d'assez loin ce que fen viens d'apprendre; Mais je vous ai' laissé désarmer mon courroux.
i On ne trataw poiat une gêne ; mais le discours d*Â3ttiochus est si bOMi, que cette légère faute n^t pas sensible. (V.)
* Il faudrait désespoir plutôt que déplaisir. ( V.)
» Traiter étiffcU éAjoit alors une phrase faite pour les deux genres. On écriroit aujourd'hui, traiter d'égale.
-* Épandre était un terme beureux qu'on employait au besoin, au Uea de répandre ; «e mot a vieilli. ( Y.) — A quelle époque un mot peutil être censé asaez -deilli pour qu'il ne soit plus d'usage! Nous trou- Tons le mot épandre dans Boileau et dans d'autres bons auteurs du sircle de Louis XIV, qui semblent même l'avoir préféré à répandre. Nous le trouvons dans la Hemriade :
De noirs torrent* àe soufre épandùi daiu les Air*.
Permettons donc aux poëtes de le rajeunir en l'employant. (P.)
(à Rodogune.)
Sur \k foi de ses pleurs je n'ai rien craint de vous i. Madame; mais, 6 dieux! quelle rage est la vôtre! Quand je vous donne un fils, vous assassinez Tautre, Et m*enviez soudain Tunique et foible appui Qu'uue mère opprimée eût pu trouver en lui ! Quand vous m'accablerez, où sera mon refuge? Si Je m'en plains au roi, vous possédez mon juge ; Et s'il m'ose écouter, peut-être, hélas! en vain Il voudra se garder de cette môme main. Enfin je suis leur mère, et vous leur ennemie ; J'ai recherché leur gloire, et vous leur infamie; Et si je n'eusse aimé ces fils que vous m'ôtez, Votre abord en ces lieux les eût déshérités. Cest à lui maintenant, en cette concurrence, A régler ses soupçons sur cette différence, A voir de qui des deux il doit se défier, Si vous n'avez un charme à vous justifier s.
RODOGUNE , à Cléopdlre.
Je me défendrai mal : l'innocence étonnée Ne peut s'imaginer qu'elle soit soupçonnée ; Et n'ayant rien prévu d'un attentat si grand, Qui l'en veut accuser sans peine la surprend '.
Je ne m'étonne point de voir que votre haine Pour me faire coupable a quitté Timagène. Au moindre jour ouvert de tout jeter sur moi, Son récit s'est trouvé digne de votre foi.
1 Ce plaidoyer de Cléopâtre n'est pas sans adresse; mais ce vain artifice doit être senti par Antiochus, qui ne peut en aucune façon soupçonner Rodogune. (V.)
* Cela n'est pas français, et ce dernier vers ne finit pas heureusement une si belle tirade. (Y.)
^ On n'a rien à dire sur ces deux plaidoyers de Cléopâtre et de Rodogune. Ces deux princesses parlent toutes deux comme elles doivent parler. La réponse de Rodogune est beaucoup plus forte que le discours de Cléopâtre, et elle doit l'être : il -n'y a rien à y répliquer, elle porte la conviction ; et Antioclius devrait en être tellement frappé, qu'il ne devrait peut-être pas dire: Non, Je n'écoute rien; car, comment ne pas écouter de si .bonnes raisons! Mais j'ose dire que le parti que prend Antiochus est infiniment plus théâtral que s'il était simplement raisonnable. ( Y.)