ACTE I, SCENE I. 45T
Mais leurs sanglants di^rds qui nous dounentr des maîtres Ont fait des meurtriers, et n*ont point fait de traîtres; Leurs plus vastes fureurs jamais n^ont consenti Qu'aucun versât le sang de son propre parti ; Et dan» Tun ni dans Tautre aucun n'a pris Paudace D'assassiner son chef pour monter en sa place. "
AUFIDE
Vous y renoncez donc, et n'êtes plus jaloux ' f)e suivre les drapeaux d'un chef moindre que vous? Ah ! s'il faut obéir,.ne Eaisous plus la guerre ; Prenons le même joug qu'a pris toute la terre. Pourquoi tant de périls? pourquoi tant de combats? Si nous voulons servir, Sylla nous tend les bras. C'est mal vivre en Romain que prendre loi d'un homme : Wais, tyran pour tyran, il vaut mieux vivre à Rome.
PERPENNA
Vois mieux ce que tu dis quand tu parles ainsi.
Du moins la liberté respire encore ici.
De notre république, a Rome anéantie.
On y voit refleurir la plus noble partie;
Et cet asile, ouvert aux illustres proscrits^
Réunit du sénat le précieux débris.
Par lui Sertorius gouverne ces provinces,
Leur impose tribut, fait des lois à leurs princes ^
Maintient de nos Romains le reste indépendant :
Mais comme tout parti demande un commandant,
Ce bonheur imprévu qui partout l'accompagne,
Ce nom qu'il s'est acquis chez les peuples d'Espagne...
AUFIDE
Ah I c'est ce nom acquis avec trop de bonheur oui rompt votre fortune, et vous ravit l'honneur : Vous n'en sauriez douter, pour peu qu'il vous souvienne Du jour que votre armée alla joindre la sienne. Lors...
t Ce couplet du confident est beaucoup plus beau que tout ce que «iit le principal personnage. Ce n'est point un défaut qu'Âufide parlv bien ; mais c'en est un grand que Perpenna, principal personnage, n^ parle pas si bien que luL (V.)
» Par un caprice de langue, on dit faire la loi à quelqu'un, et noi^ ' pus faire des lois à quelqu'un. (V.)
458 SERTORIUS
PERPENNA
N'envenime point le cuisant souvenir Que le commandement devoit m'appartenir.
Je le passois en nombre aussi bien qu'en noblesse; Il succomboit sans moi sous sa propre foiblesse : Mais, sitôt qu'il parut, je vis en moins de riçn Tout mon camp déserté pour repeupler le sien; Je vis par mes soldats mes aigles arrachées Pour se ranger sous lui voler vers ses tranchées; Et pour en colorer Temportement honteuxi^ Je les suivis de rage, et m'y rangeai comme eux.
L'impérieuse aigreur de l'âpre jalousie Dont en secret dès lors mon amc fut saisie Grossit de jour en jour sous une passion ^ Qui tyrannise encor plus que l'ambition : J'adore Vinate * ; et cette grande reine, Des Lusitaniens Titlustre souveraine, Pourroit par sou hymen me rendre sur les siens Ce pouvoir absolu qu'il m'ôte sur les miens. Mais elle-même, hélas! de ce grand nom charmée, S'attache au bruit heureux que fait sa renommée; Cependant qu'insensible à ce qu'elle a d'appas Il me dérobe un cœur qu'il ne demande pas.
1 Une aigreur s'envenime, devient plus cuisante, se tourne en haine, en fureur; mais une aigreur qui grossit sous une passion n'est pas tolérable. |V.)
* Après avoir entendu les discours d'un conjuré romain qui doit assassiner son général ce jour même, on est bien étonné de lui entendre dire tout d'un coup, j'adore Viriate. Il n'y a que la malheureuse habitude de voir toujours des héros amoureux sur le théâtre, comme dans les Romans, qui ait pu faire supporter un si étrange contraste. Quand on représente un héros enivré de la passion furieuse et tragique de l'amour, il faut qu'il en parle d'abord : son cœur est plein ; son secret doit échapper avec violence : il ne doit pas dire en passant, j'adore; le spectateur n'en croira^ rien. Vous parlez d'abord politique, et après vous parlez d'amour. Si on a dit, non bene conveniunt, née eadem in sede moranlur majestas et amor^ on en doit dire autant de l'amour et de la politique ; l'une fait tort à l'autre ; aussi ne s'intéresse-t-on point du tout à la passion prétendue de Perpcnna pour la roinc de Lusitanie. (V.)