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— Certainement! s'écria le jeune homme, le visa(]e enflammé, les yeux brillants. Quelques torts que tu aies pu avoir vis-à-vis de M. Yilleroy, tu n'en as aucun envers moi; tu es mon père, je t'aime, je suis fier de toi, de ton esprit, de ton cœur, car tu as un (jrand cœur, mon pauvre cher père ! Je te remercie tous les jours pour 1 homme que tu as fait de moi et je n'ai qu'un désir : me montrer digne de toi ! oui, digne de toi !
Ghénerol s'assit : une émotion intense le faisait trembler.
— Henri, dit-il d'une voix contenue, tu es digne de moi, assurément, et, de plus, tu n'as point commis d erreur ; tu es intact; la vie est ouverte devant toi... Sois heureux, mon cher Henri; prends le bonheur honnête qui s'offre à toi; sois heureux dans le devoir : c'est la seule manière de l'être véritablement. C'est pour cela que je te dis : A quelque prix que ce soit, épouse Madeleine, puisque tu l'aimes et qu'elle t'aime... Et puisse-t-elle vivre longtemps, afin de te garder de la faute que j'ai commise! Vois-tu, Henri, le monde juge mal ces choses-là; tant qu'elles ne font point scandale, il ferme les yeux; il a tort. Quand on a l'àme droite et qu'on répare l'erreur d'un moment, quand on la paye de son bonheur — et de celui des autres — comme je l'ai fait, il approuve; il a tort également. Mon mariage avec Mme Yilleroy n'a rien réparé du tout : il n a fait
qu'aggraver une situation déjà odieuse. Que fallait-il faire alors? A cela, mon fds, il n'existe qu'une réponse : il ne fallait pas commettre la faute .
Ghénerol s'arrêta, pensif, puis reprit à Yoix basse :
— Et la faute, Henri, ce n'est pas le jour où Mme Yilleroy a oublié ses devoirs qu'elle a été commise : c'est le jour où j'ai regardé avec des yeux d'amant la femme de mon ami et où, pour la première fois, je lui ai dit sur sa beauté, sans penser mal faire, une parole que sa fille ou son mari ne devaient pas entendre. Souviens-toi, Henri, que dans cette voie-là il n'est pas d'erreurs vénielles, car personne — non, personne ! — ne sait quel grain de sable fera pencher le plateau de la balance... et alors dans quel abîme nous pouvons être précipités. Souviens-toi, mon fils!
— Je me souviendrai, dit gravement Henri. Ils restèrent assis côte à côte, sans se parler,
pendant longtemps. Le sacrifice de Ghénerol était fait , bien plus radical que Henri ne pouvait le soupçonner, et la pensée de ce sacrifice mettait dans l'àme du père à l'égard de son fils une douceur attendrie qui, par certains côtés, touchait à l'extase. Après en avoir joui pleinement, Ghénerol reprit :
— Grois-tu, Henri, qu'il soit prudent d'aller
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toi-même voir Yilleroy? Ne penses-tu pas cjue si une tierce personne se chargeait de la démarche . . .
— Mais, mon père, dit fièrement le jeune homme, je ne saurais admettre qu'un tiers puisse entendre des paroles désobli(][eantes pour nous ; mal(}ré rélévation de pensées de M. Yilleroy, le seul fait d'un refus...
— Sans doute; mais si tu envoyais Marguerite?... Elle est fine comme Tambre, et, avec cela, elle dit tout ce qu'elle veut. Ce serait, je crois, une excellente messagère.
— Pour cela, père, tu l'as dit ! Personne ne s'acquittera mieux qu'elle d'une semblable mission.
— Je la verrai demain, fit Ghénerol en se levant comme un homme délivré d'un grand poids.
En effet, le lendemain, il eut avec sa fille un long conciliabule secret, dont elle sortit dans un état d'esprit bien singulier. Sa première action, se voyant seule, fut d'embrasser sa fillette avec tant de force que l'enfant en poussa les hauts cris ; la seconde fut de se mettre à pleurer elle-même entachant de l'apaiser, et les larmes de la maman furent beaucoup plus longues à tarir que celles de l'enfant. Sans doute, la source en était plus profonde.
Dans le plus bref délai, Mme Rodange s'assura adroitement que Madeleine était sortie et se présenta chez Yilleroy, qu'elle arrêta sur le seuil de
sa porte. Tout surpris qu'il fût, il savait quelle douceur apitoyée la jeune femme avait témoignée à sa fille lors de la mort de Glotilde, et il la reçut avec bonté.
Marguerite ne s'égara point en préliminaires.
— Monsieur Villeroy, dit-elle aussitôt assise, vous êtes pressé, moi aussi : allons au fait. Est-ce que vous ne trouvez pas que Madeleine a eu assez de chagrin comme ça?
— Pauvre petite! murmura le père.
Puis il regarda Mme Rodange d'un air qui n'avait rien d'encourageant; mais elle n'était pas femme à se laisser décontenancer par le vieil ami de son enfance.
— Oui, pauvre petite; c'est une parole absolument sensée; mais il y a assez longtemps qu'on l'applique à Madeleine, et je trouve qu'il est grand temps d'en changer. Je suis venue ici, d'après le désir de mon père, pour vous supplier d'accorder à Henri la main de votre fdle. Ne m'interrompez pas, monsieur Villeroy ; il n'y aurait plus moyen de reprendre l'entretien. Tant que Mme Glotilde a vécu, je comprends le scrupule qui vous a poussé à interdire tout rapprochement ; mais, à présent, franchement, je trouve qu'il y aurait de la cruauté à séparer plus longtemps ces jeunes gens qui s'aiment! Mon père m'a chargée, expressément de vous dire, et ce sont ses propres expressions, qu'il se soumettra à tout ce que vous
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exigerez. J'ai rempli ma mission, non sans quelque peine, je vous Taffirme; à votre tour, donnez-moi une bonne parole.
— Marguerite, fit Yilleroy en la regardant sans colère, vous êtes une brave enfant; la démarche que vous faites a dû vous coûter. Je vous remercie pour Madeleine de vous en être chargée ; mais entendez-moi bien et répétez fidèlement mes paroles à votre père; ce sont celles que j'ai déjà dites à son fils : Madeleine Yillerov ne peut pas épouser Henri Ghénerol. Ces deux noms hurleraient de se voir accolés.
— Mais, reprit Marguerite, avec une bonne dose d impatience, c'est que je ne vous ai pas dit : Henri entre dans les consulats; il épouserait Madeleine à l'étranger. Et, puisque mon père dit qu'il fera tout ce que vous exigerez... Vous ne comprenez donc pas?
— Je comprends très bien, et je répète : Madeleine Villeroy ne peut pas épouser un Ghénerol.
Mme Rodange, dépitée, se leva.
— Je vous croyais bon, dit-elle avec des larmes de colère dans la voix; mais vous faites souffrir à plaisir Madeleine! Ce n'est pas de la bonté, cela!
Sans s'émouvoir, Yilleroy la regarda.
— Vous avez un enfant, une petite fille! Élevez-la bien, Marguerite, dit-il, enseignez-lui de bonne heure le prix du devoir et le respect de ses
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parents. Madeleine m'aime, elle m'aime assez pour ne pas me blâmer d'une rigfiieur qui la protège. Vous savez ce que c'est que le monde, Marguerite ; voyez-vous Madeleine mariée entrer dans un salon : — Mme Ghénerol. — Laquelle? — La jeune. — La femme du fils. — Ah! la mère a épousé le père, et la fille, le fils? Pourvu qu'elle ne rende pas au fils ce que le père. . .
— Assez, monsieur Villeroy, c'est horrible! cria Marguerite en mettant ses deux mains sur ses oreilles. C'est monstrueux, ce que vous dites là!
— Ce n'est pourtant qu'une très petite partie de ce qui s'échangerait de propos méchants, de cruautés malsaines au sujet de mon innocente enfant. Non, Marguerite, dites-le à votre père • Ma fille ne s'appellera pas Mme Ghénerol.
Marguerite retourna chez son père pour lui rendre compte de l'insuccès de sa mission. Elle ne le fit qu'avec les plus extrêmes précautions, se bornant au fond même de la réponse, si nettement formulée.
Contre son attente, Ghénerol ne parut point surpris. Il remercia sa fille et l'embrassa avec tendresse. Gomme il la reconduisait, elle s'arrêta dans le péristyle devant la porte de son ancienne demeure.
— Ce n'est pas loué? fit-elle.
— Ni ne le sera jamais, mon enfant, dit-il d'un ton grave. J'avais songé à vendre l'hôtel en bloc,
et puis la pensée que tu t'étais mariée ici, que tu y avais été heureuse, m'a retenu... Veux-tu voir? Il prit à son trousseau la clef minuscule de la porte, et ils entrèrent dans le lo[;is abandonné.
— Que c'était joli, pourtant ! dit-elle avec un regret sincère; jamais rien n'a été mieux fait pour un jeune ménage... Nous ne sommes pas si bien rue Fortuny. . . Il y a une pièce de plus ; mais c'est un vrai bâton de perroquet : on passe son temps à monter et à descendre. Tandis qu'ici, deux étages seulement... Et mon salon rose! Je n'en suis pas encore consolée !
— Si tu voulais!... fit timidement Ghénerol. Elle se retourna brusquement pour le regarder
en face.
— Revenir? dit-elle. Ah! certes, oui! Mais que dirait le monde?
— Le monde dirait ce qu'il voudrait. Je te donnerai trois pièces de plus au premier; on les prendra là-haut sur ma chambre et mon cabinet. . . je loge en bas, à présent, près de Henri.
— Je ne sais pas, fit Marguerite, pensive, si René voudra.
Tout à coup, elle se jeta au cou de son père :
— Tu es un ange, dit-elle, de ne pas nous avoir gardé rancune. Nous avons agi un peu bêtement, tu sais...
— Non, dit Ghénerol, c'était très naturel ; mais bien des choses sont changées. Et, vois-tu, je serai
très content de t'avoir là, avec ta fillette, quand Henri sera parti.
— Henri? Pourquoi s'en irait-il, s'il n'épouse pas Madeleine?
Gliénerol sourit sans répondre et se contenta d'embrasser sa fille; mais ce sourire, elle s'en souvint plus tard, avait quelque chose de triste et de courageux à la fois.
XXYIII
A quelques jours de là, Villerov, comme de coutume, lisait les journaux du soir, vers neuf heures, dans son cabinet de travail. Après lui avoir joué quelques morceaux favoris sur le piano qu'elle avait fait apporter là depuis bien longtemps, Madeleine avait pris un livre et, au lieu de lire, songeait.
Encore un printemps qui venait dans l'air tiède et sentant bon; par la fenêtre longtemps ouverte, la grande pièce, un peu triste, s'était tout imprégnée de l'odeur des jeunes pousses, du gazon vert et dru ; un printemps nouveau qui apportait une année de plus à Madeleine.
Une année, rien que cela. Avec l'année, point de rêves d'avenir, point d'attente inquiète et joyeuse, une année, simplement. Après celles-là, d autres viendraient, et encore, et longtemps, et Madeleine serait toujours la même, attentive et tendre, auprès de son père vieilli, cassé de plus en plus...
Elle le regarda à la dérobée. Vieilli? pas tant; cassé? moins qu'auparavant. Il avait, depuis quelques mois, relevé la tête, qu'il portait jadis baissée; son allure était plus vive, son pas plus ferme; en ces temps derniers, Villeroy avait positivement rajeuni. Il prenait aussi de l'intérêt aux choses de la politique, qu'il n'avait jamais abandonnées, mais pour lesquelles, depuis le départ de sa femme, il n'avait plus combattu.
— Papa est rentré dans la vie, positivement, se dit Madeleine, en se sentant le cœur soudain allégé. L'autre jour, il avait un courrier énorme; ce matin de même...
Continuant sa pensée tout haut :
— Père, dit-elle, est-ce que tu n'as pas l'intention de te porter candidat aux prochaines élections?
Villeroy, stupéfait, regarda sa fille. Madeleine songeait aux élections? Elle était donc bien changée?
— Qui t'a dit cela? demanda-t-il avec un vague sourire.
— Personne; mais je me souviens que, lorsque tu étais député, tu menais une vie bien plus active; est-ce qu'elle n'était pas aussi plus utile?
Villeroy rit pour tout de bon, cette fois, les murailles austères de son cabinet n'en furent pas plus étonnées que lui-même.
— Ma chérie, dit-il, où puises-tu tes notions
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en politique? Tu parles comme un journal.
— Je n'en lis pourtant guère! fit la jeune fille, en écartant ses cheveux d'argent du même geste enfantin et charmant qu'elle avait autrefois. Mais il me semble... enfin, je ne sais pas au juste ce qu'il me semble, mais j'aimerais bien à te voir encore député.
— Plutôt sénateur, murmura Yilleroy comme à lui-même.
Les joues de Madeleine s'empourprèrent. Comment n'avait-elle pas songé à cela? Sénateur, pour ne pas être obligé de coudover tous les jours son ancien ami. Chénerol avait prononcé la veille un discours excellent et obtenu un vrai triomphe à la Chambre. Elle avait beau ne lire guère les journaux : quand ce nom-là lui tombait sous les yeux, elle ne pouvait se défendre de le suivre.
Le sentiment de répulsion instinctive que lui causait Chénerol depuis que sa mère l'avait quittée s'était singulièrement modifié après la mort de Clotilde. Elle avait eu pitié de lui, et, peu à peu, la pitié avait vaincu l'aversion ; maintenant que le brandon de discorde n'était plus là, elle se rappelait l'affection que Chénerol lui avait toujours témoignée et sa tendre sollicitude pour elle auprès du lit de la mourante; tout le passé lointain plaidait en elle pour le coupable, et, si elle lui en voulait encore, c était uniquement à cause de son père. N'ayant pu sonder la profondeur de
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l'offense, dans son âme chaste, elle se sentait prête au pardon.
Un coup de timbre...
Cette fois, Madeleine pâlit et se trouva debout. Elle le connaissait bien, ce coup de timbre des Chénerol, impérieux et pressé. Elle revécut en un millième de seconde Tentrée de Henri ce soir maudit qui avait bouleversé leur existence à tous.
Le domestique ouvrit la porte et annonça :
— M. Chénerol!
Villeroy s'était levé, croyant rencontrer les yeux de Henri; en apercevant Georges, il resta muet de stupeur et de colère.
— Madeleine, ma chère enfant, laissez-nous, fit Chénerol en la regardant avec bonté.
Les veux bleus de la jeune fille lui jetèrent un regard effrayé, suppliant, indigné à la fois. Il la rassura d'un signe de tête, grave et paternel, puis ouvrit la porte pour la laisser passer. Elle sortit, le cœur battant, tout son être plein d'une angoisse douloureuse, et alla s'asseoir dans le salon, afin d'être à la portée de la voix.
— Que me voulez-vous? dit Villeroy, dont le visage était devenu blême et rigide.
— Je suis venu, répondit Chénerol, vous demander pardon. Nous avons beaucoup souffert, Villeroy, nous souffrirons toujours. Si nous pouvons rendre heureux les innocents, injustement
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punis, ce serait une bonne chose. Ne le pensezv^ous pas?
— J ai dit là-dessus mon premier et mon dernier mot tout ensemble, répliqua brièvement le père de Madeleine. Ma fdle n'épousera pas un Ghénerol.
— Si je mourais, fit le député avec une douceur extrême, cela changerait sans doute votre resolution?
Villeroy le regarda attentivement. L'homme qui lui parlait n'était plus celui qu'il avait connu aux jours de sa force triomphante : c'était un être assagi, désabusé, vaincu, mais non humilié. Intérieurement, en mémoire sans doute de leur ancienne amitié, il ressentit une certaine joie de hii trouver tant de dignité.
— Non, dit-il lentement, votre mort serait inutile : elle ne changerait rien.
— Je le pensais, dit Ghénerol; alors, je vous en prie, écoutez-moi.
Villeroy lui indiqua un siège ; ils s'assirent tous deux.
— Je n'ai pas à m'excuser de la faute que j'ai commise envers vous, reprit le père de Henri; je ne puis invoquer ni l'entraînement de la jeunesse, ni l'ignorance de ce qui devait suivre; si je vous disais que je n'y ai pas pensé, vous auriez à me juger plus sévèrement encore. Je m'accuse donc sincèrement...
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Villeroy songea à Clotilde, à ses ruses, à ses manèges irritants ; il la connaissait bien, celle qui avait été sa femme pendant dix-huit années, et il se dit qu'en prenant la faute sur lui, Ghénerol se montrait généreux.
— Je vous dois une réparation. ..
— Il n'en est pas, dit Villeroy, les yeux perdus dans le vague.
— Une expiation, alors. Vous me connaissez, vous avez été mon ami. Vous savez que j'aime bien quand j'aime; vous savez, beaucoup mieux que je ne pourrais jamais lexprimer, que j'ai souffert du mal que j'avais fait, que j'en souffrirai toute ma vie, que la perte de votre estime a empoisonné toutes mes heures, qu'elle ne m'a pas laissé une joie... Des joies? Depuis ce jour malheureux, je n'en ai pas eu une seule, — pas une seule, vous m'entendez, Villeroy? Et sachez une chose, pourtant : je ne vous ai pas volontairement trahi, je n'ai pas prémédité l'infamie, je ne vous ai pas serré la main pour détourner vos soupçons. C'est un hasard funeste qui m'a rendu coupable. Regardez mes yeux, Villeroy, et voyez si je mens !
Villeroy ne tourna pas la tête : il savait que ce hasard-là s'appelait Clotilde.
— Vous pouvez donc me haïr, continua Chénerol, mais vous ne devez pas me mépriser. Je suis venu m'offrir à vous; ordonnez ce qui vous
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plaira : je le ferai; mais je vous demande gfrâce pour nos enfants.
Villerov resta immobile; son ancien ami reprit, avec une chaleur croissante :
— Je vous ai dit que j'étais malheureux ; oui, je le suis, plus peut-être cpie vous ne pouvez le croire. J'ai une fille : elle est mariée, elle a son enfant, elle n'est plus à moi. J'ai un fils : je le vois souffrir à cause de ma faute... Savez-vous ce qu'il veut faire? Il m'a demandé ma protection, — ma protection d'homme politique — pour lui faire obtenir un poste dans les consulats, très loin, le plus loin possible, l'Extrême-Orient.
— Il a raison, dit Villerov.
— Je ne suis pourtant ni un homme méprisable ni un homme taré, pour que mon fils m'abandonne; mais il souffre et veut fuir son mal. Cela ne vous touche pas? Vous ne lui donnerez pas Madeleine, là-bas, au bout du monde, où personne ne connaît mon nom ni le vôtre?
— Madeleine n'épousera pas un Chénerol, répéta obstinément le père.
— Eh bien! soit. Alors, j irai jusqu au bout. Je me suis fait un nom sinon (glorieux, au moins estimé; j'avais espéré que mon fils, l'avant reçu de moi comme la part la moins périssable de son hérita(je, en serait fier et le porterait avec honneur. Eh bien! ce nom, la seule chose à laquelle je tienne vraiment en dehors de la considération
des gens de bien, je vous en fais le sacrifice, Villeroy. Depuis plusieurs jours, je suis en instance pour que mon fils reprenne le nom de sa mère ; si vous consentez à lui donner Madeleine, elle s'appellera Mme Henri Sauvignac.
Il termina avec un sanglot réprimé dans la gorge; n'osant lever les yeux, il attendait son arrêt.
— Je consens, dit Yilleroy.
Lui aussi détournait la tête, de peur de montrer son émotion. C'était bien là le Ghénerol qu'il avait aimé de cette affection forte et franche que connaissent les hommes de cœur et d'action ; c'était son Ghénerol, capable des plus grands sacrifices, Ghénerol, qui s'était si bien battu pendant la guerre, Ghénerol, qui s'était montré si humain envers les ouvriers lors d'une grève... Ah! qu'il avait eu raison de l'aimer, et qu'il l'ai- * mait encore, à présent que l'ennemie de leur repos n'était plus entre eux!... Mais il ne pouvait pas le lui laisser connaître.
— Je consens, répéta Villeroy.
Ils se levèrent tous deux, restèrent un instant face à face, avec un désir ardent de se serrer -la main. Leur vieille amitié les mordait au cœur avec la généreuse verdeur de leur jeunesse évanouie... Sur une île déserte, ils fussent tombés dans les bras l'un de l'autre ; mais les lois du monde s'opposaient à toute expression
de sympathie, et ils se saluèrent froidement.
— Je voudrais bien voir Madeleine, fit Chénerol en hésitant.
Villeroy ouvrit la porte du salon où elle était restée seule, prêtant anxieusement l'oreille et n'entendant rien.
— Madeleine, dit le député, mon fils viendra vous demander votre main ; votre père veut bien la lui accorder. Je suis content, Madeleine, de penser que vous serez heureuse ; personne ne le mérite mieux que vous.
Lui aussi avait une envie folle de la prendre dans ses bras et de baiser le front pur de celle qui serait sa fille; mais comment le faire en présence du mari de Glotilde?
Les veux de Madeleine allaient de l'un à l'autre; elle n'osait croire ce qu'elle avait entendu.
— C'est vrai, mon enfant, dit Villeroy.
— Adieu , fit Chénerol en lui adressant un salut où son âme de galant homme passait tout entière.
Quand il fut sorti, Villeroy emmena sa fille près de son bureau, là où ils avaient passé ensemble tant d'heures silencieuses.
— Es-tu contente? lui demanda-t-il en regardant au fond de ses yeux de pervenche.
— Oui, père, si tu consens de bon cœur; autrement, non.
— Je consens de bon cœur, répondit Villeroy, parce que Henri doit quitter le nom de son père. Tu t'appelleras Mme Sauvignac.
— Oh! fit douloureusement Madeleine, il ne voudra pas !
C'est chez Mme Rodan(je que Gliénerol attendait son fils pour lui arracher un consentement dont il était loin d'être sûr. Se méfiant de l'influence du lieu, il n'avait pas voulu aborder la redoutable question chez lui ni dans l'appartement de Henri, témoin de tant d'affectueux épanchements ; de plus, chez Marguerite, il comptait sur un appoint qu'il n'eut pas pu obtenir ailleurs.
Dès les premiers mots, Henri se révolta d'abord contre Villeroy, qui avait accepté un tel sacrifice, et puis contre son père et sa sœur, qui prétendaient le lui imposer.
— Tu en parles bien à ton aise, dit-il à sa sœur, non sans reproche ; tu as quitté le nom de notre père en te mariant : tu ne peux pas comprendre ce que c'est que d'avoir porté pendant vingt-quatre ans un nom honoré et de s'en voir tout à coup privé.
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Chénerol récoutail: avec une joie amère qui le récompensait, et au delà.
— Et toi, mon père, dit Henri, as-tu pu croire que j'accepterais ton dévouement? Est-ce que M. Villeroy aurait du Taccepter, lui? A plus forte raison, moi, qui suis ton fils, non seulement par le sang, mais par la tendresse ?
— Ne juge pas Villeroy, dit Chénerol ; puisses-tu ne jamais connaître la douleur et l'injure qu'il a ressenties par moi !
L'accent était si grave, la voix si douloureuse, que le jeune homme se tut.
— Non, reprit-il après un silence, je ne puis pas ! et tout ce que j'ai de bon en moi refuse d'obéir.
— Même si je te l'ordonne? dit le père.
— Même si tu me l'ordonnes, et pour cela seulement, je te désobéirai.
Chénerol fit un signe à sa fille, qui sortit du salon .
— Henri, dit-il, tu es un bon fils ; je suis fier de toi. Embrasse-moi. Et, maintenant, Madeleine va venir. Si tu le peux, dis-lui que tu refuses le seul renoncement qui puisse te la donner.
En refusant, Henri n'avait songé qu'à son père, à leurs années de confiance et de tendresse, à cette amitié d'homme à homme qui cimentait leur affection familiale d'un lien bien autrement fort. En apercevant Madeleine qui entrait
CHÉ^EROL 275
avec Mar(][uerite, il sentit son cœur s'amollir.
— Eh bien ! dis-lui donc, à cette chère et fidèle enfant, que tu ne veux pas d'elle, fit Chénerol triomphant.
Madeleine s'approcha du jeune homme.
— Je sais, dit-elle, quelle cruelle épreuve vous est imposée, mon cher Henri. Mon premier mot a été que vous ne voudriez pas ; je suis venue vous dire que, si vous refusez, je le trouverai tout naturel et n'en aurai pas moins d'affection pour vous. D'un autre côté, je ne puis blâmer mon pauvre père...
Elle s'arrêta et passa sur ses yeux sa main avec un geste d'enfant qui refoule les larmes.
Ghénerol la regardait comme s'il ne pouvait se rassasier de la voir : cette petite Madeleine, c'était pour lui le gage du pardon.
— Henri, dit-il, tu ne peux pas m'infliger un éternel remords? Ne fais pas passer un point d honneur quelconque au-dessus du repos moral de ton père. Prends cette brave enfant : je l'exige.
Il avait mis la main glacée de Madeleine dans celle de son fils : il les tint toutes les deux un instant dans la sienne, puis desserra l'étreinte et sortit.
Henri pleurait, quoiqu'il s'en défendît, et mordait nerveusement sa moustache. Madeleine posa timidement une main sur son épaule, afin qu'il fût contraint de la regarder. Dans ses yeux il lut
qu'elle l'aimait davantage pour ces larnies-là — et leur destin fut scellé pour jamais.
Très loin, vers l'Orient, sous un joli ciel clair d'automne, un peu avant le coucher du soleil, Villeroy, Henri et Madeleine sont debout sur le quai du départ. Le grand paquebot est dans la rade, avec ses machines sous pression, prêt à repartir pour la France. Quelques jours auparavant, il a amené Madeleine et son père ; il va, tout à l'heure, remporter Yillerov seul, qui n'aura guère vu du 'Japon que le consulat et la chapelle catholique ; mais il ne se soucie pas du reste.
Les jeunes gens ont été mariés, le matin même, et c'est le nom de Sauvignac qui a été inscrit sur les registres.
— Père, dit Madeleine, cela me fait de la peine de te voir partir seul : nous aurions fait à nous deux un si joli voyage !
— Ne t'inquiète pas de moi, ma chérie : j'ai de quoi m'occuper, répond Villeroy. Les bonnes gens de chez nous qui m'ont nommé sénateur ne me laisseront guère de loisirs, et puis il y a tant de choses utiles à faire... je n'ai pas peur de m'ennuyer... Voici le signal... Adieu, mes enfants .
C'est la première fois qu'il les comprend tous deux dans la même appellation affectueuse.
CIIENEROL
^■îi
Henri rou(jit à la fois de plaisir et de peine. Yillerov le regarde et comprend sa pensée.
— Henri, dit-il, avez-vous quelques commissions particulières à me donner pour Paris ? Que dirai-je à Marguerite?
— Que je 1 aime et la remercie... Vous ne la trouverez plus rue Fortuny : elle doit être rentrée à 1 hôtel... Quant vous arriverez, j'espère que son second enfant sera né!... Elle a été très bonne pour moi ; je ne T oublierai pas.
— Je le lui dirai. Vous n'avez pas d'autre message ?
— A qui? allait demander Henri. Sa jeune femme lui presse le bras.
— Je verrai parfois votre père , continue Yilleroy; quoique nous ne siégions pas à la même Chambre, la politique nous rapprochera de temps en temps.. .
— Oh! merci! murmura Henri en lui serrant la main de toutes ses forces. A présent, nous pouvons être heureux... Dites-lui que nous serons heureux; c'est cela qu'il attend... et c'est aussi ce que vous voulez.
Une étreinte, des sourires qui cachent des larmes, la jolie voix de Madeleine criant encore une fois :
— Au revoir, père !
Tilleroy l'entend à travers le bruit des rames dans l'eau clapotante. Et puis le crépuscule tombe,
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gris sur la mer grise; les feux du paquebot piquent l'obscurité comme une constellation égarée au bord de Fhorizon; sur la mer, on ne voit plus rien.
Les jeunes époux remontent vers la maison qui les attend à mi-côte. Ils entrent chez eux, dans leur « chez-eux » de ce pays étranger où, malgré la distance et le temps, ils sont en France, entourés d'objets chers qui parleront à leurs yeux et à leur âme. Ils s'attardent à la fenêtre pour voir la rade, et, dans le gris qui devient du noir, ils voient des feux lointains se déplacer et décroître...
— Henri, c'est le paquebot! dit tout bas Madeleine en joignant les mains comme pour une suprême bénédiction.
Ils regardent longtemps, bien après que leurs yeux fatigués ne distinguent plus rien, et enfin se retirent. Henri ferme la fenêtre, et, dans la grande chambre claire, pleine de la gaieté des choses, il regarde la jeune épousée du matin. Seuls ensemble, si loin de tout ce qui fut leur vie, ne se sont-ils pas plus précieux cent fois l'un à l'autre qu'au milieu de leurs proches?
— Mon tout, ma joie, dit Henri en croisant ses bras autour des épaules de Madeleine.
Elle le regarde, grave et douce, comme elle n'a jamais cessé de l'être, même aux plus mauvais jours.
— Henri, dit-elle, ce qui est vraiment la joie de cette journée, ce qui fait que nous pouvons être heureux sans nous le reprocher, c'est de penser que nos pères sont, au fond, réconciliés!
Il la serre contre son cœur; une ombre triste passe dans ses yeux pendant qu'il songe au nom qu'il a signé sur le registre. Mais cette ombre-là, Madeleine ne la verra jamais sur son visage. Et tout à coup un sourire vient à ses lèvres.
— Ce nouvel enfant de Marguerite, dit-il, je suis bien tranquille! René n'a pas de préjugés; si c'est un fds, avant longtemps il s'appellera le petit Ghénerol !