RÉFLEXIONS
ha façon dont noire société traite les citoyens dits aliénés date de Vâge des diligences.
Regarder vivre nos fous nest pas plus ahurissant que ne le serait de nos jours le dépari de doux voyageurs, en poste pour Rome.
La Loi de 38 na pas pour base Vidée de soi" gner et de guérir des hommes atteints d*une ma" ladie mentale, mais la crainte que ces hommes inspirent à la société.
C'est une loi de débarras.
Ce monsieur est-il encore digne de demeurer
parmi les vivants ou doit-il être rejeté chez les morts ?
Dans une portée de petits chats, on choisit le plus joli et on noie les autres...
Les Spartiates saisissaient les enfants mal faits et les précipitaient du haut d'un rocher.
C'est quelque chose dans ce genre que nous faisons avec nos fous.
Peut-être même est-ce un peu plus raffiné. On leur ôte la vie sans leur donner la mort.
On devrait lis aider à sortir de leur malheur t on les punit d'y être tombés.
Cela sans méchanceté, mais par commodité.
Les fous sont livrés à eux-mêmes.
On les garde, on ne les soigne pas.
Quand ils guérissent, c'est que le hasard les a pris en amitié.
La médecine mentale n'a pas de frontière fixe» On enferme ceux qui gênent leur entourage. Si
l'entourage est conciliant, de plus fous ckmeureni en liberté.
Un médecin n'a qu'une conscience, en revan* che on lui donne cinq cents malades,
Les bouviers mènent bien jusqu'à cent bœufs!
La folie est semblable à ces chapeaux de prestidigitateur , qui ont Voir d'être vides et d'où Vartisle extrait sans effort, cent mètres de ruban, une valise, un bocal de poissons rouges, deux poules de Houdan et la tour Eiffel, grandeur naturelle!
A quel moment un aliéné cesse~t-il d'être aliéné? Là, nous entions dans un brouillard de poix. Deux psychiatres se disputant un malade prouveront chacun avec évidence, l'un qw>, le malade est sain, Vautre que le malade est fou. C'est un pic de la science encore mal exploré. Comme le sommet de rHimalaya, on sait qu'il existe, personne ny est encore allé.
Des internements qui, au début, sont légitimes, cessent de l'être par suite de V évolution de lo maladie.
Comment savoir qu'un fou n'est plus fou puisqu'on ne le soigne pas?
Dans un asile, un malchanceux est resté quatorze années en cellule! Oubli? Entêtement?
Erreur? Le docteur qui Yen a fait sortir ne le sait pas. L'homme demande justice. Il est toujours enfermé, mais libre, dans le jardin. Je lui ai expliqué que ce qu'on lui avait fait était légal.
Les fous mangent une nourriture de baquets.
Les trois quarts des asiles sont préhistoriques, les infirmiers sont d'une rusticité alarmante, le pas* sage à tabac est quotidien.
Les asiles ont des crédits d'avant guerre. On ne va tout de même pas faire de frais pour les lou* foquts? Seuls, les asiles de Paris (Seine et Seine* et-Oise) ont de quoi aller au marché.
Les autres louchent 9 fr., 1 fr., 4 fr. 65 par tète de fou.
Camisoles, ceintures de force, cordes coûtant moins cher que des baignoires, on ligote au lieu de baigner.
Lorsque la guêrison s'affirme, on laisse le corh
valesceni avec les fous. C'est à peu près sauver un noyé de l'asphyxie, mats le maintenir le corps dans Veau jusqu'à ce qu'il soii complètement sect Le régime des asiles est condamné.
Un fou ne doit pas être brimé, mais soigné. De plus, l'asile doit être l'étape dernière. Aujourd'hui, c?$t l'étape première.
Il ne faut interner que les incurables.
Les autres relèvent de VhôpitaU
Sur 80.000 internés, 50.000 pourraient être libres sans danger pour eux ni pour la société.
On les a mis là parce qu'il n'y avait pas d'autre endroit ei que c'était Vlialntude.
On n'a pas cherché à les guérir, mais à les boucler.
L'heure est peut-être Venue de nous montrer moins primitifs.
Un homme a tenté cette révolution, le docteur Toulouse.
Depuis son avènement, le citoyen a droit aux troubles du cerveau tout comme aux rages de dents. D'ordinaire, on dit à ce citoyen : « Nous allons d'abord Vous interner, ensuite, on vous examinera ». Toulouse lui dit : Je vais d'abord vous examiner* ensuite je vous soignerai pour que vous ne soyez pas interne. »
Toulouse a lutté trente ans contre les pouvoirs publics. Alors on lui a donné un petit coin à Sainte- Anne, où fonctionne son « innovation ». Les pouvoirs publics ne parlent maintenant que de l'histoire du docteur Toulouse. Quand on leur dit : QativeZ'Vous fait pour les fous?
Vous Ignorez donc le service ouvert de Toulouse ? répondeni~ïls.
Le Service ouvert de Toulouse est à Paris. Il est unique. Il en faudrait dix dans la capitale. Il en existe un autre à Bordeaux, C'esf tout. Tout hôpital de France devrait avoir son quartier des maladies mentales.
Pourquoi^ ne Va~i~il pas?
Parce que les maladies mentales, jusqu'en Van 1923, n'étaient pas considérées dignes de faire partie des études médicales.
L'étudiant en médecine passait sa thèse sans avoir suivi un seul cours sur les maladies mentales. C'était facultatif.
Il n'existait donc que les spécialistes. En province, les spécialistes sont dans les asiles. Amener un psychopathe à Vhôpital eût été aussi peu indiqué que d*y conduire une vache atteinte de fièvre aphteuse. Allez voir le vétérinaire, se fût écrié le médecin. On porte le malade à V asile. La trappe se referme !
La loi de 1838, en déclarant le psychiatre infaillible et tout-puissant, permet les internements arbitraires et en facilite les tentatives.
Un parent obtient d'un médecin — par ignorance du médecin ou complicité — un certificat d'internement. On conduit la victime à l'asile. Le docteur de l'asile s'aperçoit le lendemain de la
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combinaison. Il relâche h faux malade, Coffre-t-on le parent et son complice? Pas du tout! Ils ont la loi aoec eux.
Sous la loi de 1 838, on voit la chose suivante : des médecins d'asiles proposent la sortie d'un malade. C*est donc que le malade nest plus fou, On doit le libérer. Or, le malade ne sortira pas. Qui s'y oppose? La Préfecture!
Sous la loi de 1 838, les deux tiers des internés ne sont pas de véritables aliénés. D'êtres inoffensifs on fait des prisonniers à la peine illimitée.
Bref! Nous vivons sous le préjugé que les maladies mentales sont incurables.
Alors, on jette dans un précipice les gens que Von en déclare atteints.
On ne fait rien pour les sortir du puits.
S'ils guérissent seuls et que cela se voit trop, on les laisse s'échapper après mille efforts de lew part.
S'ils gesticulent, on ne les calme pas $ on les immobilise.
Pour se metlre en règle avec sa conscience, la société de 1838 a bâti une loi Elle tient en ces mots : « Ce citoyen nous gêne, enfermons-le, S'il veut sortir, ouvrons Vœil. »
Noire devoir nest pas de nous débarrasser du foiu mais de débarrasser le fou de sa folie.
Si nous commencions?