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LA PLAINTE DES SOLDATS

Les chars crient en roulant, les chevaux soufflent, hennissent Et sur le dos des guerriers arcs et flèches retentissent.

Pour les escorter un peu, leurs femmes, leurs doux enfants Et leurs pères, pêle-mêle entrent, courent dans les rangs.

La poussière autour d'eux vole et si forte qu'en leur marche, Près du pont de Pien-Yang, ils arrivent sans voir l'arche.

Gomme pour les retenir on s'attache à leurs habits; On les saisit par le bras, on pleure, on pousse des cris;

Et ces plaintes, ces clameurs, du cœur douloureux orages, Montent véritablement jusqu'au pays des nuages.

Les passants, en curieux, rangés le long du chemin, Interrogent tristement ces marcheurs sur leur destin.

Et ces hommes n'ont pour eux qu'une réponse obstinée : « En marche, en marche toujours! telle est notre destinée! »

Quand ils allèrent au Nord établir leurs vastes camps. Certains d'entre eux ne portaient sur la face que quinze ans.

Maintenant qu'ils ont atteint ou passé la quarantaine, C'est à l'Ouest qu'il leur faut pétrir la terre lointaine.

Leurs cheveux étaient tout blancs quand ils revinrent du Nord; Las! ils n'en sont revenus que pour repartir encor.

Insatiable en ses plans de grandeur et de conquête, L'Empereur n'écoute rien des pauvres gens qu'il maltraite :

En vain des femmes de cœur, peu faites aux durs travaux, Se mettent à la charrue et manœuvrent les hoyaux;

Le sol n'est point fécondé par ces ardeurs féminines Et partout reste couvert de broussailles cl d'épines.

La guerre sévit toujours dans les champs, dans les cités,

Le meurtre est inépuisable en froides atrocités!

Il n'est point fait plus de cas des existences humaines Que de celles des poulets, des moucherons et des chiennes.

Quoiqu'il y ait des vieillards dans ces interrogateurs, Les guerriers violemment leur expriment leurs douleurs :

« Ainsi donc, leur disent-ils, à l'hiver l'été succède Sans apporter à nos maux ni relâche, ni remède ;

Et les collecteurs chez nous viendront réclamer l'impôt; Mais d'où pourra-t-il sortir lorsque tout nous fait défaut.

Ah! nous en sommes venus à ce comble de misère Que la naissance d'un fils nous est une peine amère,

Tandis qu'une pauvre fille, au contraire, parmi nous Est un sujet d'allégresse à nous rendre presque fous.

Une fille, un bon voisin peut la prendre en sa demeure, Comme femme, mais un fils ! le malheureux faut qu'il meure ! »

Prince, vous n'avez pas vu la mer bleue où par monceaux Sur ses rives à l'air frais, blanchissent des milliers d'os?

Là, tous les esprits guerriers frappés d'une mort récente Importunent les vieux morts avec leur voix gémissante;

Le ciel est sombre, la pluie est froide et, de tous côtés, On n'entend que cris plaintifs sur ces bords épouvantés.

Imité du poète Thou-Fou, d'après M. Hervey de Saint-Denis.

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