‹ Chez les poètesChapitre 62 sur 63 · ANTI-STROPHE III · texte numérisé non relu

ANTI-STROPHE III

ALGESTE

On m'entraîne, on m'entraîne au palais caverneux

De la mort, n'est-ce pas visible?

Adès à l'aile noire, aux sombres sourcils bleus,

Me regarde d'un air terrible.

Adès, que me veux-tu? Quittez-moi je me sens

Passer en des lieux que j'ignore.

ADMÈTE

0 voyage cruel pour ses amis présents, Ses enfants et moi plus encore!

ALGESTE

Laissez-moi tous et sur mon lit Que l'on m'étende, je succombe; Adès de mon corps se saisit, Sur mes paupières la nuit tombe.

0 mes enfants, mes chers enfants, Déjà vous n'avez plus de mère ; Puissent en paix vos yeux charmants Jouir longtemps de la lumière!

ADMETE

Hélas! pourquoi suis-je forcé D'entendre des discours semblables, Discours dont mon cœur est glacé Plus que par cent morts effroyables?

Au nom des grands Dieux souverains, Ne quitte point l'époux qui t'aime !

Par ceux que tu rends orphelins Ne t'abandonne point toi-même; Un effort, un effort suprême!

Alceste, je meurs, si tu meurs :

En toi sont ma mort et ma vie; Songe à l'amitié qui nous lie Et fait un cœur de nos deux cœurs.

ALCESTE

Avant que, pour toujours, Admète, je te laisse, Car tu vois trop où va mon état de faiblesse, Je voudrais à ton cœur dicter mes derniers vœux. C'est à mon dévoûment, mon culte affectueux, Que tu dois, cher époux, de demeurer sur terre Et de voir du ciel bleu rayonner la lumière;

Admète, c'est pour loi que je meurs Je pouvais

Vivre encore et régner heureuse en ce palais

Aux bras de quelque enfant de notre Thessalie;

Mais je n'ai pas voulu, hors du nœud qui nous lie,

Conserver l'existence avec des orphelins ;

Aussi nullement n'ai-je épargné mes destins

Et pleine de jeunessse et faite encor pour plaire

Vais-je quitter la vie. — Hélas! tes père et mère

T'ont délaissé, trahi, quand il était séant,

Même beau de mourir pour sauver leur enfant;

Car n'en ayant qu'un seul, après lui, leur nature

Ne pouvait espérer une autre géniture.

Je n'ai point fait comme eux. Ah! si l'un d'eux fut mort

Je vivrais, largement tu remplirais ton sort

Et tu ne verrais point loin des yeux de leur mère

Grandir des orphelins. Mais quelque Dieu sévère

Autrement l'ordonna; j'accomplis ses décrets.

Maintenant, en retour du bien que je te fais,

J'attends de toi non pas une grâce semblable,

Car à la vie est-il un bonheur comparable!

Mais une grâce juste et facile à ton cœur

Et qui de mon trépas adoucira l'horreur.

Tu chéris tes enfants autant que moi, je pense,

Eh bien, ne souffre pas durant leur existence

Que quelque belle-mère, installée en ces lieux,

Maîtresse, leur commande en mots injurieux

Et porte sur leur corps des mains pleines de haine.

Ah! fais qu'un tel malheur jamais ne leur advienne !

Toute marâtre est dure aux fils d'un premier lit;

Plus douce est la vipère au poing qui la saisit.

Mon fils aurait au moins un appui dans son père,

Mais toi, que ferais-tu, pauvre enfant, sans ta mère.

0 ma fille, comment avec honnêteté

Passerais-tu le temps de ta virginité?

Quelle nouvelle épouse, à te nuire obstinée,

Ne tacherait ton nom et de ton hyménée

N'obscurcirait le jour glorieux et serein?

Car tu ne tiendras pas un époux de ma main

Et je ne pourrai point te donner assistance

En tes couches, moments d'angoisse où la présence

D'une mère est le plus utile des secours.

Hélas! il faut quitter ce monde pour toujours,

Mourir, et quand? Demain, plus tard, non tout de suite;

Encore un seul instant et mon âme est en fuite,

Alceste est chez les morts Recevez mes adieux,

Admète, chers enfants, vivez, vivez heureux! Ah! tout en me perdant que votre âme soit fière, Amis, de m'avoir eue et pour femme et pour mère!

LE CHŒUR (A la Reine.)

Courage, ton époux est un cœur généreux; S'il ne perd point l'esprit il remplira tes vœux.

ADMETE

Oh, oui! j'accomplirai tous les vœux de ton âme, Alceste, ne crains rien! Seule, tu fus ma femme, De ton vivant et morte encor tu la seras. Nulle Thessalienne, après ton dur trépas, Comme épouse jamais n'entrera dans ma couche; Jamais du nom d'époux son amoureuse bouche Ne me couronnera, car, quel que soit son rang, Aucune ne te passe en noblesse de sang, Gomme aucune en beauté ne te fut comparable. Pour des enfants, j'en ai plus qu'il n'est désirable D'en avoir, c'est pourquoi je ne demande aux Dieux Que de garder longtemps ces êtres précieux Et longtemps de jouir de leur douce caresse, Puisqu'Alceste, leur mère, échappe à ma tendresse. Je porterai ton deuil, ah! non point seulement Un an, mais tous mes jours, jusqu'au dernier moment, Détestant, maudissant et mon père et ma mère Dont l'amitié me fut si fausse et mensongère : Tandis que toi, quittant le plus aimé des biens, Tu prodiguais tes jours pour conserver les miens. Gomment ne pas pleurer une épouse semblable! Adieu les doux festins, les compagnons de table, Les couronnes, les chants, plaisirs de mon palais! Je ne pincerai plus la lyre désormais

Et plus n'exciterai ma voix de douleur pleine

A chanter aux accords de la flûte lybienne.

En te perdant je perds tout désir de gaîté

Et tout bonheur au monde avec toi m'est ôté.

Au contraire, au moyen d'une cire ductile,

Je ferai par les doigts de quelque artiste habile

Représenter ton corps jusqu'en ses moindres traits;

Je le ferai placer sur mon lit, puis auprès

Me couchant, des deux mains j'étreindrai cette image,

L'appelant de ton nom et, malgré mon veuvage,

Je croirai te tenir vivante dans mes bras :

Satisfaction vaine et froide, n'est-ce pas?

Pourtant elle devra consoler ma misère

Et même il se pourra que ton image chère

Repasse devant moi quand s'enfuira le jour;

Même en songe il est doux de revoir son amour !

Ah! que n'ai-je la langue et le talent d'Orphée

Gomme lui, par mes chants l'âme toute échauffée,

Que ne puis-je attendrir la fille de Cérès

Et son terrible époux! Au royaume d'Adès

Je descendrais et là, ni le grand chien Cerbère

Ni le nocher des morts à la figure austère

Ne m'arrêteraient point que mon bras glorieux

N'eût ramené ta vie à la clarté des cieux ;

Muis de la mort il faut longtemps attendre l'heure.

Chère Alcestc, va donc préparer la demeure

Où je dois avec toi reposer pour toujours! Je veux dès que ma vie aura fini son cours Eii ton propre tombeau que Ton m'ensevelisse Et que mon corps au tien côte à côte s'unisse : Puisse la mort jamais ne m'éloigner d'un cœur Qui seul me fut fidèle au moment du malheur!

LE CHŒUR (Au roi.)

Je partage ton deuil et ta douleur extrême Comme un ami les maux du tendre ami qu'il aime ; Je le fais par respect aussi pour les vertus De celle qui bientôt ici ne sera plus.

ALCESTE

Enfants, vous-même avez entendu votre père, Enfants, il l'a juré : de votre pauvre mère Nulle autre ne prendra la place en ce palais Et son cœur doit garder ma mémoire à jamais.

ADMETE

Oui, je te le promets, toujours, je le répète.

ALCESTE

A ce prix reçois donc ces deux enfants, Admète!

ADMÈTE

Chère main, je reçois ton présent solennel.

ALGESTE

Sois leur mère et remplit l'office maternel!

ADMÈTE

Ce devoir envers eux n'est que trop nécessaire.

ALGESTE

Quand il me faudrait vivre, hélas! Je vais sous terre.

ADMÈTE

Hélas! que devenir sans toi, sans ton soutien?

ALCESTE

Tu te consoleras; les morts ne sont plus rien.

ADMÈTE

Alceste, entraîne-moi sous la terre profonde !

ALCESTE

C'est assez que pour toi j'abandonne le monde.

ADMÈTE

De quelle femme, ô sort, tu vas priver mes jours!

ALGESTE

Des ombres du trépas je me sens les yeux lourds.

ADMÈTE

Ah! c'en est fait de moi, si tu pars, chère femme!

ALGESTE

Au nombre des vivants ne comptez plus mon âme.

ADMETS

Relève uu peu le front Ne fuis pas tes enfants!

ALGESTE

Bien malgré moi je fuis leurs baisers étouffants.

ADMÈTE

Tourne encor l'œil sur eux, regarde-les, Alceste!

ALGESTE

Ah! je ne suis plus rien

ADMÈTE

Ne t'en vas pas, oh reste !

ALCESTE

Adieu!

ADMÈTE

Je tombe mort.

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