ANTI-STROPHE III
ALGESTE
On m'entraîne, on m'entraîne au palais caverneux
De la mort, n'est-ce pas visible?
Adès à l'aile noire, aux sombres sourcils bleus,
Me regarde d'un air terrible.
Adès, que me veux-tu? Quittez-moi je me sens
Passer en des lieux que j'ignore.
ADMÈTE
0 voyage cruel pour ses amis présents, Ses enfants et moi plus encore!
ALGESTE
Laissez-moi tous et sur mon lit Que l'on m'étende, je succombe; Adès de mon corps se saisit, Sur mes paupières la nuit tombe.
0 mes enfants, mes chers enfants, Déjà vous n'avez plus de mère ; Puissent en paix vos yeux charmants Jouir longtemps de la lumière!
ADMETE
Hélas! pourquoi suis-je forcé D'entendre des discours semblables, Discours dont mon cœur est glacé Plus que par cent morts effroyables?
Au nom des grands Dieux souverains, Ne quitte point l'époux qui t'aime !
Par ceux que tu rends orphelins Ne t'abandonne point toi-même; Un effort, un effort suprême!
Alceste, je meurs, si tu meurs :
En toi sont ma mort et ma vie; Songe à l'amitié qui nous lie Et fait un cœur de nos deux cœurs.
ALCESTE
Avant que, pour toujours, Admète, je te laisse, Car tu vois trop où va mon état de faiblesse, Je voudrais à ton cœur dicter mes derniers vœux. C'est à mon dévoûment, mon culte affectueux, Que tu dois, cher époux, de demeurer sur terre Et de voir du ciel bleu rayonner la lumière;
Admète, c'est pour loi que je meurs Je pouvais
Vivre encore et régner heureuse en ce palais
Aux bras de quelque enfant de notre Thessalie;
Mais je n'ai pas voulu, hors du nœud qui nous lie,
Conserver l'existence avec des orphelins ;
Aussi nullement n'ai-je épargné mes destins
Et pleine de jeunessse et faite encor pour plaire
Vais-je quitter la vie. — Hélas! tes père et mère
T'ont délaissé, trahi, quand il était séant,
Même beau de mourir pour sauver leur enfant;
Car n'en ayant qu'un seul, après lui, leur nature
Ne pouvait espérer une autre géniture.
Je n'ai point fait comme eux. Ah! si l'un d'eux fut mort
Je vivrais, largement tu remplirais ton sort
Et tu ne verrais point loin des yeux de leur mère
Grandir des orphelins. Mais quelque Dieu sévère
Autrement l'ordonna; j'accomplis ses décrets.
Maintenant, en retour du bien que je te fais,
J'attends de toi non pas une grâce semblable,
Car à la vie est-il un bonheur comparable!
Mais une grâce juste et facile à ton cœur
Et qui de mon trépas adoucira l'horreur.
Tu chéris tes enfants autant que moi, je pense,
Eh bien, ne souffre pas durant leur existence
Que quelque belle-mère, installée en ces lieux,
Maîtresse, leur commande en mots injurieux
Et porte sur leur corps des mains pleines de haine.
Ah! fais qu'un tel malheur jamais ne leur advienne !
Toute marâtre est dure aux fils d'un premier lit;
Plus douce est la vipère au poing qui la saisit.
Mon fils aurait au moins un appui dans son père,
Mais toi, que ferais-tu, pauvre enfant, sans ta mère.
0 ma fille, comment avec honnêteté
Passerais-tu le temps de ta virginité?
Quelle nouvelle épouse, à te nuire obstinée,
Ne tacherait ton nom et de ton hyménée
N'obscurcirait le jour glorieux et serein?
Car tu ne tiendras pas un époux de ma main
Et je ne pourrai point te donner assistance
En tes couches, moments d'angoisse où la présence
D'une mère est le plus utile des secours.
Hélas! il faut quitter ce monde pour toujours,
Mourir, et quand? Demain, plus tard, non tout de suite;
Encore un seul instant et mon âme est en fuite,
Alceste est chez les morts Recevez mes adieux,
Admète, chers enfants, vivez, vivez heureux! Ah! tout en me perdant que votre âme soit fière, Amis, de m'avoir eue et pour femme et pour mère!
LE CHŒUR (A la Reine.)
Courage, ton époux est un cœur généreux; S'il ne perd point l'esprit il remplira tes vœux.
ADMETE
Oh, oui! j'accomplirai tous les vœux de ton âme, Alceste, ne crains rien! Seule, tu fus ma femme, De ton vivant et morte encor tu la seras. Nulle Thessalienne, après ton dur trépas, Comme épouse jamais n'entrera dans ma couche; Jamais du nom d'époux son amoureuse bouche Ne me couronnera, car, quel que soit son rang, Aucune ne te passe en noblesse de sang, Gomme aucune en beauté ne te fut comparable. Pour des enfants, j'en ai plus qu'il n'est désirable D'en avoir, c'est pourquoi je ne demande aux Dieux Que de garder longtemps ces êtres précieux Et longtemps de jouir de leur douce caresse, Puisqu'Alceste, leur mère, échappe à ma tendresse. Je porterai ton deuil, ah! non point seulement Un an, mais tous mes jours, jusqu'au dernier moment, Détestant, maudissant et mon père et ma mère Dont l'amitié me fut si fausse et mensongère : Tandis que toi, quittant le plus aimé des biens, Tu prodiguais tes jours pour conserver les miens. Gomment ne pas pleurer une épouse semblable! Adieu les doux festins, les compagnons de table, Les couronnes, les chants, plaisirs de mon palais! Je ne pincerai plus la lyre désormais
Et plus n'exciterai ma voix de douleur pleine
A chanter aux accords de la flûte lybienne.
En te perdant je perds tout désir de gaîté
Et tout bonheur au monde avec toi m'est ôté.
Au contraire, au moyen d'une cire ductile,
Je ferai par les doigts de quelque artiste habile
Représenter ton corps jusqu'en ses moindres traits;
Je le ferai placer sur mon lit, puis auprès
Me couchant, des deux mains j'étreindrai cette image,
L'appelant de ton nom et, malgré mon veuvage,
Je croirai te tenir vivante dans mes bras :
Satisfaction vaine et froide, n'est-ce pas?
Pourtant elle devra consoler ma misère
Et même il se pourra que ton image chère
Repasse devant moi quand s'enfuira le jour;
Même en songe il est doux de revoir son amour !
Ah! que n'ai-je la langue et le talent d'Orphée
Gomme lui, par mes chants l'âme toute échauffée,
Que ne puis-je attendrir la fille de Cérès
Et son terrible époux! Au royaume d'Adès
Je descendrais et là, ni le grand chien Cerbère
Ni le nocher des morts à la figure austère
Ne m'arrêteraient point que mon bras glorieux
N'eût ramené ta vie à la clarté des cieux ;
Muis de la mort il faut longtemps attendre l'heure.
Chère Alcestc, va donc préparer la demeure
Où je dois avec toi reposer pour toujours! Je veux dès que ma vie aura fini son cours Eii ton propre tombeau que Ton m'ensevelisse Et que mon corps au tien côte à côte s'unisse : Puisse la mort jamais ne m'éloigner d'un cœur Qui seul me fut fidèle au moment du malheur!
LE CHŒUR (Au roi.)
Je partage ton deuil et ta douleur extrême Comme un ami les maux du tendre ami qu'il aime ; Je le fais par respect aussi pour les vertus De celle qui bientôt ici ne sera plus.
ALCESTE
Enfants, vous-même avez entendu votre père, Enfants, il l'a juré : de votre pauvre mère Nulle autre ne prendra la place en ce palais Et son cœur doit garder ma mémoire à jamais.
ADMETE
Oui, je te le promets, toujours, je le répète.
ALCESTE
A ce prix reçois donc ces deux enfants, Admète!
ADMÈTE
Chère main, je reçois ton présent solennel.
ALGESTE
Sois leur mère et remplit l'office maternel!
ADMÈTE
Ce devoir envers eux n'est que trop nécessaire.
ALGESTE
Quand il me faudrait vivre, hélas! Je vais sous terre.
ADMÈTE
Hélas! que devenir sans toi, sans ton soutien?
ALCESTE
Tu te consoleras; les morts ne sont plus rien.
ADMÈTE
Alceste, entraîne-moi sous la terre profonde !
ALCESTE
C'est assez que pour toi j'abandonne le monde.
ADMÈTE
De quelle femme, ô sort, tu vas priver mes jours!
ALGESTE
Des ombres du trépas je me sens les yeux lourds.
ADMÈTE
Ah! c'en est fait de moi, si tu pars, chère femme!
ALGESTE
Au nombre des vivants ne comptez plus mon âme.
ADMETS
Relève uu peu le front Ne fuis pas tes enfants!
ALGESTE
Bien malgré moi je fuis leurs baisers étouffants.
ADMÈTE
Tourne encor l'œil sur eux, regarde-les, Alceste!
ALGESTE
Ah! je ne suis plus rien
ADMÈTE
Ne t'en vas pas, oh reste !
ALCESTE
Adieu!
ADMÈTE
Je tombe mort.