LE QUÊTEUX DE LA PAEOISSE
Dans nos paroisses, il n'y a pas de nécessiteux, mais il y a des pauvres ; pas de vrais
mendiants, mais des quêteux ; et ce n'est pas la même chose.
Je ne sais comment cela se fait, mais le quêteux de la paroisse reste presque toujours à Vautre bout du rang. Il y a une maison, toute en démence, et une trâlée d'enfants, tous en guenilles. Sa personne, sa famille, sa vie sont la risée de la paroisse. On ne le nomme jamais que par un sobriquet, parfois cruel. C'est L* Anguille, et il a toujours une raison pour ne pas travailler et se tirer d'affaire ; Ferme-pas-Juste, et sa bouche bée justifie son nom ; Joe-la-Galette, élevé à manger de la galette de sarrazin (ici, la malice n'est pas noire, car la galette de sarrazin, cuite sur la plaque du poêle et mangée à point, avec du sirop d'érable, c'est ce qu'il y a de meilleur au monde !) ; La Bienséance, pincé et ridicule, qui prétend donner aux enfants des leçons de savoir-vivre ; Mo'ise-
aux-Rats, dont la nichée ne se compte plus, tant il y a de petits Rats . . .
Sans talent, n'ayant souci de rien, idiot parfois, souvent infirme, le quêteux de la paroisse est surtout paresseux.
Qui se ressemblent se rassemblent, c'est le dicton. La femme du quêteux n'a pas plus de génie que lui. Ni l'un ni l'autre ne cherche à gagner. Si un travail facile et qui ne demande pas d'efforts lui est offert, le mari s'en acquitte tant bien que mal ; mais c'est un accident dans sa vie. La plus grande partie du temps, il ne se donne pas même la peine de quêter. A quoi bon prendre ce soin fatigant ? La paroisse n'a-t-elle pas l'obligation de le faire vivre, lui, sa femme et ses petits ^ C'est sa conviction. Si la charité persévérante des bonnes familles paraît se lasser, si dans la masure les provisions viennent à s'épuiser, la femme du quêteux n'a
qu'à faire une petite promenade chez les voisins en répandant ses plaintes, ses reproches même, et tout rentre dans l'ordre.
Personne, dans le rang, ne fait houcheriey ne tue un animal, bœuf, veau, mouton ou porc, sans mettre de côté un morceau présentable, qu'on fait porter chez le quêteux.
C*est pour le quêteux de la paroisse qu'à Noël on court la guignolée. Et voyez quels égards on a pour lui : le produit de cette quête, qui remplit deux berlots, viandes, grains, légumes, bois, hardes, chaussures, se dissiperait dans un rien de temps, si le tout était déposé chez lui ; on confie donc ces effets à un voisin discret qui les lui distribuera au jour le jour, selon le besoin ... Le seul travail qu'il reste à faire au quêteux est d'entrer chez lui, morceau par morceau, le bois, tout scié et débité, qu'on a cordé près de sa porte.
Ce déshérité de la fortune est en quelque sorte fortuné : rien à faire, nul souci, nulle inquiétude ; sa vie est comme qui dirait assurée.
Si le quêteux est veuf ou vieux garçon, son train de vie est différent : du Jour de l'An à la Saint-Sylvestre, il promène sa paresse par la paroisse ; les familles l'hébergent à tour de rôle ; on se le passe d'une maison à l'autre.
La demeure de Vhabitant n'est pas grande, et les enfants y prennent pas mal de place. N'importe ! Une vieille paillasse, la « paillasse du quêteux », tenue en réserve sur les entraits du grenier, est descendue, placée dans un coin du fournil, et voilà notre homme chez lui. Il vivra là un certain temps, pourvu qu'on ne le fasse pas travailler trop. Les gens, d'ailleurs, connaissent son horreur pour le travail. L'inviter à faire un effort serait
commettre une grave indélicatesse. Mais, histoire de l'amuser, de le distraire, on peut lui proposer de menus ouvrages de femmes ; il égrène des épis de hlê-d'inde, épluche du blé pour la semence ou des pois pour la soupe, effiloche de la laine, met du tabac en torquettes.
Quand il a dormi sous le même toit et mangé à la même table pendant une semaine, deux semaines, le quêteux finit par s'ennuyer, roule ses guenilles et gagne chez le voisin.
On le voit partir sans chagrin. Quand il aura fait le tour de la paroisse, on le reprendra. C'est une rente.
Au quêteux voleur et au paresseux comme au mendiant honnête, V habitant canadien donne toujours, parce qu'il faut faire la charité. Il faut donner aux quêteux, même
quand les quêteux sont riches ; car, voyezvous bien, s'ils ne quêtaient point, ils seraient pauvres, et s'ils ne le sont pas, c'est parce qu'ils quêtent. Chacun, ici-bas, a sa vocation ; la leur est d'être quêteux.
Et puis, Dieu merci ! on sait qu'un verre d'eau donné à un pauvre n'est jamais perdu...
Paysans, mes frères, vous avez des coeurs d'or !
Au feu!