‹ Chez nous (volume 3)Chapitre 1 sur 13 · Chez nous · texte numérisé non relu

Chez nous

J'ai écrit pour vous ces pages, toutes simples et sans autres ornements que les mots de notre vieux parler, mais toutes vraies et qui peutêtre assureroîit dans votre mémoire la survivance de quelques souvenirs anciens.

Puissent-elles vous faire aimer plus encore les gens et les choses de chez nous !

Adjutor Rivard.

Le ber

LE BER

Quatre planches, saines, de bonne épaisseur, et fortement assemblées, forment le cadre du ber. Un art rustique a façonné en quenouille l'extrémité des poteaux qui aux angles soutiennent l'édifice, a chantourné la pièce de tête suivant un profil d'une élégante sobriété. Les deux chanteaux ont été taillés dans un bois sans nœuds, et leur arc est tracé pour que le ber balance et roule, telle une barque sur la vague.

Ajustez une planche de fond — la planche du ber — dans les encoches du cadre ; garnissez le petit lit d'un paillot, le chevet d'un

oreiller ; ajoutez draps, couvertures, courtepointe de taille convenable, et, sur le demicerceau d'un archet, le voile qui garde du soleil trop vif les yeux trop jeunes . . . Et, roule qui roulera ! voilà ce qu'il faut pour qu'un petit gars dorme à poings fermés.

Le ber est très vieux : les aïeux y furent bercés. Par manière de parler^ je dirais que le ber de chez nous existe depuis toujours. On ne sait plus son âge, tant il compte d'années. Il était dans la maison avant les chaises au treillis de peau de cheval ; il y était avant le poêle à deux ponts qui supplanta le foyer ouvert, avant la huche rouge qu'on a toujours vue dans le coin du nordest, avant le grand coffre bleu où de temps immémorial on serre les catalognes. Que dis-je ? le ber a vu construire, pièce sur pièce,

LE BER

la maison elle-même ; il attendait seulement qu'on l'eût couverte pour y entrer, car on était sur le bord d'avoir besoin de lui. En vérité, ce meuble est aussi ancien que la famille.

Suivant la tradition, le ber des ancêtres se transmet d'une génération à l'autre, comme un héritage sacré ; et c'est un privilège, réservé à l'aînée des filles mariées, d'aller le chercher à la maison paternelle, quand elle espère la première visite des sauvages.

Et c'est ainsi que, de mère en fille, le vieux ber bleu-coffre ^^^ est venu jusqu'à nous.

Qui donc autrefois le construisit ? . . . Je pense au rude ancêtre qui assembla ces quatre planches et en fit le berceau de sa race. Il

(1) Ailleurs, on me dit que le ber est rouge-huche. 11 .

me semble le voir, tout là-bas, presque dans rhistoire. . .

Le colon s'est taillé un domaine dans la forêt. Au milieu d'une éclaircie, il a dressé sa maison ; là est son amour, sa joie, son cher espoir. L'épouse paraît au seuil de l'humble cassine ; du regard elle accompagne son homme, qui s'éloigne la hache à l'épaule et en chantant. . .

Le sentier serpente, au grand soleil, entre les souches noircies. . .

Mais le bois debout est encore tout proche, et voici l'homme devant un grand érable dont le tronc robuste monte d'un seul jet dans le fouillis des branches. D'un regard de ses yeux clairs, il toise l'arbre comme pour se mesurer avec ce géant ; puis, un signe de croix ! et, soudain, il se dresse, ses reins se cambrent, ses muscles se gonflent ... Et vlan ! le taillant de la bonne hache s'enfonce dans le bois vert, et vlin ! un éclat vole.

LE BER

— (( Ohé ! Nicolas, ce n'est pas le temps de faire de V abattis.)) — « Quand viendra le temps des abattis, j'attaquerai la grande forêt ; pour astheure, cet érable suffit. Je l'ai choisi entre tous, parce qu'il est le plus fort ; entre mille je l'ai choisi, parce qu'il est le plus droit. Voyez comme l'écorce est rude, et comme le cœur est franc »... Et vlan ! dans le bois vert s'enfonce le taillant de la bonne hache, et vlin ! dans l'air volent les éclats.

(( Il y a des mois que je l'ai choisi. Un soir, à l'heure où, la journée faite, on regarde fumer la terre au soleil qui tombe, ma jeune femme m'a dit son espérance ; tête découverte, j'ai répondu : (( Dieu soit béni ! )) Puis, du seuil de notre chaumière, lui montrant, à l'orée du bois, cet arbre plus beau que les autres : (( Pour faire le ber, c'est « celui-là que j'abattrai !))... Et vlan ! le taillant de la bonne hache s'enfonce plus

avant dans le bois vert, et vlin ! les éclats volent plus drus.

« Et voici l'heure où l'arbre doit tomber ; car le temps n'est pas loin où il y aura besoin d'un berceau dans ma maison. Quelques jours encore à espérer, et vous me verrez, fier comme un roi, descendre vers le village ; vous entendrez sonner pour le baptême. Il y aura de la joie plein la maison, et les voisins pourront venir, à travers la forêt, voir l'enfant du bûcheron : la table sera mise.» Et vlan ! plus avant dans le bois vert s'enfonce le taillant de la bonne hache, et vlin ! plus drus, dans l'air, volent les éclats.

De tout l'effort de ses muscles joyeux, le bûcheron frappe. Vlan ! vlin ! vlan ! Le cœur de l'arbre est atteint, et toujours la hache tombe, monte, retombe dans l'entaille béante, qui s'élargit et se creuse. Vlin ! vlan ! vlin ! Le sol est jonché de blancs éclats. Encore un coup . . . Vlan ! la cime

LE BER

a frémi. Un dernier éclair sur l'acier . . . Vlin ! le vétéran de la forêt fléchit sur l'entaille, hésite un moment, tremble de toutes ses fibres, et, avec un long craquement, s'abat.

Voilà de bonne besogne ! Maintenant, Nicolas, ébranche ce grand corps. Puis, viennent les voisins t'aider ! Allons, les Jean-Baptiste, poussez ferme le godendard ; équarisseurs, manœuvrez bien la grande hache où le soleil luit et se réverbère ; scieurs de long, débitez-moi cette maîtresse bille. Voilà de belles planches, bien dressées. Et allons-y, Nicolas, de l'égoïne, de la tarière et du rabot ! Taille cet about en queue d'aronde ! Vrille en droiture les trous qu'il faut ! Tourne au couteau ces quenouilles ! . . . Puis, assemble ! voici les chevilles, qui entreront à serre. Et allons-y, du ciseau, de la plane et du maillet ! . . .

L'enfant espéré peut venir, l'eau sainte 15

peut couler, et carillonnez, cloches du baptême : le ber est prêt !

De mère en fille, le ber est venu jusqu'à nous, le ber ancestral, fait du bois franc de l'érable.

Au cours de sa longue carrière, le ber a essuyé bien des traverses.

Sa belle teinte bleu-ardoise est toute grisaillée. L'usure a quarderonné les angles et poli les quenouilles ; les pieds berceurs ont arrondi la pointe des chanteaux. Une histoire de rencontres violentes, de chocs, de contusions et d'écorchures est écrite en cicatrices sur ses flancs.

Une nuit, la foudre tomba sur la maison. J'incendie éclata ; on sauva l'enfant d'abord, puis le ber, . . Les flammes léchaient déjà le dossier ; la boursouflure est là, on peut la voir encore.

LE BER

Un printemps — c'était Vannée de la grande digue — les eaux débordées envahirent le carré de la maison ; on échappa comme on put, par la fenêtre du pignon, en canot ; et le pauvre ber flotta dans la débâcle des jours et des nuits.

Et que de blessures, dont je ne sais pas l'histoire !

Mais, façonné pour les chocs d'ici-bas, le vieux ber est toujours solide et bien berçant.

Quand il n'est pas de service, il loge sur les entraits du grenier. A chaque naissance, on le descend. Mais si dru se succèdent les têtes blondes, que d'une année à l'autre il ne trouve guère le temps de remonter là-haut. Ses bons offices sont constamment requis, et c'est grande joie d'ouïr dans la maison le

bruit de son perpétuel balancement et les fredons berceurs qui l'accompagnent.

C'est la poulette grise Qu'a pondu dans l'église.

C'est la mère qui, un autre enfant dans les bras ou le tricot aux doigts, berce du pied, tout en chantant ; sa voix répète plus bas la ritournelle à mesure que les bébés s'endorment, et lentement se tait quand le sommeil est venu.

C'est la poulette caille Qu'a pondu dans la paille. . .

C'est le père dont la voix honnête cherche maladroitement à se faire plus douce. Sa femme va et vient, prépare la soupe du soir ; et le laboureur, de sa grosse main qui tout le jour a tenu les mancherons, berce le petit lit. Mais l'enfant rose ne veut pas (( faire dodo )) ; n'est-il pas plus amusant de tirer

LE BER

la barbe compiaisamment penchée à portée de ses menottes ?

C'est la poulette blanche Qu'a pondu dans la grange. . ,

C'est aussi, grand privilège ! Taînée, encore toute petite, qui a obtenu la permission de dodiner le bébé. Assise dans le pied du ber, de sa voix claire elle chante à tue-tête, comme pour réveiller une maisonnée, et balance à pleines berces, au risque de faire chavirer l'embarcation !

C'est la poulette brune

Qu'a pondu dans la lune.

Elle a pond un beau petit coco

Pour l'enfant qui va faire dodo.

Dodiche, dodo !

Dodiche, dodo !

C'est l'aïeule, dont la voix chevrote et s'éteint. On a recours à elle, les soirs où les petites colères s'obstinent au fond du vieux ber ; car nul n'a comme la bonne vieille le

tour d'endormir les enfants : elle en a tant bercé dans sa vie !

Surtout quand grand' mère est là, la famille aime à s'approcher du ber. C'est à qui y cueillera un sourire. Les têtes se penchent, curieuses ; les grands admirent ; les plus jeunes s'étonnent : (( Memère, il a des yeux ! — Memère, il a un nez ! — Il est déveilléy memère !))... La petite avant-dernière est là, elle aussi ; cramponnée à l'un des pomnieauXy le cœur gros, elle boude; elle a dû céder son ber, et le petit frère nouveau est un intrus qui la supplante ! La promesse que, ce soir, elle couchera dans le grand lit, à la place de papa, la console. . .

Et quand tout le monde dort dans la maison, on pourrait encore entendre de temps en temps le ber, rattaché par un fil au poignet de la maman, le ber qui roule dans la nuit.

LE BER

Bénissez, ô mon Dieu, les maisons où le ber est honoré ! Bénissez les foyers où les naissances nombreuses réjouissent le vieux ber et lui font une perpétuelle jeunesse ! Bénissez les familles qui gardent les vertus anciennes, pour la gloire de l'Église et de la Patrie !

Le poêle

LE POÊLE

Le poêle de chez nous est à deux pontSy bas sur pattes, et massif. Sur ses flancs> aux parois épaisses, des reliefs déjà frustes dessinent des arabesques où se jouent des animaux étranges. Dans son vaste foyer,, une bûche d'érable entre toute ronde, et, à l'époque des corvées, son fourneau cuit sans peine le repas de vingt batteurs de blé.

L'été, quand le soleil grâle les visages et mûrit les grains, le poêle se repose. Toujours à son poste pourtant, dans la cuisine, au beau mitan de la place, il se rend encore utile: il sert de garde-manger.

Mais sitôt que vient l'automne, et qu'il commence à gelauder, le poêle se réveille. Et tout l'hiver, sa respiration s'échappe du toit, érigée en spirale dans l'air tranquille, ou fuyante et déchirée par la rafale. Tout l'hiver, il chante, ronfle, ou murmure ; dans les nuits calmes, quand les marionnettes dansent au ciel pur, la voix du poêle se fait régulière, monotone, rassurante ; mais, si le nord-est court la campagne, tourmente les arbres nus, et hurle, le poêle gronde, furieux. Il défend le logis contre le froid qui pince ; sa chaleur se répand, bienfaisante, sous les poutres noires, et jusque dans la grand* chamhrey où l'on ne va qu'aux jours de fête et aux jours de deuil. Il fond la neige maligne que la poudrerie souffle sous la porte mal fermée, réchauffe les petits pieds rougis, fait fumer la bonne soupe.

C'est l'âme de la maison. S'il éteignait ses feux, s'il ne mettait plus au toit son pa-

LE POÊLE

nache de fumée, si son ronflement sonore se taisait soudain, soudain la maison serait morte. (( Foyers éteints, familles éteintes.» Aussi bien que l'âtre, mieux encore peutêtre, le poêle canadien garde les traditions ancestrales.

A ceux qui savent allumer leur pipe avec un tison, et qui aiment à fumer, en songeant devant la porte du poêle, ce dieu du logis est d'aussi bon conseil c^ue le feu de cheminée.

Au coin de l'âtre, on se prend parfois à rêver, à construire des châteaux en Espagne, et tout s'effondre, hélas ! avec le tison qui croule, s'envole avec la bluette qui monte, s'évanouit avec l'étincelle qui meurt. A la porte du poêle, il faut penser, et c'est au bâtiment de projets plus solides qu'on travaille. Car le poêle est grave, le poêle est sage, le poêle n'invite pas aux vaines rêveries. Les chimères qu'évoque la chanson de

l'âtre déplaisent à ce vétéran ; il étouffe ces voix du feu, frivoles et légères, qui, dans les cheminées ouvertes, fredonnent, silent, crépitent, et font entre les chenets un concert de caprice et de fantaisie : il les fond toutes en un ronflement sévère. Il craint aussi, pour ceux qu'il aime, le prestige des étincelles, la fantasmagorie des flammes, le mensonge de leurs formes changeantes ; il cache aux regards des hommes son lit de braise ardente. L'œuvre du feu s'accomplit en secret dans l'enfer de ses flancs ; seul, l'œil rouge qui perce sa porte révèle les souffrances éclatantes et mystérieuses du bois qui pleure. A la brunante, les voisins viennent fu7ner ; ils arrivent, tout enneigés , et le poêle réjouit leurs mains gourdes. Quand ils sont tous :groupés devant sa porte, et qu'ils allumeni à la ronde, il aime, le poêle des habitants, qu'on s'entretienne autour de lui de la terre Jermée par les froids d'automne, des bâtiments

LE POÊLE

qu'on répare, du train de la ferme, des travaux monotones de l'hiver, des bêtes qu'on soigne, des blés en grange, de la sucrerie qu'on entaillera, des hasards de la moisson future... « Il faisait presque jour, la nuit de Noël, dans la tasserie ; c'est signe que les blés seront clairauds, l'été qui vient. . . L'année dernière, les ajets l'avaient dit, et il y en eut à pleines clôtures . . . iVu printemps, on engagera Pierre-à-Grégoire ; il laboure une beauté mieux que les autres et prend plus de mie. . . On fera de Vabattis au sorouêt de la rochière, de l'autre côté du grand brûlé. . . Joseph-à- François va à la ville demain, prendre une consulte : il a envie de déchanger de cheval ; il a pour son dire que celui qu'il a eu du maquignon n'est pas assez amain. . . Les petits gars ont pris deux lièvres au collet, hier ; c'est matin, pour des lièvres. . . La bordée de ce soir*a presque abrié les balises ; va falloir se lever, demain, avec la barre du

jour, pour ouvrir les chemins avant que le grand-voyer passe, parce que s'il s'adonnait à venir par ici drés le matin, on payerait sûrement l'amende. . . Il n'est pas guère avenant, le grand-voyer ; pour un cahot, pour un hanc de neige, il nous fait des misères. Pourtant, il y en a hen manque, des cahots, dans sa fart de route, à lui. Et puis, bon sang ! quand le bon Dieu fait neiger, je pouvons pas les empêcher, les bancs de neige ! . . . ))

Le poêle est sévère, mais il permet qu'on s'amuse. Il a vu plus d'une danse, accompagné de sa voix grave plus d'une chanson, entendu les meilleurs violonneux de la paroisse, et plusieurs, qui maintenant sont disparus, ont devant lui battu les ailés de pigeon comme ne savent pas le faire les jeunesses d'aujourd'hui. C'est dans la pièce qu'il habite que se donnent les veillées d'hiver, où les beaux conteux disent à tour de rôle leurs

LE POÊLE

histoires, et luttent à qui aura le plus d'esprit, à qui amènera le mieux un bon mot au bout d'un conte. Et la langue qu'on parle autour du poêle n'a rien du parler mièvre ou corrompu des villes ; c'est la langue rude et franche, héritée des ancêtres, et dont les mots (( ne sont guère que du sens ».

Le poêle se souvient aussi. Il veut qu'on parle souvent des aïeux, qui les uns après les autres ont, à l'accoutumée, tiré leur touche devant sa porte, et dont il a éclairé de la même lueur les visages honnêtes. Le maître d'aujourd'hui, fils des anciens, et dont le front déjà s'argente vers les tempes, leur ressemble. Comme eux, la nuit venue, et les voisins partis dans la neige, il s'agenouille, avec la femme et les enfants, dans la bonne chaleur qui rayonne, sous le vieux Christ pendu à la muraille ; et le poêle, qui se souvient, mêle sa voix familière à la prière du soir.

Puis la marmaille gagne les lits à baldaquins. La lampe s'éteint . . . Quelque temps encore, un chuchotement se fait entendre : à la porte du poêle, dans l'obscurité, le père, sa dernière pipe aux dents, la mère, son chapelet encore aux doigts, se parlent à voix basse, lentement, des choses que l'on aime à se dire seul à seul et qu'il est aussi bon que les enfants ne sachent point : souvenirs intimes, espoirs communs, craintes partagées. . . Dehors le vent a cessé, tout est calme. Le poêle murmure plus doucement, seul témoin des confidences de ses maîtres. L'heure glisse, discrète, sur les deux têtes rapprochées, et tombe dans l'éternité sans presque faire sentir son passage. Et l'entretien se prolonge, doux et grave, dans la nuit. . .

Enfin, les voix se taisent. Tout repose. Seul, le poêle murmure encore ; la lueur de son œil demi-clos éclaire vaguement les

LE POÊLE

choses et se joue sur la muraille ; au-dessus du toit, la fumée monte, blanche et droite, au clair des étoiles. Le poêle veille sur la maison qui dort.

L'heure des vaches

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