‹ Chien-Caillou (volume 2)Chapitre 11 sur 62 · L'ORGANISTE · texte numérisé non relu

L'ORGANISTE

La veille de cette conversation, de la diligence de Paris descendaient un vieillard et un enfant que le conducteur appela M. Fleischmann et son fils.

L'organiste de la ville étant mort, le curé avait fait

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demander un organiste qui püt en même temps apprendre le chant aux enfants de chœur de la maîtrise,

L'évêque du diocèse nomma l'Allemand.

Quand il descendit de voiture, les curieux et les fläneurs de la ville remarquèrent avec étonnement ce petit vieillard qui avait l’air d’appartenir à un autre siècle.

Fleischmann portait de larges lunettes bleues, au travers desquelles se pouvaient voir de petits yeux perçants, quoique fatigués. Sa bouche large et très-mobile était rentrée par suite de la perte des dents ; la lèvre inféricure aimait à se reposer sur la lèvre supérieure, et donnait un aspect salyrique à la physionomie. L’Allemand ôta son chapeau à larges bords pour secouer la poussière qui y avait élu domicile pendant la route, et l'on put voir son front chauve sur le milieu, tandis que les oreilles étaient cachées par une touffe de cheveux plais et grisonnants.

Il était vêtu d'un habit noir à la française et d'un pantalon noir étriqué qui tire-bouchonnaïit autour de deux maigres jambes. Le tout était très-râpé. |

— Tu es fatigué, mon petit Rosenblutt ? dit-il à l’enfant. F

— Oh! le joli enfant, dirent lés commères. — Est-il rose ! — Les beaux cheveux blonds ! — Il a l'air si doux! — Quel ange du bon Dieu !

Si les mères n’ont jamais entendu de plus suave mu- Sique que les compliments que l’on adresse à leurs nfants, il n’en fut pas de même pour Fleischmann. Il

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avait attendu patiemment qu’on lui donnât sa boîte à violon ; quand il l’eut, il se tourna vers les femmes et fit une grimace qui valait un coup de dent; après quoi il marcha très-vite vers le presbytère, tenant à la main l'enfant.

— Avez-vous vu sa mine à cet homme? dirent. les commères. |

— J'ai cru qu'il voulait nous avaler.

— Pauvre piau Jésus, je le plains d’avoir un père pareil.

— C'est donc son père ? On ne s’en douterait pas.

Le lendemain Fleischmann était installé dans un logement attenant à la cathédrale. Ce logement consiste en une grande galerie de pierre très-obscure, qui conduit à une petite pièce humide au rez-de-chaussée. Derrière cette pièce se trouve une salle immense, soutenue par des piliers gothiques, qui sert de mai- “trise.

Un petit jardin, où poussent des pavots communs qui pullulent avec de mauvaises herbes, était destiné à égayer cette triste habitation.

Le curé vint rendre visite à l’organiste.

— Comment vous trouvez-vous ici, monsieur Fleischmann ?

— Trop bien, dit- 1 d’une voix aigre et stridente . la musique me console de tout.

— Si vous vouliez faire arranger le jardin, j je pourrais vous envoyer mon jardinier ?

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— Oh! je n'aime pas les fleurs... Rosenblutt non plus... Il lui faut de la musique à l’eniant,.

Rosenbluit couraït déjà dans le jardin.

— À propos d'enfants, dit l’organiste, combien en avez-vous qui chantent ?

— Nous ayons douze enfants de chœur ; de plus, diverses personnes pieuses envoient à la maîtrise leurs enfants qui chantent aussi à la messe.

— Bon, dit Fleischmann.

— Pour plus de renseignements, je vais envoyer chercher Bruge, le serpent de la cathédrale, qui est chargé par intérim des enfants de chœur.

— Monsieur l’archidiacre, je vous demanderai une faveur. Je ne peux jouer de l’orgue que parfaitement isolé. Je désire avoir seul la clef de la porte qui y mène ; je ne reçois personne. .

— Quelques fidèles ont leurs chaises aux orgues et Cd en ont pris l'habitude.

— La musique, dit Fleischmann... Impossible... impossible... la musique. Je n'aime pas qu'on voie mon jeu.

— Si vous y tenez absolument ; cependant il vous faut un homme pour soufiler,

— Non, pas besoin. le petit me suffit,

— Comment, vous fatiguez un enfant aussi jeune, aussi gentil ? |

— Hein! dit Fleischmann qui semblait ne pouvoir

entendre parler de Rosenblutt ; ca me regarde... il le faut pour sa santé, au petit.

L'archidiacre se retira fort étonné de la conversation d'un tel original. Peu après Bruge entra, le serpent | sous le bras, suivi de ses élèves. J'étais du nombre; comme javais de la voix, mes parents me faisaient suivre les cours de la maîtrise.

— M. Bruge, dit Fleischmann, vous êtes musicien, sans doute ?

— Oui, dit Bruge un peu embarrassé de cet interro- | gatoire à à brûle-pourpoint,

— Qu'est-ce que vous apprenez à ces enfants ?

— Le plain-chant.

— Et la musique ?

— Je ne la leur apprends pas...

+ Ah ! dit Fleischmann en soupirant, il n’enseigne pas 4 musique |! Comment leur faites-vous chanter le plain-chant ?

— Je joue l’air sur mon serpent : les enfants suivent,

— Voyons... faites chanter ces enfants, que je connaisse leur force à ces marmots.

Bruge nous fit ranger en cercle et nous fit chanter un morceau. À peine commencé, Fleischmann, qui avait comme des attaques de nerfs, s'écria :

— Assez, assez ! Arrêtez!

Les enfants, effrayés par cette voix perçante qui dominait le chœur, se turent.

— Monsieur, dit Fleischmann à Bruge, j'en ai entendu

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assez, vous pouvez vous retirer maintenant... Quelle éducation ! Ils m'ont gâté la voix de ces petits. Tout est à refaire l.… C’est bien, monsieur, dit-il en recon« duisant Bruge.

Et il revint en parlant toujours à lui-même : |

— Ah ! la musique... Ils ne savent rien dans €e pays.

— Rosenblutt! cria-t-il, viens ici, viens vite.

Nous nous regardions tout effrayés. A l'ordinaire nous passions les répétitions à rire, à jouer, à faire mille tours au serpent; mais ce petit homme maïgre, avec sa bouche pincée et remplie de colère, nous rendait plus silencieux que le plus terrible maître d'école.

Rosenblutt accourut en tenant un A ;

— Tiens, papa, vois donc ce que j'ai trouvé dañs lo. ) jardin. ÿ

— Nous n'avons pas le temps, dit Fleischmann € embrassant les joues roses de l'enfant ; apporte le | lon. Et vous autres, attention! qu'on ne bougé 3! nous dit-il, vous allez faire la gamme chacun à vo re. tour.

Quand nous eûmes fait la gamme, il nous divise en trois groupes de cinq et il nous avertit que Rosenbiutt conduirait les chœurs. Cela nous fit rire. Nous étions presque tous âgés de sept à dix ans, et le chef qu'on nous donnait paraïssait avoir quatre ans à peine. R

Rosenblutt revint avec un rouleau de musique et la boîte à violon. Il nous distribua les parties. Fleischmann donna l’accord et nous commencâmes à chanter.

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Rosenblutt tout d’un coup se mit en colère :

— Eh! dit-il, gamins, il y a un bémol à la clef... | Je souris en nous entendant traiter de gamins par le petit Allemand. Fleischmann vint à moi:

| — Ris encore, toi, je te mets à la porte. Quand (Rosenblutt vous fera quelque observation, vous l’écou- |terez ou sinon vous aurez affaire à moi.

| — Oh! papa, dit Rosenblutt d’un ton suppliant, ils [n’ont pas l’air méchant, les petits Français. ils chan- | teront mieux une autre fois, n'est-ce pas ? me dit-ilen | venant à moi.

— Oui, dis-je d’un air contrit.…

— Vous pouvez vous en aller, en voilà assez pour aujourd'hui, poursuivit Fleischmann ; revenez demain à la même heure. nous essayerons de la musique plus

: E contents d'échapper à la tutelle du maître de chapelle qui nous paraissait si terrible,

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