ENCHÈRES SUR ENCHÈRES
Deux jours après cette conversation, Pigoreau entrait à l'hôtel des Jeûneurs avec son successeur et l'Espagnol. La foule avait diminué, les artistes ayant perdu leur temps à regarder vendre des poteries, des ivoires, des émaux, toutes sortes de choses fort curieuses, mais dont l'écoulement semblait ne pas avoir de terme.
Dom Géronias jeta un coup d’œil rapide sur tous les tableaux, et manifesta une grande surprise.
— Hé! dit-il en saisissant la manche de Pigoreau, le Fuenzès ! le Fuenzès!
— Qu'est-ce qui vous prend ? répondit le marchand,
L'Espagnol était inquiet ; il fouillait de l’œil chaque coin de la salle.
— Il n’y est plus, le Fuenzès... vous m'avez trompé; il est vendu.
Pigoreau fit la grimace. Il craignait qu’on n’eut vendu, dans un lot, l’affreux tableau à son avis, mais qui devait lui apporter d'assez beaux bénéfices.
— Attendez une minute, dit-il à l'Espagnol, il n’est pas . perdu, bien sûr; je vais savoir.
Et, sans laisser Le temps à dom Géronias de répondre, il le quitta, parcourut la salle, se glissa à travers les groupes et arriva près de la table où étaient assis les
marchands. Ilfrappa rudement sur l’épaule d’un homme qui causait avec une revendeuse à la toilette.
—- Dis donc, Crochard, où est passé le tableau recommandé ?
— Ah ! père Pigoreau, le malin des malins, toi qui fais la barbe à tout le monde,tu n’avais pas pensé à celui-là?
— Allons, parle! dit Pigoreau impatient.
Le marchand interpellé s’empara de la tête de Pigoreau et lui coula ces paroles dans l’oreillé :
— J'ai fait mettre le Fuenzès dans un tas d'horribles toiles déchirées, en mauvais état.
Pigoreau rougit.
— Mais tu veux donc, buse, dit-il, que le lot se vende trois francs ?
— C'est là que je t’attendais. Je ferai monter, monter Le lot. Les marchands et les commissaires n’y comprendront rien d’abord; puis ils vont croire que le lot renferme une curiosité importante, un chef-d'œuvre. De cette façon, le Fuenzès ira dans un prix raisonnable.
— Très-bien, dit Pigoreau. Tiens, je t'avais promis dix du cent, tu en auras quinze.
— Merci, vieux crocodile, dit le marchand en suivant de l’œil son confrère qui retournait vers dom Géronias.
Quand l'Espagnol eut appris ce que Pigoreau jugea : prudent de lui dire, à savoir que le Fuenzès n’était pas vendu, il fit éclater sa joie par un ricanement étouffé,
w Pourraliton le voir? demenda-t-il,
CHIEN-CAILLÔU ST
— Oh! ce serait imprudent ; tout le monde se douterait de la valeur que vous attachez à cette toile, et les enchères monteraient trop haut... Dis donc, galopin, s’écria Pigoreau en s'adressant à un petit bonhommeen blouse et nu-tête, qui depuis quelques minutes tournait autour de lui, ne pourrais-tu pas marcher par terre? Qu'est-ce que tu fais ici? Va plutôt à l’école.
Le gamin fit un pied de nez au brave marchand de tableaux et s'enfuit, passant entre les jambes des curieux; en deux bonds, il fut auprès de Crochard.
— M'sieur, lui dit-il, j'ai entendu père Pigoreau dire comme ça que, si on se doutait de sa valeur, les enchères monteraient trop.
— Je m'en doutais, dit Crochard en se frottant les mains. As-tu pu savoir, demanda-t-il au gamin, lenom de l’homme qui cause avec Pigoreau ?
— On ne sait pas son nom dans la salle, répondit l’intelligent gamin, mais il est Espagnol.
— Bon! de mieux en mieux! fit Crochard qui ne put dissimuler sa joie. Va-t’en à la boutique, maintenant; je n’ai plus besoin de toi.
L'enfant s'enfuit à toutes jambes, sans attendre de nouveaux ordres,
— La vente va commencer, dit Geronias. Voici MeGal. let, le commissaire-priseur.
— Messieurs, la vente est ouverte, ditle commissaires priseur, en s’installant à san bureau et en frappant sur la table quelques enups de son marteau d'ivoire, pour
Em dre me
faire cesser le bruitde la foule. Nous commencerons par quelques tableaux de l’école française,
Un murmure violent accueillit ces paroles.
— Il n’y a que trois ou quatre toiles françaises, messieurs, dit le commissaire-priseur ; aussitôt après, nous passerons à l’école espagnole.
Le garçon de vente apporta sur la table deux Effets de Neige.
— Messieurs, nous mettons aux enchères deux tableaux du célèbre Malebranche, qui font pendant: deux très-jolis morceaux, d’un bel effet.
— Deux cents francs, dit le commissaire-priseur.
On a vendu à l'hôtel Bouillon et à l'hôtel des Jeûneurs de quoi remplir le musée de Versailles avec les œuvres du célèbre Malebranche, un peintre qui eut la spécialité des effets de neige, et qui, non content de travailler constamment à produire les mêmes effets, avait en outre un atelier de jeunes &ens occupé à copier sa manière. Malebranche mort, ainsi que son école, les brocanteurs continuèrent cette spécialité, de telle sorte qu'il existe en France près d’un million d'effets deneige du célèbre Malebranche.
Ça se vendra cinquante francs à un amateur, dit Pigoreau, et l'amateur sera refait de trente francs.
Dom Géronias s'était assis et paraissait impatient de posséder l’œuvre qu’il poursuivait depuis si longtemps. Sa tête était enfouie dans ses mains. Chaquefois que le commissaire-priseur annonçait par trois coups de son
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marteau qu'un nouvel objet était vendu, 1 Espagnol sortait de son immobilité et allongeait le cou pour voir si le tableau de Fuenzès n'apparaissait pas.
L'école française étant épuisée, le garçon de la salle apporta des cadres vermoulus sans toiles, et des toiles éraillées sans cadres.
— Attention ! dit Pigoreau à Géronias.
L'Espagnol se dressa sur ses deux jambes par un soubresaut, et cligna de l'œil.
— Messieurs, dit le commissaire-priseur, un lot de vieux cadres, de vieilles toiles en mauvais état. A combien ? dit-il dédaigneusement en interrogeant du regard la galerie de marchands.
— Un franc, dit un garçon de bureau. Allons, messieurs, vivement, s'il vous plaît.
Les marchands ruèrent leurs mains sur toutes ces vieilleries.
— Ah! cria hautement dom Géronias, qui avait reconnu son tableau.
Toutes les têtes se retournèrent vers l'Espagnol.
— Silence ! dit le garçon de bureau.
— Ne montrez pas, dit Pigoreau bas à l'oreille de son client, que vous attachez de l'importance à cette toile.
— Je veux la voir, dit Géronias.
— Non, non, dit Pigoreau; vous la doubleriez de prix.
— Un franc vingt-cinq, cinquante, soixante-quinze, deux vingt-cinq, dit le commissaire-priseur.
— Deux cinquante, soixante-quinze, trois francs, continua le garçon de bureau.
A cinq francs, les enchères des marchands de tableaux s'arrêtèrent. Seul, Crochard continua, en se grattant le nez, à faire monter, par étages de vingt-cinq centimes, la distance qui mène de cinq à dix francs.
Un étranger aux habitudes de ces ventes s’inquiéterait fort d’où partent les enchères recueillies par les commissaires-priseurs. Les marchands ne parlent jamais, et il faut toute la naïveté d’une novice amateur pour lancer un prix. Chaque marchand a un signe particulier, un signe à lui que connaissent les commissaires-priseurs. Les uns tourmentent le bouton de leur redingote (enchère); d’autres froncent le sourcil (enchère) d’autres bâillent (enchère) ; d’autres, c’est la facon la plus connue, clignent des yeux (enchère) ; et bien des petits moyens mystérieux dont le détail serait trop long.
Crochard, lui, se grattait le nez pour indiquer qu'il surenchérissait ; aussi l’aile droite de son nez avait-elle souffert et considérablement rougi de ce commerce. A l'issue de certaines ventes, le nez de Crochard était pourpre, par la raison bien simple qu'il s'était entété, — un mot de brocanteur.
Aussi un commissaire-priseur doit-il envelopper de ses yeux toute l’assemblée et ne pas compromettre, par l'arrêt de son regard, le dernier enchérisseur qui a un intérèt à no pas êlre connu,
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Le lot, par les grattements de Crochard, monta à vingt francs. Les marchands commençaient à s’entreregarder et à fixer l’amas de vieilles toiles qui ne leur apprenait rien.
— Cent francs! dit une voix dans la foule.
— Gent francs! répéta le commissaire-priseur en témoignant de l’étonnement. Voyons, messieurs, à cent francs. Faites passer, Louis, dit-il au garçon de bureau, les toiles aux amateurs.
Les marchands interrogeaient du regard les cadres, les toiles moisies, les inspectaient avec un œil qui aurait voulu se changer en loupe ; d’aucuns humectaient de salive les peintures, pour leur rendre momentanément le brillant du vernis absent.
— Deux cents francs, dit la voix.
Cette voix appartenait à l'associé de Crochard.
— Personne ne met au-dessus de deux cents francs, demanda le commissaire-priseur.
Pigoreau fit un signe affirmatif à Crochard, qui se gratta le nez. |
— Deux cent cinquante.
A de certains moments, dom Géronias tressaillait ; ou bien quand les tableaux, passant de main en main, s’approchaient de lui, il étendait en avant ses mains longues et maigres, comme s’il eût voulu les saisir. Ce commerce n'avait pas échappé à Crochard, qui communiquait à tout moment, par le regard avec Pigoreau. Aussi quand il eut réfléchi quelques instants, lança-t-il
eourageusement, et à haute voix, un nouveau prix :
— Mille francs.
Le commissaire-priseur tressauta sur son fauteuil de cuir. Quel était donc ce mystère ? Crochard avait renoncé, pour la première fois de sa vie, à son grattement de nez.
— Mille francs ! cria le garçon de salle.
Pigoreau fit la grimace. Il pensait que la transition de deux cent cinquante à mille francs était trop brusque pour que dom Géronius ne s’aperçüt pas qu'il avait des relations avec Crochard.
— Il y a donc des billets de banque dans ces toiles-là dit tout haut un marchand goguenard.
Sans s'inquiéter de cette plaisanterie, qui obtint les honneurs du rire, Crochard lança une autre enchère non moins significative que la précédente.
— Deux mille francs ! dit-il.
Dom Géronias attendait avec impatience la fin des enchères.
— Je n’en donnerais pas cinq sous, disait-on dans la salle. Ou bien : — Crochard est fou. — Comment ferat-il pour payer?
— Il n’a pas chez lui pour sept mille francs de curiosités. |
— C'est drôle, un homme qui n’achète jamais de tableaux. Mie
D'autres étudiaient la figure de Pigoreau, regardé comme l'oracle de l'hôtel des ventes, et se disaient : —
Il ya du louche là-dessous. Père Pigoreau n'a pas l'air content.
— Trois mille francs ! s'écria Crochard, pâle et lefront mouillé, prouvant qu'il était en proie à un combat i intérieur.
— [I] n'y a pas erreur, monsieur Crochard? se crut obligé de dire le commissaire-priseur.
— Non, non, trois mille francs |
— Ah! le pauvre homme, dit un voisin; c’est trois mille liards qu'il devait dire.
Crochard avait entendu, et, par bravade, il reprit :
— Cinq mille francs!
Mais on devinait que cette lutte l’avait fatigué autant que les regards curieux de la foule. Sa voix était pue tante, et il était près de s’évanouir.
— Louis! dit le commissaire-priseur,un verre d’eau à M. Crochard.
Après quoi la vente continua, Pigoreau ne sachant comment allait se terminer cette affaire. Dom Géronias murmurait entre ses dents des paroles espagnoles.
— Personne ne met au-dessus de cinq mille francs ? demanda le commissaire-priseur. |
A cet appel, toutes les têtes se tournèrent vers Crochard, qui était affaissé sur lui-même.
— Une fois, deux fois, personne ne dit mot ?
— Messieurs, une collection de tableaux espagnols, “inque mille francs, dit le garçon en appuyant sur le chiffre.
— Cinq mille francs, une fois, deux fois, trois fois, personne n’en veut plus ? cria le commissaire-priseur,
Il se fit un long silence. par la salle.
— Adjugé à M. Crochard !
Et le marteau retentit sur la table. Le garçon poussait déjà les toiles vers l’acquéreur qui étendait sa main en avant, lorsque le commissaire-priseur se leva avec solennité et dit :
— Vous savez, monsieur Crochard, que la vente est au comptant.
— Voici la somme, s’écria Pigoreau en ouvrant son portefeuille. |
— Qu'on me passe mes tableaux! dit dom Géronias avec impétuosité.
— Monsieur Gallet, dit Crochard au commissaire-priseur, faites mettre les toiles de côté, je vais chez moi chercher la somme.
— Tu as donc perdu la tête, dit Pigoreau, puisque voici l'argent en billets de banque ?
Mais Crochard avait disparu, laissant Pigoreau trèsinquiet, dom Géronias réclamer son tableau, et la foule murmurer et causer de ces trois acquéreurs mystérieux qui ne paraissaient pas s’entendre,
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FLÔUERIES EN MATIÈRE DE REVIDAGE
Crochard revint au bout de deux heures, rouge et essoufflé. Il traversa tous les groupes, alla droit au bureau du commissaire-priseur apporter 5,000 fr., plus 250 fr. en raison des cinq pour cent affectés aux droits de vente.
La foule, qui se moquait de lui tout à l'heure s’inclina devant l’homme qui venait de payer 5,000 francs au comptant, et il put emporter ses toiles. Pigoreau et dom Géronias, qui suivaient chacun de ses mouvements, l’accostèrent à la sortie de la salle de vente.
— Pourquoi, lui dit Pigoreau, n'as-tu pas prisl'argent que je t’offrais ?
— Mon petit,dit Crochard,parce que j'achète pour moi.
— Je veux mon Fuenzès ! s’écria dom Géronias.
— Laissez-moi, dit Pigoreau, m'arranger avec lui.
Et il entraîna son confrère près de la cheminée qui donne dans le vestibule.
— Je ne te comprends pas, dit Pigoreau; as-tu peur que je ne te donne pas les quinze du cent ?
— Mais non, dit Crochard, j'achète à mon compte, tu ne Sais donc pas! je te laisse tout, mais je garde le Fuenzès,
— Ah! dit Pigoreau, j'y suis... je me suis fais remoücher. Combien veux-tu ?
— Dame, tu sais bien. Faïs ton prix.
— Mon cher, l'Espagnol me fait cinquante pour cent de commission.
— Bien, je les accepte.
— Tu acceptes ! dit Pigoreau ; et moi, que me restera-t-il.
— Je n’en sais rien, mais tu sauras bien t’arranger,
— Sacristil dit Pigoreau, faut-il être arrivé à mon âge, être le doyen des marchands de tableaux, pour me laisser embrocher comme un dindon par toil
— Chacun son tour; papa, dit Crochard.
— Allons, scélérat, dit Pigoreau, tiens, voilà tes cinquante pour cent.
Dom Géronias, qui se tenait à l'écart, voyant à l’aspect des physionomies que l'affaire était conciliée, revint vers Pigoreau. |
— Voilà le Fuenzès.. et il m'en a donné du mal, le brigand de tableau |
— Ah! s’écria l'Espagnol, dont les yeux lancèrent des flammes ; enfin!
Puis il contempla la toile avec une expression étrange de bonheur.
— Venez demain de bon matin, dit-il à Pigoreau, AOUS regiel'ons,