‹ Chien-Caillou (volume 2)Chapitre 48 sur 62 · V L'ARTISTE · texte numérisé non relu

V L'ARTISTE

Ün matin, un voyageur, le sac sur le dos, passait dans la rue Saint-Christophe, lorsqu'il aperçut la maison de bois des Noirau. Il la regarda, s'arrêta, déboucla son sac, prit des crayons, un album, et, mettant son sac à terre, il s’assit dessus et dessina.

C'était un jeune homme de vingt-cinq ans à peu près, portant une barbe inculte et des cheveux très-longs. Une vieille blouse bleue, un large pantalon de velours tombant sur des guëêtres, et un béret composaient son costume.

Toinon balayait la rue ; elle rentra précipitamment et dit à la Noirau:

— Il y a là devant la porte un homme à barbe qui tire le portrait de la maïson ; je ne voudrais pas le rencontrer dans un bois. Il a des cheveux... Oh !..

Madame Noirau alla vivement voir à la fenêtre l'homme à la barbe.

— Peut-on se faire laid comme ça! dit-elle à Toïinon.

— Bien sûr qu'il est fou, n'est-ce pas, madame ?

Querques bourgeois qui passaient s’arrètèrent de loin pour voir le dessinateur et le montrèrent au doigt; ils étaient, eux aussi, effrayés de sa barbe et de son fier visage ; ils auraient bien voulu s'approcher et regarder le dessin, mais ils n'osaient. Les gamins qui revenaient de l'école commençaient à former un cercle autour de l'artiste ; mais, celui-ci s'étant levé pour voir de plus près un détail de sculpture, ils s’enfuirent effrayés.

Les bourgeois avaient réussi à s'approcher du jeune homme; seulement, quand il les regardait, ils détournaient les yeux. Sur ces entrefaites, Noirau, revenant de sa promenade habituelle, et, en voyant un groupe devant sa maison, s’avança. Il éprouva aussi quelque surprise à la vue de l'artiste. En 1827, on ne voyait pas, comme aujourd'hui, tant de jeunes gens parcourir la France; les artistes de l’ancienne école étaient léchés, suivant l'expression des romantiques ; ils s’habillaient comme tout le monde et ne laissaient pas croître immodérément leur barbe et leurs cheveux.

— Ah! ah! monsieur, c'est ma maison.

— Elle est fort belle, répondit le peintre.

Noirau, ne sachant trop si c'était pour se moquer que l'artiste le félicitait, fit entendre un hou ! hou! qui ne le compromettait pas.

= J'ai peu rencontré de maisons aussi curieuses dans mes voyages.

— Vous êtes bien honnête, monsieur, mais je n'y attachais aucune importance.

GHIEN-CAILLOU 247

— C'est à tort; si j'étais riche je me ruinerais, moi, pour une maison telle que la vôtre.

— Permettez-moi, monsieur, de vous demander ce qu'il y a d’extraordinaire dans cette bâtisse. La cathédrale, je ne dis pas.

— Pensez-vous que je vais m'amuser à dessiner une de ces grandes imbéciles maisons de pierre de taille, qui ressemblent à unjdé à jouer. La vôtre est colorée, c’est culotté comme ma pipe ; les sculptures sont d’une naïveté à se mettre à genoux devant.

Noirau, qui ne comprenait pas cette admiration, changea la conversation.

— Monsieur est sans doute peintre ?

— Oui.

— Vous faites le portrait ?

— J'en ai beaucoup fait cette année.

— J'ai le mien en miniature...

— Ah! ah! ricana l'artiste.

— Lefèvre m'a fait aussi en pastel ; vous connaissez peut-être Lefèvre ?

— Pas précisément.

— On dit qu'il dessine très-bien. Mais on n'a jamais pu me faire ressemblant... Lefèvre a fait aussi madame Noirau.

— Ah! vraiment !

— Est-ce que vous faites le portrait ressemblant ?

— Mais... z'oui, dit l'artiste en se moquant.

— Monsieur demande peut-être cher?

— Pour cinquante francs on en est quitte.

— Ï] n’y aurait pas à marchander, dit l’ex-épicier qui avait toujours des réminiscences commerciales ?

— Non, monsieur.

— Eh bien, monsieur, si vous vouliez bien es le mién ?

— Certainement. Vous permettrez que je finisse mon croquis ?

— Comment donc! dit le Noirau extrèmement flatté

de voir qu'on déssinait sa maison.

ÿ NOIRAU RÉCHAUFFE UN SERPENT

Toinôh, qui réfatdait dans la rue de temps à autre, appela madame Noirau.

— Dites donc, madame, mofisieur qui cause depuis une heure au moins avec l’homme à barbe.

La Noirau, fort intriguée, lui dit:

— Allez chercher M. Noirau.

= Oh!c'est inutile, les vlà qu'ils viennent tous les deux.

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