‹ Chien-Caillou (volume 2)Chapitre 50 sur 62 · CZ QUI SE PASSA AU DINER · texte numérisé non relu

CZ QUI SE PASSA AU DINER

Noirau, épouvanté de cette scène et ne sachant comment se retirer d’un pas aussi difficile, sortit sans souffler mot, suivant son habitude. Il rentra encore tremblant sur les cinq heures. Quelle ne fut pas sa surprise ! sa ‘emme et Triégler causaient amicalement : l'artiste, il est vrai, avait changé de toilette, ayant remarqué que son aspect avait choqué la femme du bourgeois. Quand il arriva, il fit l’épicier près de madame Noirau (comme il le disait plaisamment à un de ses amis) ; il causa de mille riens, écouta avec tout l'intérêt possible une multitude de cancans, et passa près d’elle pour un original. On se mit à table ; le dîner fut très-gai ; Triégler raconta ses voyages. Il était surtout enchanté de Hugues dont la figure heureuse l'avait séduit. Au dessert, madame Noirau appela Toinon et lui dit: Descendez la jacqueline.

Toinon changea de couleur. La jacqueline! Elle se le fit répéter deux fois, stupéfaite qu'elle était à cette

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idée. La jacqueline ! dont on ne se servait que pour les suprèmes repas. — La jacqueline est une immense bou- Iteille de verre qui contient des cerises à l’eau-de-vie. Dans l'été, on la voit apparaître aux fenêtres, elle mürit ; en hiver, on la place au fond des armoires à linge.

La province a conservé cet usage, et il faut une espèce de solennité pour la descendre.

| Triégler s'attendait à quelque plaisanterie, en remarquant le profond étonnement de Toinon. Madame Noirau offrait la jacqueline comme une surprise à son hôte; effectivement il fut on ne peut plus étonné en voyant Toinon armée d’un long bocal. Quand les cerises furent servies, il dissimula à peine un éclat de rire. Cependant, voyant qu’on attachait une grande importance à ce régal il lui fallut dire :

— Elles sont excellentes.

— C'est moi, dit Noirau tout fier, qui les ai cueillies.

— Je vous en fais mon compliment.

— Tu ne dis pas, monsieur Noirau, reprit son épouse, que c’est moi qui les ai préparées.

— Allons, encore un éloge, pensa l'artiste. — Madame, je vous assure que je n’en ai jamais mangé d'aussi bonnes. — Décidément, se dit-il, j'ai bien payé mon diner.

Après le repas, on causa de choses et d’autres :

— Hugues, dit Triégler, voulez-vous me faire voir vos dessins ?

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ET

— Des barbouillages, dit la Noirau, c’est bon à mettrel au feu. |

Hugues conduisit Triégler à sa petite chambre. Le] peintre fut très-surpris en apercevant les vicilleries que! madame Noirau avait entassées dans la chambre de son! neveu : |

— Savez-vous, dit-il à Hugues, que vous avez là des! objets d’une grande valeur. Des Boules, peste ! une pendule d’un rococo magnifique. Si je ne me trompe, voicik des pastels qui ressemblent bien à des La Tour.

— C'est très-possible, dit Hugues ; La Tour est des | environs de Saint-Quentin. fF

Triégler regarda longtemps de petites aquarelles | accrochées au mur par des épingles. C’étaient des études | de vieilles femmes occupées à leur ménage; des paysannes | flaient devant leurs portes ; des voitures de rouliers mon- | taient une rude montagne ; des enfants se roulaient au soleil dans la poussière. Ces peintures, exécutées naïvement sans la connaissance du métier, avaient l’âpreté pleine de charmes des images exactes des peuples primitifs.

— Quel est le sauvage qui fait ces choses- là? s'écria Triégler.

Hugues rougit et ne répondit pas. Là

— Comment! dit le peintre étonné, c'est vous ?.. mais c'est magnifique... Eh ! mon garçon, viens que je l’embrasse, tu en sais plus que moi.

Triégler, en embrassant le neveu de Noirau, était réele

CIIIEN-GAILLOU 255 lement plein d'émotion et d’admiration ; il pensait au -temps qu'il avait perdu dans les ateliers à apprendre l'Art, tandis qu’un enfant, qui s'était contenté de regar-

der, arrivait tout d’un coup à une traduction intelligente et vraie de la nature.

— Eh bien, Hugues, je n’ai rien à t’apprendre.. Ne sors jamais de cette voie. Vois-tu, il y a dix ans que . j'étudie pour arriver où tu es aujourd'hui... Où as-tu copié ces choses-là ?

— Tout près d’ici, dans la montagne de Croy.

L* — Nous irons aujourd'hui, tout de suite. Ah ! le beau pays ! Les deux nouveaux amis sortirent ensemble, Hugues tout fier de donner le bras à un homme que chacun regardait dans la ville. |

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