IMPRESSIONS DE VOYAGE DANS UN SAC
Sur les quatre heures, Hugues sortit de son évanouise sement. D'abord il se crut le jouet d’un rêve, puis il se sentit meurtri. — En effet, se dit-il, je suis tombé à terre. où puis-je être ? — Il palpa les parois de sa prison. — De la toile partout, de la tête aux pieds. — Il voulut se relever, mais, impossible! il était accroupi dans le sac. Aux mouvements qu'il fit, le sac se balança.
« Décidément, pensa-til, je suis accroché quelque part ; où ? je ne m'en doute pas. — Il fait très-froid ici. — Qui peut m'avoir ainsi habillé de toile et suspendu ? — J'ai dû tomber, si j'ai bonne mémoire, au milieu de la rue, entre la maison de mon oncle et celle du père Compain. — Le boulanger aurait-il entendu le tapage ; serait-ce lui ?.. Oh ! non. — Et cette pauvre Rosette qui m'attend! Pauvre Rosette ! — Il fait un froid de loup. — Ah ! Rosette, je serai donc obligé de... »
À CHTEN-CAÎLLOU
En ce moment, il sonna cinq heures.
« Cinq heures, je commence à m'orienter, c’est la cathédrale. — Mais suis-je dans une cour ou dans la rue? Dois-je crier ou me taire ? Si je suis appendu à une maison quelconque, quand on viendra voir ce que contient cet intrus de sac, on est capable de me lâcher de frayeur. Je ne veux plus tomber du haut d’une maison... C’est assez d’une fois... — Si je ne dis rien, on ne s’avisera peut-être pas de regarder en l'air, et je peux rester assez longtemps à imiter l'oiseau perché sur une branche. — Hélas ! que va dire mon oncle, et ma tante!!! quel déluge de mots j'entends déjà. — J'ai un atroce froid aux pieds ; j'en étais sûr, je suis entre deux airs. »
Une voiture de maraîcher, qui passait au loin dans la ville, donna un peu de patience à Hugues ; peu à peu Soissons sortit de son sommeil, les pavés résonnaient sous les souliers ferrés du maçon matinal; les marchandes se rendaient au marché et Hugues reconnu le :
À chit pali!
cri bizarre qui paraît d’abord appartenir à une langue sauvage et qui signifie tout simplement, dans le Soissonnais : Marchand de balais. On ouvrit une porte dans la rue ; Hugues reconnut au grincement le bruit de la porte des Noirau.
« Diable, se dit:il, ceci devient grave : je ne suis pas loin de chez mon oncle. »
Toinon, la plus Ho É des servantes, balaya la rue;
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D mt
puis elle alla faire un brin de causette avec Compain qui, calme, fumait sa pipe sur la porte. En rentrant, elle regarda en l'air pour voir si le chasseur-girouette qui depuis près d’un demi-siècle poursuivait sur le toit une perdrix, annonçait du vent.
— Ah! mon Dieu, qu'est-ce que c’est ça là-haut ? Monsieur Compain, savez-vous? dit-elle au boulanger en lui montrant le sac.
— Non, et vous ? répliqua le boulanger avec un air d'indifférence.
— Pardine, pisque je vous le demande. Je vas avertir nos maîtres.
Elle courut vivement vers la maison et cria de toutes ses forces :
— Madame ! monsieur ! venez donc voir, il y a quelque chose en haut.
— Eh bien! imbécile, ne dirait-on pas que le feu est à la maison ! dit la Noirau en colère d'être réveillée.
— Ah! madame, si vous saviez...
— Eh bien! quoi?
— Je ne sais pas, mais il y a un gros sac attaché tout en haut de la maison. |
— Monsieur Noirau, va voir un peu ce que cette folle-là nous veut.
Noirau se leva tout en grommelant.
— Ah! monsieur, vous allez bien voir.
— C'est bon, c’est bon ; tu aurais dû me dire ça plus tard, Toinon ; je dormais si bien.
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Quand Noiïirau fut habillé, Toinon se mit à courir devant lui et le mena à. la porte.
— Voyez-vous là-haut ?
— C'est très-extraordinaire ! un sac!
—- Il faut monter au grenier, monsieur.
Les servantes commençaient à se rassembler, à regarder le sac et à faire des histoires impossibles. Toinon parut à la petite lucarne du grenier avec Noirau. |
— Tu vas voir que ce n’est rien, dit l’ex-épicier qui commençait à trembler. Et il toucha le sac; mais un mouvement de Hugues le fit sauver au bout du grenier; il faillit se trouver mal.
— Toinon, dit-il en reculant vers la porte, ce n'est pas clair, il m'a semblé qu’il y avait quelqu'un làdedans.
Les dents du pauvre homme dansaient la sarabande,
— Bath! dit Toinon, je veux savoir qui ça est; que ce soit Dieu ou diable, nous le verrons bien.
Elle s’approcha du sac.
— Prends garde à toi, Toinon ! s’écria Noirau.
— Toinon, dit doucement une voix qui sortait du sac, c’est moi, Hugues ; délivre-moi.
— Ah! mon Dieu, fit-elle toute décontenancée à son tour, c’est M. Hugues !
— Comment, Hugues !.. mon neveu ?.. tu en es bien sûre ?
— Pardine, il m'a parlé.
Elle tira le sac, délia les cordons, et Hugues. sortit
. précipitamment, noir comme la nuit. Noirau, ne le re-
connaissant pas, descendit plus mort que vif les esca-
liers, et courut se renfermer dans sa chambre. Pendant
ce témps, Hugues se secoua, puis alla se coucher sans vouloir satisfaire l'ardente curiosité de Toinon.
— Et tu dis, monsieur Noirau, que c'est un voleur ? demanda la bourgeoise. *
— Oui, bien sûr ; ferme les verrous de la porte.
— Ah ! seigneur !... et Toinon ?
— Toinon croyait que c'était Hugues. Il était tout noir, la figure, les mains... le brigand !.….
Toinon, qui descendait, eut toutes les peines à se faire ouvrir la porte de l'appartement où les Noirau s’étaient barricadés.
— Eh bien ! Toinon ? demanda la Noirau.
— C'est M. Hugues.
— Comment, ce n’était donc pas un voleur ? Vous me ferez mourir avec vos peurs, dit-elle à Noirau. — Qu'est-ce qu'il faisait Là ?
— Je ne sais pas, répondit Toinon.
— Il n'avait pas pu s’y mettre tout seul. Voilà encore qu’il recommence ses tours. Monsieur Noirau, nous ne pouvons pas le garder plus longtemps, il me fait manger mon sang. Allons, Toinon, parle.
— Ah! ma foi, madame, vous me demandez plus long que je n’en sais ; il n’a rien voulu me dire et il est allé se coucher. ;
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CITIEN-CATLLOU
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— C'est bien, nous verrons cela plus tard. Toinon, ne jacassez pas là-dessus.
Hugues était profondément endormi lorsque son oncle entra chez lui. Cependant il se réveilla. :
— Hugues, lui dit Noirau en essayant de se donner un air solennel, vous savez que j'ai toujours été bon envers vous. Je vous ai pardonné tous vos tours; je mettais cela sur le compte de la jeunesse ; mais après ce qui est arrivé cette nuit.
— Mon oncle, dit Hugues, si je pouvais vous raconter comment lout cela s’est passé... mais je n’en sais rien moi-même.
— Je ne vous demande rien, Hugues ; madame Noirau ne veut plus vous garder ici ; il faut que vous partiez. Vous pensez devenir peintre, soyez artiste. Depuis un an vous gagnez 25 francs par mois chez votre patron ; je vous les ai religieusement conservés ; cependant, comme vous ne savez pas encore ce que c’est que de vivre à Paris, je ne vous donne aujourd'hui que 100 francs ; mais il faut que vous partiez ce soir même.
— Mon cher oncle! dit Hugues en fondant en larmes.
Le Noirau s’attendrissait.
— Écoute, lui dit-il en reprenant le tutoiement, tu pourras avoir besoin d'argent ; écris-moi, je t’en enverrai en cachette.
Hugues partit le même jour pour Paris.
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